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I
s.
7-f7
MEMOIRES
INÉDITS
DE MADAME LA COMTESSE
DE GENLIS.
TOME VI.
De I imprimerie de G. Schulze, 13, Poland Street.
MEMOIRES
INÉDITS
DE MADAME LA COMTESSE
DE GENLIS,
POUR SERVIR À L'HISTOIRE
DES
DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME SIÈCLES.
TOME SIXIÈME.
A PARIS,
ET LONDRES CHEZ COLBURN,
NEW BURLINGTON STREET.
1825.
MEMOIRES
DE
M««. LA COMTESSE DE GENLIS.
Je vis beaucoup de monde l'hiver de 1812: j'avois
un jour pour en recevoU*^ et mon salon ne désem-
plissoit pas depuis cinq et six heures de l'après-midi,
jusqu'à une heure après minuit ^ en outre j'avois des
jours particuliers où Ton faisoit de la musique^ et où
on jouoit des proverbes; j'eus bien peu de temps
à moi ; néanmoins, je trouvai celui de faire le roman
de Mademoiselle de ^ Lafayette. Il y avoit une
grande difficulté dans ce sujet, c'étôit d'en rendre
le héros, Louis XIII, intéressant, et en même temps
de ne pas contredire la vérité historique, que l'on
doit toujours conserver dans les caractères. Je
crois avoir vaincu cette difficulté, en supposant que
mademoiselle de Lafayette se fiattoit de le rendre,
par lïon influence, ce qu'il devoit être pour subjuguer.
TOMB VI. 1 * .
2 " MÉMOIBiBS
mn cœtir tel que le sien. D'ailleurs on a de très-
injustes préventions sur Louis XIII ; ce prince
étoit pieux, et par cette raison il a été tr^s-calomnié
par les philosophes, qui se sont bien gardés aussi'
de rendre justice à pe be^u siècle, qui est peut-être
celui de notre histoire où la civilisation a été, à tous
égards, portée au plus haut degré de perfection : tous
nos grands établissemens de charité datent de cette
époque ; la langue française y produisit ses premiers
chefs-d'œuvre, on y vît la première représentation
du CicL; la gloire de nos armes y fut très-brillante
et surtout par les exploits de Louis XIII, monarque
dont Thabileté à la guerre et le courage égalèrent
la piété. Je crois aussi avoir fait, dans cet ouvrage,
un {>ortrait du cardinal de Richelieu d'une grande
vérité et parfaitement approfondi. Ce roman eut un
succès prodigieux: le débit de la première édition
me prouva que les années n'ôtoient rien à ma ré-
putation 3 Touvrage annoncé la surveille, le livre fut
nus en vente à huit heures du matin, et à dix heures
du floirU n'en resta pas un seul exemplaire ; je n'eus
même pas les miens, ils furent enlevés avec les
atttres*
J« vis beaucoup, dans cet hiver, madame de
Oiastenài, une des amies de ma jeunesse ; personne
charmante par la grâce de ses manières, sa douceur,
et l'agrément de son esprit; j'avois^déjà vu souvent
à TArsenal madame Victorine de Chastend, sa fille,
DE MADAMB D£ GBNLIS. 3
que je connoissoia d^uis son enfance, et qui est
si distinguée par son mérite littéraire, et par
la pureté de sa conduite. Ces deux personnes, que
j'aimois véritablement, et qui m'intéresseront tou-.
jours, m'ont oubliée entièrement, depuis la seconde
restauration. M. Pieyre m'amena, dans ce temps-là,
un homme intéressant par lui-même, et qui l'étoit
pour moi sous plusieurs rapports : c'étoit M. le
comte Amédée de Rochefort*, parent de M. de
Genlis, et que je n'avois pas vu depuis sa première
* Son père, M. le comte de Rochefort^, ae maria qaelqve temps
avant mon entrée au Palai&-Roya1 \ il épousa une charmante per-
sonnCy madelnoiselle de Proyenchère: elle n'ayoit que quinze ou
fldze ans; elle étoit d*ane beauté remarquable; elle yenoit de
moorir lorsque je rentrai en France. Le comte de Rocliefort yiyolt
encore, il vint plusieurs fois chez moi. Je le retrouvai ayec cet
attendrissement qu'on éprouve toi^ours en revoyant ceux avec les-
quels on a passé les plus belles années de sa vie. Nous ne nous
lassions point de parler de Sillery, de nos fêtes, de nos conversations,
des anecdotes piquantes contées par madame de Puisieux, la vieille
comtesse d'£gmont, la princesse de ligrne, les maréchaux de JRiche*
lieu, d'£strées, de Byron et de Balincourt, etc. J'ai cité ailleurs
un mot charmant de madame de Paisieux : s'étant mariée à douze ans,
elle en avoit treize au sacre de Louis XV, ^ui, dès lors, fut très-
frappé de son éblouissante beauté. Aussi, pendant très-longr-temps
ne la voyoit-il jamais, lorsqu'elle aUoit faire sa conr, sans s'éorler:
** Ah ! madame de Paisieux, que vous étiez jolie à mon sacre !...."
Enfin, madame de Puisieux, ennuyée de cette étemelle répétition
lui dit un jour, de premier mouvement • ** Et vous, sire, vous étiez
** beau, beau comme l'espérance,*' et l'espérance n'étoit d^â plus
réalisée.— (IVofe de VAuUurJ
1*
4 MÉMOIRES
jeunesse^ où^ étant à Belle-Chasse^ je le fis entrer
capitaine dans le régiment de M. le duc de Chartres;
il é toit devenu^ depuis ce temps, aussi distingué par
la perfection de sa conduite, que par la reoie instruc-
tion qu'il avoit acquise ; il avoit passé tout le temps
de la terreur en France, mais dans un vieux château,
dont il ne sortit pas une seule fois ; on Vy oublia,
malgré sa .naissance : il n*éprouva aucune espèce de
persécution, et ce temps ne fut pas perdu pour lui 5 il
étoit enfermé avec un savant ecclésiastique. Ce
jeune Rochefort^ qui avoit beaucoup d'esprit, et qui
avoit fait d*excellentes études, savoit très-bien le
latin, mais n'avoit aucune connoissance du grec ; il
conjura son compagnon d'infortune et de solitude de
lui enseigner cette langue, et l'ardeur de son appli-
cation Jui fit faire les progrès les plus surprenans et
les plus rapides; il avoit heureusement des livres,
et se perfectionna dans l'italien et l'anglais; il acquit,,
dans cette profonde retraite, plus d'instruction en
dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie
on n'en acquiert communément en cinq ou six
années d'études. ' Ainsi, tandis que la révolution
ruinoit sa fortune, il s'enrichissoit d'une autre ma-
nière, et il acquéroit les biens que le sort ne peut
ravir : exemple de sagesse et de courage bien digne
d'être cité dans un jeune homme qui n'avoit alors
que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père,
avoit été mon ami : je l'avois beaucoup vu à Sillery
DB MADAME J>B GENLIS. O
dans ma jeunesse 5 c'est le seul homme sans excep-
tion^ à ma connoissance^ qui ait entretenu un long
commerce de lettres avec Voltaire^ sans devenir
impie; il avoit des sentimens- religieux que rien
n'altéra jamais : il falloit, pour cela, un grand carac-
tère 3 il a transmis ses excellens principes à son fils,
qui s'est toujours fait gloire de les suivre. Enfin le
comte de Rochefort le père fut- celui qu'aima, avant
sa profession, la religieuse dont j'ai tracé et brodé
l'histoire dans j^dèle et Théodore.
Au mariage de Casimir, MM* de Cabre et de
Rochefort servirent de témoins. M. de Charbon-
nières* venoit souvent, dans ce temps, me lire des
vers de sa composition, entr'autres ceux d'un petit
poème qui a pour titre Traité du Sublime. Quoi-
que, dans l'antiquité, Lohgin ait fait aussi un Traité
du sublime, cje sujet n'est pas heureux, car on né
peut donner de règles sur le sublime. Cependant il
y a de beaux vers dans l'ouvrage de M. der Charbon-
^ * M. de Charbonnières est aateur d'un drame historique en deux
actes, intitulé la Journée d'Atuterliiz^ ou la Bataille des trois
empereurs; d'une traduction en vers des Essais sur la critique de
Pope, de Roscommon et de Buckingham / d'une tomédié intitulée
r indécis; d'un Essaie en yers, sur le sublime^ et de Quelques
autres pièces de poésie, remarquables par la facilité et l'élégance de
la yersification. Il ayoit été secrétaire général de l'administration
du Piémont, lorsque les Français occupoient le pays. II étoit âgé de
55 ans, Jorsqn'il mourut à Paris le 19 septembre 1819.— ^'^<''' ^'
VEdUeurJ
HJÉMOmBS
nières, et des monceaux épisodiques fort intéressans;
le portrait de Pascal est d'une grande beauté par sa
précision et ses traits caractéristiques, le voici : .
Da sein de Ffiternel il sort, il prend sa conne,
£mbra88e,raiiivers et remoûte à sa source.
On ne peut mieux exprimer la brièveté de la vie
de ce grand homme et la diversité de ses talens. M.
de Charbonnières me demanda de faire des notes
à ce poëme : j'y consentis, en lui représentant néan-
moins que ces notes, annonçant de grandes liaisons
entre nous, lui feroient des ennemis des lïiiens,
d'autant mieux qu'il montroit, dans ce petit ouvragé,
des fientimens religieux qu'il avoit en effet, mais qui
déplurent excessivement à de certains littérateurs; il
de voit s'y attendre ; il a depuis trouvé plus d'indul-
gence, en lou^t à l'excès Voltaire, mais sans abjurer
ses principes ; il en étoit incapable : néanmoins il y
avoit toujours de la foiblesse à louer autant Voltaire,
dont au fond il abhorroit les principes et la plus
grande partie des ouvrages. M. de Charbonnières
avoit une figure agréable et noble, et encore dans la
force de l'âge, il étoit de la société la plus aimable.
L'abbé Delille étoit fils naturel du frère du père de M»
de Charbonnières, et par conséquent ce dernier étoit
son neveu: M. de Charbonnières tenoit de lui le
goût de K poésie, et le talent de déclameç des vers
avec une perfection rarç« < M* de Charbonnières étoit
DE MAPABl&.DS GENLIS. /
d^ailleurs rempli d'obligeance et d'excellentes quaU-*
tés, et, malgré quelques orages toujours causés daus
son commerce par un peu trop de susceptibilité, on
pouvoit compter sur son amitié ; son âme étpit nobk»
généreuse : ce qui produit toujours les amis fidèles^é
J'éprouvai, dans la rue Sainte^Ânne, uoe véritable
joie, celle de voir mon cousin germain, le vice amiral
Sercey, s'établir pour toujours avec sa fomille à Pftris ;
il n'y a jamais eu de conduite particulière et publique
plus pure et plus parfaite que la siennç. Entré dans
la marine dès son en&nce, car M. de Chézac, son
parent, qui en étoit commandant et chef d'escâdire,
J'admit garde-marine à douse ans; par son mérite,
ses services et ses belles actions, il fit un chemin
rapide, sans aucune espèce de faveur; embarqué dans
toutes les navigations de long cours, à trente-deux
ans. il avoit seize années de mer, et il étoit capitaine
à cet âge. Pendant tout ce temps, il se contenta
successivement de sa paie d'officier : il ne demanda
• Cet homme si intéressant par ses talens et ses yertus ittonmt
subitement peu d*années après; il étoit dans la force de T^ge,
mais son teint, plus fortement i coloré que Jamais, donnoit à ses amis
les plus tristes pressestimens ; je le pressai plvsiëars fols 4a se
foire mettre des sangsues 3 il ne le voiilat pAs. Un matin, après
ayoir acheyé sa toilette, il ordonna à son valet de chambre d*aUer &
la cuisine lui chercher son chocolat. Ce domestique reyint an bout
4e quelques minutes, et trouya son malheureux maître étendu mort
sur le plancher. Les secours furent aussitôt appelés et yainement
prodigués, rien ne pat le rappeler à la yie.-YiVMs 4e VAuHur.J
8 . -HKMÔIâAd' .
rien à sa famille^ pas même sa légitime ; il n'entra
en partage avec ses frères^ qui y i voient alorsj qu'à
trente-quatre ou trente-cinq ans; il ne fit jamais
une dette; il devint vice -amiral par le seul éclat de
sa valeur et de son habileté dans le conmiandement»
Ennemi de tous les excès^ royaliste sincère et lojral^
il fut persécuté sous la république^ et mis en prison.
Il avoit épousé en premières noces un« créole de
Saint-Domingue^ qui^ dans le temps de la révolution,
étoit avec lui à Paris ; ce fut par ses soins et son
courage qu'il eut le bonheur d'être tiré de prison et
d'échapper à la mort. Dans ce temps, M. de Sercey,
commandant sur mer avec des forces très-inférieures,
remporta une victoire complète et mémorable sur les
Anglais 3 ce fameux <;ombat, où il montra autant de
talens que de bravoure^ fut le seul heureux de cette
guerre, et il acheva d'illustrer à jamais son nom
dans la marine. Ne pouvant supporter tout ce qui
se passoit dans sa patrie, et ayant perdu sa femme, il
alla à l'Ile-de-France, où il fit un grand mariage.
lia Convention envoya des commissaires pour révo-
lutionner cette colonie; M. de Sercey conçut un
coup hardi pour la sauver : il fit enlever et embar-
quer les commissaires, ce qui épargna des flots .de
sang. L'ile f&t déclarée par la Convention en état
de rébellion; M. de Sercey contribua à la soutenir,
pendant quatre ou cinq ans, par de sages conseils et
par toute sa fortune, dont il donna généreusement
DE MADAME DB GBNLIS. 9
les revenus, pour les plus pressons besoins, durant
ce temps ; on n'a pu par la suite lui restituer qu'une
partie de ces sommes ; il n'a pas regretté ecqu'il a
perdu : il en a ^été dédommagé par la gloire d'avoir
été le libérateur de cette belle colonie. Fidèle à ses
principes, il n'a point voulu servir sous Napoléon : il
lui donna sa démission; l'empereur la garda six
semaines pour lui laisser le temps défaire ses ré-
flexions, mais M. de Sercey fut inébranlable. A la
restauration, il trouva dans ses sentimens et son
royalisme la récompense de ses vertus et de sa con-
duite. M. de Sercey a un fils de son premier ma-
riage, qu'il a nommé Eole, et qui sert dans la
marine; ce jeune homme a déjà prouvé, par son
activité et son courage, qu'il soutiendi'a dignement le
nom de son père*. M. de Sercey a du moins été
heureux en femmes et en ènfans : sa première femme
étoit un ange, la seconde a les mêmes vertus '; il a eu
d'elle deux fiUes charmantes à tous égards, et deux
fijs, dont la première jeunesse annonce tout ce que
-peut désirer un père. J'ai toujours, depuis mon
enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus jeune
quei moi de cinq ans; je l'ai toute ma vie regardé
comme un second frère.
Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver
* Ce qui est déjà fait ; car, depuis le temps dont je parle,, Eole,
daos le coan d^nne longue naTÎg^tioii, a fait une action très-brillante
qui lui a valu un g^de et qui a déjà illustré son nom,^-^Noie de
VAutettr,)
10
MÉMOIRES
M* de Sabran, et plus on le voit^ plus on doit s'at-
tacher à lui; il est impossible de réunir plus dé
qualités aimables aux qualités les plus solides ; il y à
dans son esprit un tour original qui lui donne^ dans
la conversation^ des saillies heureuses que sa distrac-
tion habituelle rend plus piquantes et pluâ inatten-
dues. Sa douceur dans la société n'a rien de fade^ et
elle sert à augmenter Tagrément des mots ingénieux
que Ton peut citer de lui. Un jour que je lui disois
qu'il étoit le seul homme véritablement distrait que
je connusse, il me répondit: ** Qu'en savez-vous!*^*
Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la
finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui,
sachant que le prince d'Orange l'appeloit le * petit
bossu, dit: "Bossu! qu'en sait-il?" Fidèle au
royalisme ain'si qu'à l'amitié, M. de Sabran s'est
attaché de vrais amis; mais malj^é son beau nom,
les services de ses ancêtres, une conduite irrépro-
chable, des talèris et un mérite personnel universel-
lement reconnu, malgré les persécutions qu'il a
éprouvées pour ses opinions, sous le règne de Napo-
léon, on n'a rien fait pour lui depuis la restauration.
Les années qui s'écoulent produisent peu de plaisirs
réels, et beaucoup de pertes douloureuses 1 Depuis
l'année dont je viens de parler, j'ai vu mourir quatre
personnes plus jeunes que moi et que je ^regretterai
toujours; madame du Brosseron, M. de Treneùil, M.
dd Charbonnières et M. de Choiseul t. . Ce dernier
avoit constamment donné à la famillç* royale ka
preuves de rattachement le plus noble, le plus vrai
et le plus désintéressé. Tout le monde conholt le
mérite rare de M. de Choiseul comme savant et
ccMnme écrivain, son goût pour les arts, et ses talens
charmaus dans ce genre. Personne n'a jamais été
plus aimable que lui dans la société: il étoit le
modèle des anciennes grftces françaises, et celui de
la politesse et du bon ton de l'ancienne cour; il
avoit beaucoup voyagé, et toutes les choses intéres-
santes qu'il avoit vues avoient 4ans sa bouche ^^ï
intérêt de plus, par la manière dont il les racontoit;
enfin, il est le premier grand seigneur de son temps
qui ait prouvé que Von peut à la fois montrer beau-
coup d'habileté comme négociateur, et se distinguer
avec écjat dans la carrière des sciences et des arts ; il
est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre
de pittcresque^ 11 a fait beaucoup de mauvais imita^
teurs dans ce genre, personne ne l'y a surpassé.
Cependant nous approchions du temps oii l'on
alloit voir une grande révolution ; Napoléon la pré-
para lui-même par sa folle eicjpédition de Russie.
Avant d'arriver là, je veux achever le tableau des
mœurs sociales, mais comparativement avec celles
de l'ancien, régime. Je parlerai d'abord sur une des
choses qui m'intéresse le plus^/ l'éducation publique
et l'éducation particulière: depuis cinquante ans,
elles ont été soumises à une infinité de systèmes op-
12 MÉMOIRES
posés les uns aux autres. D'abord on éleva à la
Jean-Jacques; point de maîtres, point jie leçons ;
les enfans de la première jeunesse furent livrés à la
nature; et comme la nature n'apprend pas l'ortho-
graphe et encore moins le latin, on vit paroltre tout
à coup dans le monde des jeunes gens de l'ignorance
la ^us surprenante. Alors on se jeta*dans une autre
extrémité; on surchargea les enfans d'instruction et
d'études; on voulut en faire des prodiges, surtout
dans les sciences. La géométrie, la physique, la
chimie étoient à la mode. L'étude de l'histoire et cle
la morale fut toujours très-négligée ; mais on suivoit
les cours de MM. Charles, Mitouard çt Sigaud-de-
Lafond; on montoit à cheval à l'anglaise;' on se
déclaroit gluckiste ou picciniste, on pouvoit parler
des expériences sur l'air fixe, etc.; cela s'appeloit
être bien élevé. A la révolution, on se précipita dans ^
la politique, tous les jeunes gens devinrent des hom-
mes d'état. Depuis 1791 jusqu'en 1796, toute édu-
cation fut suspendue; l'enfance respira; on la laissa
grandir sans l'inquiéter. Enfin on se rappela qu'il'
devoit exister une foule d'adolescens auxquels on
n'avoit pas eu le temps d'apprendre à lire et à écrire.
On nomma des professeurs qui n'eurent qu'un désir,
celui de rendre leurs disciples aussi éloquens que les
orateurs modernes de nos tribunes. On fit faire aux
écoliers des multitudes d'amplifications, et les plus
ridicules obtinrent constamment tous les prix. Ces
I>£ MADAMB DB GBNLIS. 13
brillans élèves, sortis des écoles, se livrèrent à la
littérature 3 ils y portèrent le néologisme, Tcmphase
et le philosophisme qui leur avoient procuré tant de
succès dans leurs classes. Paris ait inondé de bro-
chures politiques, àerômAu^ philosophiques^ de dra-
mes pathétiques, et de mélodrames dans lesquels une
épouse adultère ou une ^/fe-mère jouoit toujours le'
beau rôle.. ••
Combien aujourd'hui l'on doit excuser les gens de
trente à quarante ans qui n'ont pas le sens commun !
Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de
bons principes et des idées justes !. ••
Cependant on fit dans l'éducation publique une
utile réforme. On changea lés professeurs; on mit
à la tête des écoles un chef qui, par ses principes
et ses talens, étoit digne de les relever; mais la
conscription vint détruire de si douces espérances:
Le fer tranchant de Bellone coupa le fil heureusement
renoué de la morale et des études; la jeunesse n'eut
plus le choix d'un état ; son goût ne fut plus consul-'
té ; ses dispositions ne furent plus un sujet de joie
pour les familles; une mère gémissoii en voyant
grandir son fils. •• .Le plus beau développement de
l'esprit d'un enfant adoré ne pouvoit qu'aj99iger son
père, qui répétoit tristement : Ces talens qu'il an-
nonce, il ne pourra les cultiver!. • . .La guerre éta-
blissoit une odieuse égalité entre tous les jeunes gens;
elle étouffoit le génie des sciences et 'des arts, ou le
14 MÉMOIRES
rendoit inutile. • . «Pendant ce temps on refaisoit Ud
Code^ et l'autorité paternelle y fut oubliée*
On a dit et écrit, dans ces derniers temps, qu'il
est ridicule de vouloir amuser les enfans en les ins-
truisant^ et que cette manière ne vaut rien. Néan^
moins, est*il bien certain qu'il soit absolument né* .
cessaire de s'ennuyer pour s'instruire, et que la fati-
gue et l'ennui soient les seules bases de la science?
on répond : Qu'<m ne^ait bien que ce qu'on a appris
avec peine. Dans ce cas, les écoliers sans mémoire
et sans intelligence seront par la suite les seuls lit-
térateurs véritablement instruits; car ceux qui ont
une grande mémoire, de l'imagination et de Tesprit,^
apprennent sans aucune peine les beaux vers, et
retiennentaussi sans peine les passages remarquables
des moralistes et des orateurs célèbres, et les grands
faits historiques. Les personnes qui ont instruit
des enfans savent qu'au contraire ils ne retiennent
bien que ce qu'ils ont appris avec application, c'est^.
à-dire avec plaisir* L'autorité peut obtenir d'un en^
fimt qu'il se tienne tranquille sur une cbsuise, et qu*il
attache ses yeux sur un livre ; mais l'attention ne se
conimande point) c'est la curiosité qui la donne,
c>est le goût qui la fixe. Vouloir que les enfans ne
soient pas assujettis à des études réglées, et tjue l'ins-
truction né leur soit jamais donnée que sous des
formes amusantes et frivoles, est sans doute un màur
vais système; mus c'en est un très-bon d'ôter de leurs
DE MADAMB DB 6ENLIS. }5
études touted les épines inutiles et toute la peine qui
n'est pas absolument indispensable. Enfin^ le soin
de les instruire encore dans leurs jeux mêmes, et
de rendre leurs récréations profitables, est si utile^
que l'on ne conçoit pas qu'on pidsse s'en moquer ou
seulement le négliger.
On prétend que les études étoient infiniment meil*
leures, il y a soixante ans, parce qu'elles étoient
franchement ce qu'elles doivent être, c'est-à-dire^
très-péàibles, et que par conséquent il n'y avoit point
alors ii abrégés^ et d'ouvrages d'agrément sur des
matières graves et sérieuses^ On oublie que Bossuet
fit des abrégés; que Fénélon composa pour son élève
des dialogues et un beau poème politique; que ma*
dame de Maintenon écrivit de charmantes conversa^
tions pour Saint-Cyr; qu'elle fit faire, par l'abbé Ra-
gois, pour l'éducation du duc du Maine, des abrégés
d'histoire et de. géographie; que Fontenelle fit sur
l'astronomie de jolis dialogues .pleins de galanterie;
que l'abbé Terrasson plaça toutes ses savantes re-
cherches sur les anciens Egyptiens dans un roman
très*intéressant; que Pluche tâcha de donner une
forme très-amusante à Tétude de l'histoire naturelle
dans son Spectacle de la Nature; que Lamothe fit
pour la jeunesse de très-bons sommaires historiques
en vers; que les meilleurs instituteurs de ce temps, et
peut-être de tous les temps, que les jésuites s'attachè-
rent surtout à rendre' l'étude agréable; qu'ils firent.
16 MÉMOIRES
pour leurs ëlèves, des tragédies, des comédies et des
ballets moraux.
L'éducation des jeunes personnes a éprpuvé aussi
un nombre infini de viqissitudes. On n'a soiigé pen-
dant long-temps qu'à leur donner les talens de la
danse^ de la musique et de la peinture, sans s'occuper
k moins du monde de la culture de leur esprit.. A-
près avoir employa douze ans à leur apprendre à se
parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter
et à jouer des instrumens de la manière la plus bril-
lante, on les marioit par ambition ou par pures con-
venances, et on les mettoit dans le monde en leur
disant gravement : Allez, soyez simples, sans préten-
tion; n'ayez que des goûts solides et raisonnables ;
ne séduisez personne, ce seroit un crime; et surtout
soyez toujours insensibles aux louanges que ' vous
recevrez sur votre figure et sur vos talens. On con-
çoit l'efifet que peut produire cette belle exhortation
sur une personne de seize ans, qui n'a jamais pu
penser, dans les intervalles de ses occupations, qu'au
bonheur et à la glmre d'obtenir de grands succès à
un bal ou dans un concert. On passa de ce genre
d'éducation à une autre extrémité. On voulut, pen-
dant quelque temps, ne faire des jeunes personnes
que de bmines ménagères, comme si l'ignorance et la
grossièreté dévoient être les gages de la sagesse; et
comme s'il étoit impossible, avec une intelligence
cultivée, de bien conduire une maison. On décida
DE MADAME DB 6RNLI8* 17
que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni culti*
ver les beaux-arts.
Cependant ne seroit-il pas fâcheux que mesdames
de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot
n'eussent jamais peint ; que madame de Mongeroux
n'eût jamais joué du piano, et que quelques autres
n'eussent jamais écrit ? En éducation surtout, il ne
faut point de système absolu ; on doit seconder les
dispositions données par la nature et non prétendre
les forcer. L'éducation ne donne beaucoup qu'à ceux
qui sont nés riches ; elle corrige jusqu'à un certain
point; elle guide, elle développe, elle perfectionne;
elle n'a jamais rien créé. Le jardinier le plus habile
ne peut que doubler une belle fleur (celle-là seule
vaut les soins d'une cultui'e recherchée), il n'est pas
^1 son pouvoir de produire un seul 1)rin d'herbe ; il
&ut que la. nature sût donné la semence. Si votre
élève manque de mémoire, d'intelligence et d'appli*
cation, .vous n'en ferez jamais un savant ; s'il n'est
pas doué d'une certaine organisation,- soyez certain
qu'il ne sera jamais un littérateur ou un artiste dis-
tingué. Si l'ambition de l'instituteur pour son élève
est trop fort ou mal placée, l'éducation, quelque soi-
gnée qu'elle ,puisëe être, estmanquée : on rebutera
toujours celui auquel on demandera plus qu'il ne peut
accorder.
Lorsqu'on eut fait eîr France tous les essais dont
on vient de parler, les institutrices eurent ensuite la
18 MÉMOIRES
manie des sciences, les cuisiûières mêmes voulurent
fkire de leurs filles des grammairiennes. Enfin,
après tant d'erreurs, le seul goût constant depuis
trente-cinq ans, celui de la nouveauté, fera peut-»être
entrer dans la bonne route : puisse-t-on s'y fixer \
car l'éducation aui^ toujours la plus puissante in-
fluence sur les mœurs, et par conséquent sur le bon-
heur public*, puisqu'elle contribue à prévenir l'é-
goïsme quilùi sera toujours si fatal.
Dans le siècle de Louis XIV, et celui qui Ta
précédé, on ne demandoit point de Vadoratwn à
sa fille et tous les petits soins de la passion; on
n'étoit point jalouse de son attachement pour un
marij pour une belle-mère, pour des belles-sœurs,
comme nous l'avons vu depuis jet dans le mo-
ment actuel. On ne profanoit poix^t le plus pur 4^
tous les sentimens, en jr mêlant toute l'exigence et
toutes les personnalités de l'-amour. On pouvoit'
* On demandoit dans Tantiquité à quelle marque un étranger
arrivant dans une ville reconnottroit qu'on néglige i'édueatieiiy
Platon répondit : Si on y a gtand 1>e8oin de médecins et de jugea.
U font convenir que depuis dix ans, en France, Téducation publique
des femmes a été en général très-supérieure à celle des hommes.
L*école de madame Campan étoit justement célèbre, et l'on pour-
roit en compter plusieurs autres trës-dig^es aussi d'éLogés ; on poaiv
roit même en citer dand ce moment, Centre autres l'école de juadame
Boucot (rue ^ du Roule). La sagesse, le mérite et les taleiui de
cette institutrice méritent bien la confiance des mères éclairées, et
l'approbation de toutes les personnes qui ont réfléchi sur l'édiica-
tion.^ZVo/« de V Auteur J
DX MADAltX DU 6BNLIS. 19'
akner uniquement sa fille ; mais on ne lui demandent
jamais ce retotir impossible, car la nature n'a placé
l'extrême affection que du côté où les soins, les bien-
faits et le dévouement sont nécessaires! Si le cœur
d'une mère n'est pas corrompu par l'exaltation de
l'amour-propre^ il n'en est point oii l'on puisse trou-
ver moins d'égoïsme. Une mère ne sait-elle pas
qu'elle élève sa fille pour une autre famille, et qu'elle
ne jouira personnellen^ent, ni des vertus, ni du carac-
tère qu'elle se plaît à former en se consacrant à
l'éducation de cette enfant. Tout est sacrifice dans
les jouissances maternelles, tout, jusqu'au bonheur
qui forme l'époque la plus chère et la plus solennelle
de la vie d'une mère, le mariage de sa fille. Il faudra
se séparer d'elle, ou du moins confier à un autre sa
destinée 1 . • • •
Les parens ne menoiént point jadis dans la société
des enfans de sept ou huit ans; on y menoit même
bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd'hui
ou ne peut plus se séparer de ses en&ns; on en est
idolâtre, on en est esclave; ce qui n'empêche pas les
veufs et les veuves de se remarier, et souvent de
mettre une partie de leur bien à fonds perdu* Autte-
fois des parens ailoient souvent s'enfermer pour trois
où quatre ans dans un vieux château délabré, à cent
lieues de. Paris, afin d'y économiser la dot de leur fille,
ou pour y amasser la g^mme nécessaire à l'établis-
sement de leur fils. Aujourd'hui une mère ten^e
20 MéMOIRBS
ne va passer que quelques mois dans ses terres^ par-
ce qu^on ne trouve point en province de bons maîtres
de danse ou de piano. Autrefois, qiuuid on bâtissoit,
on vouloit bâtir pour deux ou trois cents ans ; on
meubloit la maison avec. des tapisseries qui dévoient
durer autant que l'édifice ; on respectoit ses planta-
tions comme Théritage de ses ënfans 5 c'étoient des
bois sacrés. Aujourd'hui on coupe ses futaies, et
on laisse à ses enfans des dettes, des tentures de
papier, et des maisons neuves qui s'écroulent ! • • « •
Autrefois on écrivoit à un ami* : ** J'ai besoin de
^^ deux mille écus ; si vous ne les avez pas, vendez,
^^ mettez en gage ; il me les faut sous vingt-quatre
^* heures."
Et l'ami, digne de recevoir ce billet, vendait,
mettoit en gage^ et envoyoit la somme le lende-
main.
Du Guay-Trouin, en 1707> après une campagne
glorieuse, refusa une pension qu,'on vouloit lui don- .
ner ; mais il la demanda et l'obtint pour Sdint^Auban,
son capitaine en second, qui avoit eu une cuisse
emportée dans la même campagne.
Tous ces procédés-là sont bien gothiques.
Agésilas, roi de Sparte, disoit : ^^ Je ne conçois pas
*' que le roi de Perse soit plus grand que moi, s'il ■
n'est pas plus vertueux." Ne pourroit-on pas aussi.
• Ce fut Voiture qui écmit ce billet.— Y'JVbfe de V Auteur J
€(
DE MADAME DE GBNLIS. 21
douter de la supériorité de nos lumières tant vantées,
si nos aïeux nous surpassoient en désintéressement,
en grandeur d'âme et en bonté ?
- Dans toutes les choses marquantes de la société, la '
conduite est tellement tracée par Topinion, que l'é-
goïste même ne peut en avoir une différente; mais
c'est dans les petits détails de la vie qu'il est insup-
portable. Toute attention pour les autres, ne fût-
ce qu'un égard d'humanité, n'est à ses yeux qu'un
attentat à son indépendance. Gardez-vous de le
charger du moindre soin, ou de lui donner une com-
mission ; n'oubliant rien de ce qui le touche person-
nellement, il ne se rappelle jamais ce qui n'intéresse
que ses amis. Malhem* à vous si vous êtes son voisin,
à moins que vous ne vous couchiez et que vous ne
vous leviez qu'à ses heures. Très-impérieux avec
ses gens pour son propre service, il n'en exige rien
pour les autres. Ses domestiques pourront vous
réveiller tous les matins par un vacarme épouvan-
table, sans qu'il le trouve mauvais*, et si lui-même
* Je ne parle ici qn^en général, il faut toujours, dans toute cri-
tique, admettre de& exceptions, et je le dois particulièrement dans
ce cas. Je n^oublierai jamais qu^étant à BasTille, chez M. et M^*,
de Saultj, je n'^apprîs qu'en partant, au bout de quatre mois et
.demi, que, dans Pappartement que j'occupois, mon alcdve n'étoit
séparée d'un long corridor, que par une simple' cloison, et que tous
les domestiques du château étoient oblige de passer successi-
▼ement dans ce corridor, depuis la pointe du jour jusqu'à dix
heures du matin, et je n'entendis même jamais le plus léger brait
22 MÉMOIRIftS
avoit l'habitude de donner du cor à la pointe du jour^
vous n'en obtiendriez pas un retard de dix minutes.
Mais, de tous.les vices, l'égoïsme est celui qui porte
le plus continuellement sa punition avec lui* Se rap-
portant tout, l'égoïste désire ardemment qu'on s'oc-
cupe de lui, et personne n'y pense. Quelque esprit
qu'il puisse avoir, il goûte peu celui des autres, par
l'empressement de faire briller le sien; car l'admira-
tion ne lui J)aroît bien placée que lorsqu'il en est
l'objet. Les soins, dans la société, n'étant qu'un
échange, on ne lui en^rend point; il est sans cesse
blessé, irrité par des oublis et des négligences qu'on
n'a qu^avec lyi; 'toujours mécontent, il devient, avec
l'âgé, frondeur et misanthrope: et il parvient à la
vieillesse sans avoir eu le bonheur de s'attacher à un
ami véritable. '
Dans les quinze dernières années qui précédèrent
notre révolution, les démonstrations de l'amitié et
les exagérations dans ce genre n'eurent plus de
borne dans la société. On a peint avec détail cette
espèce ^'affectation dans Adèle et Théodtyre, et l'on
n'y pourroit ici rien ajouter de plus ; mais on dira
seulement que si le sentiment manquoit en général
de vérité, du moin& il y avoit de certains procédés
qu^on peut faire en marchant avec précaution, parce que les ordres
les plus sévères des maîtres de la maison les ol^ligeoieat à marcher
piods'nusy sans proférer un senl mot^ et voilà ce q«e Je découvris
pac hasard et en partant— (^ofe d£ V Auteur.) ^ ,
SB MADAME DB 6BNLIS.
23
\
nobles et généreux dont rien ne dispensoit ; on ne
voyixt jamais un homme supplanter un ami^ ott
même, sans Tavoir demandée, accepter sa dépouille,
ou cesser de voir un ministre disgracié. Il y avoit
alors dans la société un tribunal formé par Topinion,
et ce tribunal ilétrissoit les actions basses et ne les
pardonnoit jamais. On n'a jamais vu dans la bonne
compagnie des honunes d'assez mauvais ton pour y
affider, comme dans des contes de M. Marmontel,
les sentimens les plus dépravés* ; mais sur la fin du
dix-huitième siècle, Taffectation de sensibilité que
chaque jour sembloit accroître, devint à certains
égards si ridicule, que, malgré la grâce et l'élégance
des personnes qui l'avoient niise à la mode, elle^
tomba tout à coup en discrédit ; on s'en moqua avec
esprit et gaieté ; la raison se trouvoit au fond d'ac-
cord avec la malice ; et, dans ce cas, les épigramnies
sont véritablement redoutables; la raison a toute
son autorité, tout son poids, lorsqu'elle amuse la
malignité. On vit se former dans la société t<njpar^*
de rcf^fumiion, qui, par sa gaieté, la légèreté de son
ton, la finesse de ses plaisanteries, déconcertoit sans
* Ij*aiiteur de ceB Mémoires croit avoir démontré, dans le conte
4M J^eux RépviaiionMy la fauneté dangereuse et le ridicule des
.peintures du mmàB des contes de M. Marmontel. NaUe réclama-
tion ne 8*éleTa contre cette critique; et^ quelques années après, M.
Marmontel, faisant une nouvelle édition de ses contes, retrancha de
^ancienpe préface cette phrase : Si cet conies iCoti$ pas le mérite
ie peindre ftdèiewÊenâ le mûndBfilê rCen ont aucim.— (iVoleifo CAui.)
^
MÉMOIRES
cesse le sérieux de la secte sentimentale^ et déjouoit
ses plus touchantes dissertations. Tandis que les
uns affichoiont en tout genre les sentimens les plus
exagérés^ les autres affichoient une insouciance que
souvent ils n'avoient pas^ et bientôt la vérité ne se
trouva plus ni d\in côté ni de l'autre* A force de
^ se moquer des fausses vertus^ on finit par estimer
moins les véritables, parce qu'on ne les discerna plus,
et que l'habitude du sarcasme et de Tincrédulité
s'étendit à tout indistinctement. Lorsqu'on a eu
le malheur de mettre tout son amour-propre à n'être
la dupe d'aucune affectation, on perd l'heureuse
faculté d'admirer, étonne passe alors que trop facile-
ment de la censure à la satire, et de la médisance .
habituelle à la calomnie. Ainsi, dans le monde,
l'esprit observateur n'est pas sans danger ; il aiguise
sans doute la finesse de l'^prit^ mais il peut gâter
le caractère, si le cœur n'est pas essentiellement
sensible et bon. On étoit frappé dans le monde
des contrastes les plu^ étonnans ; on entendoit les
discussions les plus étranges, et, dans la même so-
ciété, les entretiens les plus singuliers et les plus
opposés entre eux. Des femmes d'une conduite au
moins imprudente dissertoient gravement sur toutes
les affections de l'âme et sur les devoirs de la vie.
Livrées à l'ambition, à la plus extrême dissipation,
elles vantoient avec enthousiasme le charme de la
retraite, de la lecture, et la puissance de l'amitié ;
D£ MADAMB DB 6ENUS. 25
elks peignoient Tamour soub les traits h» plus
romanesques, et ne le concevoient que phUtmique^
D'un autre côté, et souvent dans le même salim, on
ne parloit qu'avec une ironie piquante de Tamitié, de
Tamour, et l'on se glorifioit de ne oroire qu'à la
vanité. En efiet, l'amour-propre seul formoit pres-
que toujours le fond de ces liaisons; on vouloit
surtout qu'elles fussent brillantes ; on croyoit que le
langage d'une pruderie sentimentale dispensoit du
mystère, et que d'ailleurs l'édat des conquêtes ef-
façoit la honte des égaremens.
Il y avoit dans toutes les têtes (du moins à bien
peu d'exceptions près) une fermentation d'orgueil, de
prétentions, de désirs ardens d'obtenir des succès, de
quelque genre qu'ils fussent, qui, jointe à la confu-
sion des idées morales, au dénûment des principes,
dénouoit peu à peu tous les Kens de la société, et
désséchoit l'âme en exaltant l'imagination. On ne
marchoit point avec efifronterië vers le vice, on ne
levoit point avec audace le masque de la vertu ; au
contraire, on parloit toujours d'elle, sinon avec le
charme de la vérité, du moins avec les expressions
de l'enthousiasme. On n'étoit pas tout-à-&it hypo-
crite ; on mettoit plus de soin à s'abuser soi-même
qu'à tromper les autres ; -on se pervertbsoit en
croyant raffiner, épurer tous les sentimens ; l'artifice
n'étoit pas toujours avec la fausseté, mais la déraison
étoit partout. Au milieu de ce désordre intellectuel
TOME VI. d
26 Mi^MomEs
et moral et d'un égoïsme universel, Tauiour fut
dénaturé comme tous les autres sentiniens. Dans
la conversation, on finit par le représenter comme
une passion véhémente jusqu'à la démence, jusqu'à la
rage, et, dans la réalité, il n'eut en général qu'une
influence d'intrigues sur la dernière moitié du dix-
huitième siècle.
Je vais essayer d'égayer ce triste tableau par le
détail des amusemens de nos jours 3 ils furent bril-
lans et nobles ^^ns la plus grande' partie du siècle,
dernier. Il régnoit alors une grande magnificence
dans les maisons des princes, et même dans celles
des particuliers riches ; on y donnoît des fêtes, on y
jouoit la comédie, on y jouissoit d'une parfaite
liberté.. Il y avoit à Paris une grande quantité de
maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières
on faisoit de la musique, on jouoit des proverbes ; ce
qui étoit plus ingénieux et plus spirituel que de jouer
des charades. Tout à coup les prétentions à l'esprit
mirent les sciences à la mode ; on jît pendant les
hivers des cours dé chimie, de physique, d'histoire
naturelle ; on n'apprit rien, mais on retint quelques
mots scientifiques ; les femmes prirent une teinte de
pédanterie; elles devinrent moins aimables, et se
préparèrent ainsi à disserter un jour sur la poli-
tique. ^ : . , . '
Les femmes pourroient, aussi-bien que les hommes,
s'appliquer avec succès aux sciences, en renonçant à
D£ MADAME DE GENLIS. 27
une partie des amusemens. frivoles qui occupent
presque toutes leurs journées. Mais^ quand elles
voudront n'avoir que l'apparence de Tinstruction,
elles ne tromperont personne ^ cet égard, et elles
perdront tous les agrémens de leur sexe; car le
ridicule le plus frappant de la pédanterie est réservé
à cette prétention mal fondée^
Une mode que nous avons toujours vue en France
dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne
passera jamais, est celle de se plaindre, et d'aifecter
la lassitude de la* dissipation et des plaisirs bruyansi
A croire les gens du monde, on doit être , persuadé
qu'ils n'aspirent qu'à la retraite, et qu'une vie simple,
champêtre et solitaire, est l'unique objet de leurs
dés|i*s. Les femmes surtout sont inépuisables en
gémissemens et en phrases sentimentales et philoso-
phiques, sur le bonheur de l'indépendance et de la
tranquillité sédentaire. Â les entendre, elles ne sont
que des esclaves infortunées, forcées d'agir en tout
malgré leur volonté secrète et contre leur inclination.
D'après ces discours, il faut penser qu'elles ^croient
infiniment plus heureuses dans une chaumière, ou
dans la grotte paisible d'un désert. Vont-elles au
spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la
Comédie Française insipide, l'Opéra ennuyeux^
Brunet et Potier pitoyables ; elles n'avoueront ja-
mais qu'ils les ont fait rire. Cependant elles ont
^s loges, ou elles en empruntent sans cesse* Sont-
2*
28 MÉMOIRES
elles invitées à ub grand dîner : quelles lamentations
sur la nécessité de se parer^ et sur l'ennui mortel de
la représentation ! ' et elles passent journellement
trois ou quatre heures à leur toilette, et se ruinent en
schalls, en habits et en chifitons. Reviennent-elles
du bal ou d'une fête : quelle triste^e 1 quel abatte-
ment ! quelles déclamations sur la cohue, la foule,
les lumières, le chaud ! quel dénigrement 4e i la fête
et de tout ce qui s'y est passé t Néanmoins elles
avoieut demande avec ardeur des bUlets, et, dans les
mêmes occasions, elles intrigueront toiQours pour en
avoir. Font-elles des visites ; quelle désolation sur
cet usage et sur la perte de temps qu'il cause 1 et
tous les matins eUes sortent régulièrement et. ne
rentrent qu'à l'heure du dîner. Enfin, donnent-
ellos des assemblées et reçoivent-elles beaucoup de
monde : quelles plaintes amères de la fatigua !
quelles courbatures, quelles migraines sont les suites
inévitables de l'obligation cruelle de fidre les hon-
neurs de sa maison !• • • • Tout ce mécontentement
se manifeste dès la première jeimesse ; on^ entendu
dire tontes ces choses et on les 'répète; elleë font
partie des phrases d'usage que l'on a apprises* durant
son éducation. Toute jeune personne bien élevée
les sait par cœur, ou garde cette habitude ; et «u-^
jourd'hui l'âge mûr les fortifie encore. Quand on a
des filles de quinze à seize ans, c'est poi;ir elles qu'on
va 4ans le monde et qu'on se trouve à^ toutes les
DÉ MADAMB P£ GBNLIS. 29
fêtes, qu'on suit tous les bals. Cestpour elle$ qu'on
se pare à peu près comme elles; c'est pour elles qu'on
leur &it mener un genre de ne qui ôte toute possibi-
lité d'acquérir de vrais talens et une solide instruc*
tion. Il y a vingt<K;inq ans que les jeunes personnes
à marier ne paroissoient jamsûe dans le monde ; elles
n'alloient, durant le carnaval seulement, qu'à des
bak d'en&ns, qui commençoient à six heures et finis*
soient à dix* Comment toutes les mère^ qui ont
des goûts si sédentaires; ne reprtnnent^elles pas
cette ancienne coutume, si bonne dans to^te^éduca*
lion, et si salutaire pour la santé ?
D'oil viennent ce dénigrement et ce ton de misan^»
thropie presque universels parmi les fenmies de tout
âge? On ne se rend point intéressante par des
plaintes affectées, par des peines imaginûres, par
une inconséquence frappante à tous les yeux ; et rien
n'est plus ennuyeux qu'une complainte étemelk sur
l'ennuL Leç jeunes femmes pensent-dfes qu'elles
excusent, par ce langi^, une excessive dissipation
et une totale oisiveté ? Elles se trompent ; elles au^
roient droit à l'indulgence, si la nouveauté, l'amuse*
ment en étoient la cause : on pourroit se dire qu'avec
un peu de temps elles s'en lasseroient et cbangeroient
de manière de vivre. Mais qu'espérer d'une per^
sonne de dix-huit ans, blasée, misanthrope, dégoù»
tée de tous les plaisirs brillans de la société, qu'on
rencontre et qu'on voit partout ? Tout ce que nqus
30 MEMOIRES .
' . - ■■
oserons dire à cet égard, c'est qu'on est doublement
condamnable d'employer Fartifice lorsqu'on peut,
sans danger et sans scandale, tnontrer de la bonne
foi.
Les jeunes personnes jadis, et mên^e celles qui
étoient dans le monde depuis- plusieurs années, al-
loient très-rarement aux spectacles, parce qu'alors il
falloit louer une loge entière, car on ne vouloit pas
risquer de se trouver assise en public à c6té d'une
courtisane. Les femmes, dans ce temps, étoient
beaucoup plus sédentaire» ; dans leur jeunesse, elles
ne sortoient qu'avec leurs €7Aaj9eron«, et c'étoit sur-
tout pour remplir des devoirs. Dans l'âge mûr, si
elles étoient aimables^ elles rassembloient chez elles
une société choisie, qui ne s'y réunissoit que pour le
seul plaisir de la conversation. Elles attiroieht du
monde sans aucuns frais, et n'étoient pas obligées de
promettre de la musique et des charades^* Aujour-
d'hui, ce qu'on appelle une soirée, est un spectacle.
On y trouve de tout, excepté de l'aisance, de la con-
fiance, de la gaieté/ de la conversation, et l'esprit de
société.
£n général, aujourd'hui, les jeunes femmes atta-
chât beaucoup trop d'importance à la parure, à la
mode ; elles sont infiniment trop avides d'invitation^
et de spectacles ; elle» ne se plaisent point assez
chez elles ; de tels goûts ne promettent pour l'âge
mûr, ni des femmes aimables et sensées, ni d'exceU
DE MADAME DE GENLIS. 3i
lentes mères de famille. Cependant^ il n'y a point
pour une femme d'éloge, non-seulement . complet,
mais réel, si J'on n'y joint celui d'aimer de préfé-
rence à toutes les dissipations du monde l'intérieur
de sa maison. Aussi les, anciens pensoient- ils qu'il
ne manquoit rien à l'éloge d'une femme vertueuse,
qui se trouve dans cette belie épitaphe :
Costa vixit,
LanamfecHf
Damum ser%mvii,* ' . '
Cette épitaphe antique peint et peindra toujours
une femme parfaite. . Enfin, les intérêts de la^uté
et de la beauté s'accordeat parfaitement sur ce point
avec la morale* i
A cette époque on retrouva la manie sentimentale
dont je me suis moquée dans une de nies pièces diî
Théâtre éC Education.\ On outra même cette ma-
nie sous l'empiré, car on y vit des femmes porter
des perruques, des ceintures, des bracelets, dés
bagues et des cheveux de leurs amans. Nos grands -
pères et nos grand'smères étoient bien loin de cette
touchante prodigalité de cjbeveux. Cependant on lit
sur ce sujet, dans les Mémoires de lïAubignéj un
tndt qui mérite d'être rapporté. Durant les guerres
du temps de Henri, iV, d'Aubigné, dans une bataille,
* ^ jÈUe vécut chaste, elle aima le travail et sa maison.— ^iVo/e dS»-
VAtiieurJ
■\ Les Dangers du Monde.
32
HÉMOIKB»
cosnbattoit* corps à eorps contre le capitaine Dubonrg»
Au plus fort de Taction, d'Aubigné s'a|>erçut qu'une
arquebusade avoit mis le feu à un bracelet des che>
veux de sa maîtresse, qu'il portoit à son bras ; aulssi^
tôt, sans songer à Tavantage qu'il donnoit à son ad-
versaire, il ne s'occupa que du soin d'éteindre le feu
et de sauver ce précieux bracelet^ qui lui étoit plus
cher que la liberté çt la vie. he capitaine Dubourg,
toucljé de ce sentiment, le respecta } il suspendit ses
coups, baissa la pointe de; son épée, et se mit à tracer
sur le sable un globe surmonté d'une croix.
Les prétentions à l'esprit et au génie sont aussi
devenues -beaucoup plus communes qu'autrefois, et
les plaisirs de l'esprit beaucoup plus rares.* On
jouoit jadis- des proverbes, ce qui demandoit de
l'esprit, car ees proverbes étoient des petites comé-
dies impromptu ; on avoit quitté cet amusement pour
les charades, qui n'exigent assurément aucuns frais
d'esprit. On faisoit régulièrement des lectures tout
haut à la campagne ; on n'en fidsoit plus ; on avoit
retranché dé la société jusqu'à la conversation ; on
* Dans le véritable liècle du g^énie, celui de Louis XIV, on n*em-
j^toyolt preaqne jamais te mcft génie pour louer un ouTrage ou son
a«t«v. Awn Toh-Km^ dans tons les mémoires 4e oe témps^ que
Lovis XIV, qoiconnoissoit si bien la valenr des phrases et des mottf»
ne loooit Jamais la chefs-d'œuvre de Racine qu'en répétant : << Il
^< fatft oomrenîr que Radoe a bien de resprit.*^ Les éloges, alors
n*étoient Jamais emphatiques. CTest ainsi quMIs sont honorables et
flatteurs.-^iVbfe de V Auteur, J
DS MADAMB SB 6BNLIS. 33
dissertoit^ on soutenoit des thèses, mais on ne eau-
soit plus ; enfin, les comédies de société étoient unU
Tersellement à la mode ; elles n'y étoient plus du
tout.
Ces parures de cheveux ^ amour contrastent d'une
manière bien bizarre avec les souvenirs qui nous
restent du temps de la plus grande décenoe qui eût
existé en France, à la cour et à la ville, depuis la
troisième race. Cet âge d'or de la civilisation fut le
règne de Louis XIII ; aussi, jamais le peuple fran-
çais n'a été plus religieux* Que d'admirables fon-
dations d^ns ce temps! l'Hôtel-Dieu, les Enfans*
Trouvés, les Sœurs de la Charité. Toutes ces fon-
dations furent l'ouvrage d'un homme, de Vincent de
Paul, dont l'ardente charité s'étendit jusquQ sur des
criminels, parce qa'ils étoient soûifrans, les- gale-»
iriens, dont il voulut être l'aumônier, afin d'adoucir
leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul par-
ticulier n'a eu une telle influence sur le bonhàir
d'un aussi grand nombre d'individus <; l'imagination
se confond en pensant au bien immense qu'il a fait
par seB prédications, son dévouement, ses quêtes,
par les secours envoyés aux victimes de la guerre, et
par ses missions chez les infidèles pour le rachat des
captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce héros du
christianisme fut secondé par l'esprit public de son
siècle ! Qui n'adtnireroit pas cet esprit public, qui
rapprochoit, qui rallioit tous les ordres de l'état, et
•/ 2**
\
34 MÉMOIRES
qui les unissoit par une seule pensée, celle de faire
lous les sacrifices j)our soulager les infortunés ; cçt
esprit, public, qui décidoit toutes les femmes de la
cour, jeunes et vieilles, à vendre leurs diamans et
leur argenterie pour en donner le produit aux hôpi-
taux, et à consacrer, pendant plusieurs années,
deux jours de la semaine au service des malades 5
cet esprit public, qui envoyoit des jeunes filles et des
religieux affronter la fatigue et la mort : les unes,
dans les hôpitaux de l'armée pour panser des soldats
blessés et attaqués^ de maladies contagieuses ; les au-
tres, animés de Tespoir de délivrer leurs frères, et
traversant les mers pour aller chez les peuples bar-
bares;. ..«enfin cet esprit public, qui déterminoit
un nombre 4nfini d'hommes de toutes les classes à
livrer leur fortune entière pour ces pieux usages :*
et quelles mœurs accompagnoient de telles actions !
quelle paix ! quelle union! quel respect filial ! quelle
décence dans les familles de toutes les classes ! Tels,
furent les fruité* de resprit public de ce temps si pro-
fondénient religieux. Quels ont été et quels sont
encore les fruits de Tesprit public devenu philoso-
phique?
La décence à la cour ne commença à s'aiïbiblir
* Entre autres, le commandeur de Sillery^ qui abandonna cent
mille livres de rente 3 M. de Rougemont, qui en donna soixante 3 et
beaucoup d*aiitres,et récemment le dernier duc de Ricbelieu.-^(iVb#e
deVAutewr,)
- I
DS MADAME DB GENUS. 35
f^'après la régence d'Anne d'AutrichCi Les femmes
se déeolletèrent davantage ; mais les veuves conser-
vèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres
femmes tous les usages de bienséance établis sous le
règne précédent. Toutes les dames avoient, ou des
demoiselles de compagnie, ou des brodeuses qui tra-
v^Uloient toujours auprès d'elles. L'esprit de cet
usaige étoit de se mettre à l'abri de toute calomnie,
en ne recevant jamais tête à tête un homme, quel
que fût son âge. Aussi voyons-nous madame de
Maintenon, dans ses lettres -à madame de Caylus,
âgée de trente-si^ ans, lui recommander de ne point
abandonner cette prudente coutume, quoiqu'elle fût
mère d'un jeune homme déjà dans le monde. Ce
fut aussi une idée de décence qui fit établir
pour les femmes l'usage de ne sortir en voiture
qu'avec deux domestiques au moins, et le soir,
avec un flambeau. On voqloit des témoins et de'
la lumière, cet usage s'est conservé jusqu'à la révo-
lutioui * ^
Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis
XIV, toutes les femmes qui se faisoient peindre ne
donnoient de séances que pour leurs têtes; le peintre
prenoit des modèles pour la gorge et la taille.
Cette délicatesse de décence a fini à la mort de Louis
XIV, A la chute du trône, toute espèce de décence
fut abolie : les femmes s'habillèrent, en Vertus deMé-
dicis; les hommes les tutoyèrent, ce qui étoit fort
\
natiifeL Dans ces costumes tnmsparens, on vit
rai^mentdes OrecqUes, mais on ne vit plus de Fran-
çaises ; toutes les grâces qui les avoient caractérisées
jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur*
J'ai dit ùUeurs, il y a long^temps, qu'il f alloit au
peuplé des croyances mystérieuses^ et que^ lorsqu'il
rejette la religion, il devient toujours superstitieux*
Voilà de quoi ne se doutoient guère les philosophes
qui ont tant déclamé contre la superstition; ce sont
eux qui l'ont établie et renouvelée.
Nous Talions montrer tout à l'heure: '^ Quand
j'arrivai à. Versailles j'eus, peu de temps après, l'oc-
casion d'acquérir ht certitude qu'une sorcière, digne
du siècle de Catherine de Médicis^ y fobriquoit des
bustes de cire pour les amans jaloux qui vouloient
&îre mourir leurs rivaux, en perçant ces figures avec
des stylets et des poignards. Je fis alors ma ptemiè^
te dénonciation, j'instruisis le préfet de Versailles
de ce iAt^ dont il vérifia l'exactitude, et la sorcière
fut bannie. En retournant à Paris j'y trouvai une
megiciehne en grande réputation, elle avoit prédit
dé hautes destinées à l'impératrice régfioHte, qui lu
protégecut ouvertement. On entendoit crier, dans
les rues> l'expUcation des songes 5 Paris étoit rem*
pli'de âevins,de sorcières, de tireuses de cartes/ d'il<^
luminés, de propiiltes, de jeunes filles qui faisoient
des miracles ; qui, les yeux fermés, lisolent de l'es-^
tomach ; qui faisoient des conjurations sur des che«
DE MADAME DU GBNUS.
37
veux^ qui dansoient et prédisoient en dormant. Tou**
tes ces choses se débitoient gravement; des savans
même les protégeoiënt U • • «Ne vaudroit-il pas mieux
croire à l' Évangile, en réglant sa vie sur cette salu*
taire et divine croyance?'*
Le projet de Texpédition de Russie déplaisoit a
tout le monde, et même aux militaires qui, depuis,
ont montré tant de valeur dans cette malheureuse
campagne. On disoit généralement que Napoléon,
certain d'anéantir la Russie, étoit décidé à passer de
là en Asie, pour aller conquérir la Chine ; on en don-
noit pour une des preuves une commande immense
de besicles qui fut eflFectivemcnt faîte^ et qu'il em-
porta pour son armée, qui, diaoit-on, devoit s'en
servir pour se conserver la* vue en traversant des
déserts sablonneux ; une provision de fourrures eût
été . beaucoup plus utile dans la fuite de son armée
dispersée.
On ne concevoit pas que Napoléon^ parvenu alors
à un tel degré de puissance et 'de gloire, pût concé<^
voir ces projets si gigantesques. Sa cour rappeloit,
aux gens mêmes qui Taimoient le moins, les plus
beaux vers du premier acte de Bérénice. En effet
les courtisans, en sortant de ses grandes audiences
publiques, pouvoient se dire mutuellement :
Tes yeux Ae fiout-lld pas font pleins de sa grandeur ?
. V
38 . MÉMOIRES
Ces aigles, ces faisceaux, ce- peuple, cette armée,
Cette fonle ds rois, ces consuls, ce sénat,
■ •••••••■•■•»•••••••• •■•••» •■ ••••■•■ ••■•••••
Cette pourpre, cet or, qui rehaussoit sa gloire,
Et les lauriers encor, témoins de sa victoire;
Tous ces yeux qu^on voyoit yenh* de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards . . . ,.
Toutes ces déiuonstrationB et toute cette pompe
orientale se troiivoient à la cour de Titus : mais il
est vrai qu'où n'a jamais vu qu'à celle de Napoléon
cette bigarrure d'étiquette qui. offroit à chaque
étranger quelques usages de son pays;, cîar on avoit
poussé l'esprit des conquêtes jusqu'à l'envahissement
des coutumes et des cérémonies royales : enfiale ton
d'une partie des grands personnages de cette cour
prés^ntoit le contraste le plus étrange avec son
éblouissiante magnificence.
Pendant les trois mois qui précédèrent le départ
de Napoléon et de l'armée^ mon petit-fils Anatole de
Lawoëstine venpit souvent passer des matinées en-*
tières avec moi 5 je ne l'ennuyois pas^ et j'ai toujours
trouvé un charme inexprimable à causçr avec lui, et
même à le regarder ; car sa charmante figure se com-
pose des traits et de la physionomie de sa mère et de
son grand-père, M. de Genlis,. dont il a la belle
taille; il tient d'eux aui^si la grâce de son esprit et la
gaieté de son' caractère ; je ne connois pas d'âme
fluB noble et plus senfiible que la sienne ; il n'a ja-
' mais démenti, par aucun procédé^ et par. l'ensemble
DE MADAME DE GENLTS. 39
et les détails de sa conduite^ la franchisé et la loyauté
qui le distinguent particulièrement. Dans un de ses
momehs de gaieté^ il imagina, sans m'en avoir pré*
venue, de m*amener, le mardi gras, une nombreuse
mascarade composée de personnes que je ne connois*-
sois que de nom, et parmi lesquelles se trou voit
madame la duchesse de Bassano; toute cette société
ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma
chambre, à onze heures du soir ; j'étois déshabillée
et en bonnet de nuit, mais écrivant ; personne ne se
démasqua, à l'exception d'Anatole, qui me répondit
qu'il n'y avoit point de voleurs dans la compagnie^
car j'avois eu réellement peur en entendant le va-
carme inattendu de cette mascarade, lorsqu'elle entra
chez moi. Tous les masques m'entourèrent pour me
faire promettre de leur donner tQute la soirée de la
huitaine, en prenant l'engagement de revenir tous
à visage découvert ; j'y consentir : ensuite ils s'en
allèrent sans avoir voulu se démasquer ; et, de très-
bonne foi, je n'appris que le lendemain les noms de
tous ces personnages, qui revinrent au jour indiqué,
avec un homme de plus, M. le duc de Bassano. La
soirée fut très-agréable : Casimir^ par sa harpe et
dans les proverbes, en fit le principal agrément; on
fit de la musique, on joua des proverbes. On parla
beaucoup dans la société de cette espèce 'de petite
fête, qui fut en efiet très-brillante.
Ma correspondance avec l'empereur cohtinùoit
40 MÉMOIRBS
.toujours, et je Tavois fait servir à obUger beaucoup
de personnes, dont plusieurs Font oublié depuu. Ne
sollicitant a][)solument rien pour moi, j'étob fort
encouragée à parler pour les autres, ou à proposer ce
que je croyois utile ou raisonnable. J'avois eu dans
ce genre, à TÀrsenal, un succès qui me^fit un grand
plaisir: le préfet de Pa|is (M. Frochot) nomma,
dans tous les quartiers, des dames d'inspection des
écoles primaires et de toutes les autres maisons d'é**
ducation ; Je fus nommée dame d^inspectinn de mofi
arrondissement^ conjointement avec madame Robert
(car on nommoit toujours deux dames d'inspection
par arrondissement. C!omme la place étoit honoraire
et sans appointemens, je crus devoir l'accepter, ce
qui m'a pris un temps considérable; mais je ne Tai
pas regretté, parce qu'il a été utilement employé.
J'allai donc visiter toutes lés écoles, et je découvris
une très-grande quantité d'abus pernicieux ; je com^
posai là-dessus un petit mémoire dans lequel je
détaillois ces abus, et les moyens d'y remédier; j'en-
voyai ce mémoire à l'empereur, qui en fut si content
et si frappé, qu'il mte fit dire par M. de I^valette qu^il
en étoit extrèmentent satisfait, et qu'il me cbargeoit
d'en ffdre un beaucoup plus long et beaucoup plus
détaillé, contenant le plan d'une école gratuite pour
le peu^de ; M. de Lavalçtte ajouta que l'empereur
m'oi&iroit sûrement la direction de cet établissement,
et je l'aurois acceptée avec joie : c'étoit la seule place
DB MADAME DB GENLIS. 41
qui pût me convenir. Je fis le mémoire qui m'étolt
commandé^ et, pour le mieux, faire, j'employai quinze
jours, depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures
après midi, à visiter de nouveau les écoles, grandes et
petites, et les gardeuses d'enfans, non^seulemènt de
mon quartier, mais de tous ceux de Paris ; et comme
je n'avois pas le droit d'interroger dans ces derniers^
je m'y présentois sous le prétexté d'avoir des enfans
à y placer. Je gardai une copie des mémoires que
j'envoyai à l'empereur, et j'eus la satisfaction, a^nrès
avoir donné cç mémoire, de voir sur-kr-champ, dans
tous les papiers publics, les décrets de Ten^ereur,
réprimant les abus que j'avois signalés, et donnant,
pour les réprimer, les ordres que j'avois proposés,
Aurtout relativement aux ^rdeuses dTet^arut. Ce
succès m'enhardit à faire à Fempereur une autre pro-
position qui fut aussi bien accueillie : je savais que
ses passions lui avoient fait adopter, dans sa vie pri-
vée, tous les princijpes philosophiques, ce qid ne
m'empêcha pas de lui parler sans ceràe, dans ma
correspondance, contre la philosophie moderne»
J'ai déjà dit que j'avois pour collègue, dans mon
inspection^ madame Robert, ce qui nous obligea à
faire ensemble beaucoup de courses; madame Robert
est une personne aussi aimable qu'elle est iutéres-
'sante, on trouve dans sa vie plusieurs singularités
qui méritent d'être rapportées. Elle a eu plusieurs
enfans, accouchant alternativement d'un sourd et
42 . MÉMOHIES
muet^ et d'un enfant ayant tous ses organes r j'ai
beaucoup vu l'aînée^ mademoiselle Robert^ qui avoit
alors quatorze ou quinze ans ; elle étoit d'une fraî-
cheur éblouissante, et belle comme le jour; elle
joignoit à cette fraîcheur si remarquable une intelli-
gence surprenante, dont on avoit profité pour lui
donner beaucoup de talens ; elle avoit toute l'adresse
que peut avoir une femme ; elle peignoit trt>s-agréa-
blfsment, elle jouoit même du piano ; je l'ai vue
prendre sa leçon et déchiffrer passablement ; voici
comment. Son maître étoit assis derrière elle, les
bras étendus/afin de poser légèrement ses mains sur
celles de l'écolièreY ûlors il indiquoit les notes en
touchant à mesure les doigts qui . doivent faire réson-
ner les touches. L'invtntion est ingénieuse, mais
le résultat ne vaut pas la peine et l'application qu'elle
exige; car, qu'est-ce que "ia mesure, sans oreille}
Mademoiselle Robert se faisoit entendre par signes
parfaitement, même par ceux qui né connoissent pas
le langage des doigts, qu'on Apprenoit si bien chez
l'abbé de l'Epée et son digne successeur, l'abbé
Sicard; madame Robert avoit pris beaucoup de leçons
chez lui, afin de pouvoir s'entretepir avec sa fille, et
la tendresse maternelle la rendit bientôt aussi savante
qu'on. peut l'être dans ce genre. La physionomie de
mademoiselle Robert étoit si expressive^ elle avoit
des yeux si pénétrans, que sans aucuns signes elle
pouvoit facilement entendre et comprendre. Ma-
DE MADAME 1)K GENLIS. 43
dame Robert conduisit un soir sa fille à un grand
bal donné par la ville de Pavis à l'empereur. Made-
moiselle Robert fut placée sur la banquette des dan-
seuses ; Tempereur, frappé de sa belle figure^ sW-
rêta devant elle, et lui dit beaucoup de choses obli-
geantes, que mademoiselle Robert comprit parfaite-
ment; elle fit plusieurs signes modestes de recon-
noissance avec une expression si naïve et si vraie,
que Tempereur crut entendre ses réponses. Il s'é-
toigna d'elle saa3 se douter qu'elle fût muette.
Ce fut à ce même 1)al que madame Cardon fit à
Napoléon une réponse si spirituelle et si touchante.
Napoléon, en général, n'aimoit pas' que l'on eût une
grande fortune indépendante de ses dons. Napoléon
n'avoit jamais vu madame Cardon, son nom méine
lui étoit inconnu; on lui dit que son mari possédoit
de grandes richesses; aloft il s'avança vers elle avec
une nuance d'humeur, lui dit brusquement: ^^Vous.
êtes madame Gardon?" Une profonde révérence
répondit à cette question. L'empereur reprenant la
parole: "Vous êtes très-riche?" — "Oui, sire; j'ai
dix enfans."- L'empereur sentit toute la finesse et
tout le charme de cette réponse; son regard se ra-
doucit, mais il se hâta de s'éloigner. ^
Dans les derniers temps du règne de l'empereur,
je lui proposai de faire des éditions séparées, ma-
gnifiquement imprimées, et avec de belles gravures,
des ouvrages prétendus philosophiques qui àvoient le
44 MÉMOIRBS
plus de réputation. Je consdllois de chaîner un
certain nombre de gens de lettres de supprimer de
ces ouvrages tout ce qui s'y trouvoit contre la religion
et les mœursj et de joindre au reste quelques notes
critiques placées au bas du texte. J'o£Fn3 de livrer
pour cette entreprise une grande quantité d'extndts
et de réflexions^ que la Providence a voulu que je ne
perdisse pas avec tous mes autres manuscrits que
j'avois confiés à ma fille. Uempereur approuva tel*
lement cette idée^ qu'il envoya sur-le-champ cher-
cher M* Pierre Didot, pour lui demander combien
eoûteroit cette éntr^rise^ et pour le charger d'en
faire avec détails l'évaluation : c'étoit peu de temps
avant la campagne de Russie^ qui anéantit ce projet.
Voilà ce que Napoléon vouloit fidre !
J'étois toujours dans la rue Sainte-Anne^ lorsque
la funeste campagne de f Russie s'ouvrit; tout le
monde blâmoit cette guerre lointaine. Les bons
politiques en prévirent le& sinistres conséquences, et
les gens les mmns habiles eurent le pressentiment
de ses âialheurs; je fus de ce nombre et je reçus
/ avec un profond attendrissement, les adieux de mcm
pétit-fils et ceux de M. Kosakoski. Napoléon revint
de cette fatale entreprise, humilié, abattu, aigri.
Depuis cette catastrophe il ne fut plus le même ;
dans un homme si entreprenant et si audacieux, le
profond abattement devoit produire une entière dé*
sorganisation ; en cessant d'être le dominateur défi
DE MADAMS DB GENLIS 45
événemens, il en devint le jouet et la victime ; irrité
contre la Providence^ il s'abiEtQdonna au hasard; son
orgudl^ craignant d'envisager de nouveaux malheurs^
repoussa toute prévoyance, et ne pouvant plus, dans
sa pensée, disposer de Tavenir, en y plaçant de bril-
lantes chimères, il ne voulut même plus essayer d'y
lir6, et il ne chercha de consolations que dans l'a-
veuglement. Je ne rendrai point compte des événe*
mens politiques; je dirai seulement, pour ce qui me
regarde, que, pendant près d'un an, je me suis
trouvée dans des embarras pécuniaires dont je me
suis ressentie très-long-temps ; dans le tumulte des
a£Esdres, ma pension de l'empereur, que je devois
perdre à jamais, ne fut point payée pendant les six
derniers mois qui précédèrent sa chute; je vécus,
durant tout ce temps, d'une pension que recevoit
Casimir de son beau-père. Le commerce de la
librairie étoit tout-à-fait tombé : on n'imprimoit que
des brochures et des pamphlets politiques ; ainsi, je.
n'avoiâ plus la moindre ressource de ce côté, et mes
enfans étoient id)8ens. Cependant cette situation ne
fut pas pour moi aussi douloureuse qu'on pourroit
le croire: j'aimois à être nourrie par Casimir; il
montra, dans cette occasion, toute la délicatesse et
toute la sensibilité de son .âme. S;i situation étoit
particulière dans tous ces événemens: il* étoit né en
Prusse, et il avoit adopté de cœur la France pour
seconde patrie; il avoit naturellement un grand
46 Mll^MOItlËS
goût pour l'ëtat militaire, et il ne pouvoit combattre
ni les Prussiens, ni les Français, armés lés uns
contre les autres; cependant, voulant absolument
voir une bataille, il prit un parti singulier : il alla à
celle qui termina la révolution, et qui se donna aux
portes de Paris.; il passa la barrière, alla sur le champ
de bataille, uniquement pour relever et enlever les
blessés, et pour les transporter hors du lieu de com-
bat, et il y passa neuf heures. Casimir me dit, en
revenant de cette terrible journée, que, *^pour savoir
combien un regard peut être doux et touchant, il
faut avoir rencontré celui d'un blessé que Ton relève
et que Ton transporte hors de la mêlée !" Voilà de
ces choses que l'imagination ne représente point : il
faut les avoir vues ; mais ce sont aussi des observa*
tions qu'un bon cœur seul peut faire.
La terreur dans Paris étoit inexprimable : on crai-
gnoit universellement les pillages les pluà affreux; on
pouvoit ^'attendre, depuis dix^huit mois, qu'un tel
règne fîniroit par une grande catastrophe; mai« per-
sonne ne pouvoit prévoir que le chef audacieux et
brillant de l'empire termineroit sa;^carrière politique
par d'inconcevables irrésolutions. En réfléchissant
à tous ces événemens, on y voit partout la main de
la Providence, et l'on trouve dans ce morceau d'his-
toîre les plus hautes leçons qu'elle puisse donner.
En Angleterre, l'orgueil, l'abus de la puissance, ré-
voltèrent ses colonies opprimées; cependant, sans
Î>B MADAME \D]£ G£NLIS. 47
l'appui et le secours de la France^ les Américains
n'auroient jaàiais acquis rindépendance ; mais la
France étoit en pleine paix avec l'Angleterre ; n^an-
moins, contre toute politique et toute justice, elle
fournit frauduleusement aux Américains de l'argent,
des fusils, des approvisionnemens 4^ guerre, des
habits de troupes, et même des officiers ; les Améri-
cains réussirent; leur succès assura le triomphe
de toutes les idées républicaines répandues depuis
soixante ans par les philosophes modernes ; et Louis
XVI, qui avoit protégé ces idées en Amérique, en fut,
en France, la déplorable victime ! Après les secousses
les plus violentes et des crimes inouïs, la Providence
conduit à l'échafaud tous lés chefs de partis qui les
avoient fait dresser; on étoit encore dans l'anarchie,
sans gouvernement, sans morale, sans religion ; un
jeune guerrier, déjà célèbre par d'éclatarïs exploits,
et qui n'avoit participé à aucun des crimes, fixe sur
lui tous les~ regards et toutes les espérances !• . • •
Bonaparte rallie autour de lui tous les partis, et,
sans répandre une goutte de sang, sans aucune se-
cQusse violente, il monte sur le trône ! . • • ; Que fit-il
alors ? Il rétablit la religion et le culte, et il pro-
tégea avec grandeur les arts, les lettres, et Tindustrie
iiatiônale ; mais toute TEuf ope lui déclara la guerre ;
il la fit alors, parce qu'on Vy forçoit, et ses succès à
cette époque furent miraculeux; il ne fut, dans ce
temps, conquérant que de fait, et non par des projets
4B MÉMOIRES
et des desseins prémédités; aussi montrft-t->il .de
grands sentimens de générosité dans les capitales
livrées, par le sort, à ses armes* Après la bataille
d'Iéna, il pouvoit anéantir entièrement la monarchie
prussienne : il ne le fit pas; cette époque fut la jdus
beUe et la plus glorieuse de sa vie. Mais ensuite
Il abusa de tout, de la renommée, de la victoire, de la
puissance, et de son génie actif 6t entreprenant. Le
meurtre du duc d'£nghien fut le premier crime de son
règne ; il faUoit un retour sincère à la reli^on, pour
en obtenir le pardon de la Divinité, et riea ne pou-
voit l'eiFacer aux yeux des hommes. Au lieu d'ex-
pier et de réparer, il accmnula fautes sur fiautes. Il
eut l'ingratitude de chercher à avilir le pape, et de
le persécuter; cependant ce saint pontife n'étoit vçnu
en France, et ne s'étoit décidé à sacrer Napoléon
empereur que pour le seul intérêt de la religion : il
avoit la certitude, conune je l'ai déjà dit^ que sans
cette démarche la France seroit devenue protestante,
car Napoléon se seroit certainement séparé de l'élise.
L'empereur étoit reconnu par toutes les puissances
catholiques de l'Europe. Les ennemis de la papauté ré-
pètent sans cesse que les papes ne doivent, en aucune
manière se mêler de politique ; ainsi ils doivent donc
du moins approuver le pape d'avoir acquiescé à la
décision de tous lea souverains de l'Europe ; en re-
connoissant, comme eux. Napoléon comme empereur,
il ne faisoit rien de blâmable en venant le sacrer.
DE MADAME DE GENtlS. ' 49
Napoléon, corrompu par l'orgueil, parut perdre
successivement toute prévoyance et toute son * habi-
leté ; la guerre déclarée à l'Espagne fut à la fois
une injustice et une faute politique ; la trahison par
laquelle il la commença révolta contre lui tous ceux
qui avoient dans le caractère quelques sentimens de
droiture. Enfin la Providence renversa tout à coup
cette puissance formidable qui avoit tout vaincu et
tout humilié. Mais Dieu, voulant que ce grand
^ ouvrage ne pût être attribué qu'à lui seul, ne suscita
point, pour abattre Napoléon, un guerrier fameux et
dans la fleur de l'âge'; ce fut, il" est vrai, un prince
- auguste et vertueux, et réunissant à des droits iù-
contéstables l'esprit le plus étendu et le plus cultivé ;
mais qui étoit en même temps un vieillard infirme,
dont seulement un petit nombre de Français fidèles
avoit conservé le souvenir ; leur enthousiasme, ayant
pour base des principes immuables fut subitement
partagé par les esprits superficiels que des illusions
dangereuses plongeoient depuis si long«-temps dans
une espèce d'ivresse semblable à celle que cause le
poison d'opium, qui donne à la fois l'effervescence,
le délire, le courage et l'aveuglement! fja vérité se
montrant dans son plus grand éclat fit évanouir tout
à coup ces vains fantômes : les cris de vive le roi !
vivent les Bourbons! s^échappèrent de tous les
cœurs, français, et le beau surnom de Désiré fut
unanimement donné au souverain, sur lequel l'amour
TOME VI. 3
SO MÉMOIRIfiS
de Tordre^ de la paix^ la morale et la religion fondoiént
de si justes espérances.
En effets quand on songe qu*avec le secours de
troupes battues et vùncues^ Louis XVIII chassa
du trône, avec une inconcevable rapidité, le premier
capittâne de l'univers, qui avoit subjugué toute
l'Europe, il fiiut être bien aveugle pour ne pas voir
dans toutes ces choses la main toute- puissante de la
ftovidence!, , ,.
Recueillant mes souvenirs, comme ils se présentent
à mon imagination, souvent j'écris ces Mémoires
sans aucun ordre et sans suite méthodique, mais ils
n'en plairont que mieux aux gens qui aiment le
naturel et la vérité.
J'ai été témoin de l'entrée de Monsieur* à Paris;
J'allai à pied sur le boulevart me mêler dans la foule
qui l'attendoit pour le voir passer; il étoît à cheval,
il a voit une bonne grâce charmante, un maintien
parfait, et l'expression de (Physionomie la plus tou-
chante ; il y avoit dans toute sa personne quelque
chose de chevaleresque, de loyal qui rappeloit Henri
IV, et qiù gagnoît tous les cœurs. Ses discours
et sa conduite s'accordoient parfaitement avec cette
première impression qu'il donna de son caractère et
âe ses sentimens.
Madame de Choiseul, née princesse de Beaufre-
âiont, a fait, sur notre histoire moderne, plusieurs
* Aujourd'hui Charles X.
DE MADABÙS DB 6BNLIS. &1
I
petits poëmes en vers^ intitulés les Epoques^ mais
qui sont tous également touchans; aucuns n^ont
été publiés. Voici quelques fragmens de ceux qu'elle
composa sur l'entrée de Monsieur comte d* Artois.
Ua prince, toujours cher, se présente d*abord,
<< Cest un Français de plus,** dit sa bonté touchante ;
Il se montre, on accourt, une joie enim^te
Saisit et se répand sur son front radieux.
Tous semblent des amis ! Un geste gracieux
Des serriteurs zélés vient payer la constance,
II sait les découvrir ! A sa noble présçnce
On pleure, on rit, on crie, on répète avec lui :
^ Viveàjamaisle roi qu*on nous rend aujourd'hui !
<^ D*un règne long, heureux, il confirme Tannonce 3.
*< Rassuré, satisfait, on redit sa réponse :
^< Pour lui nous marcherons, il pensera pour nous/
»>
L'auteur fait ensuite Téloge le mieux mérité de
Madame. On gâteroit ce beau morceau en n'en
donnant qu'un fragment^ je n'en citerai qu'un .vers
charmant. C'est au moment où Madame, remplie
de trouble et d'émotion, entre à Notre-Dame. Le
poète, api^ès avoir décrit son attitude et l'expression
de sa physionomie, s'écrie :
<< Ah ! le ciel lui devoit un semblable maintien.**
Ce petit poëme se termine ainsi :
• Aujourd^ui madame la Dauphine.
3»
52 MEMOIRES
Les Toilà rassemblés ces princes trop long-temps'
Méconnus, écartés, livrés aux étémens 5
Leur symbole arboré sons mille formes brille, '
L*enthousiasme renaît, suit Pillustre famille,
L*orHlamme rapporte avec les sept yainqueurs
Un bonheur aussi pur que sa noble couleur.
Napoléon^ à cette époque, avoit perdu tous ses
partisans : la fin de son règne avoit anéanti tout le
prestige de ses exploits et de ses grandeurs passées ;
après les terreurs qu'on venoit d'éprouver, on jouis-
soit délicieusement du calme et de la . surprise
que causoient la modération et la conduite des
alliés, dont les soldats, grâce à leurs chefs, se con-
duisirent, dans Paris, d'une manière véritablement
admirable. .C'est ce qu'on a trop oublié depuis. Les
idées royalistes se rétablirent, comme par miracle, et
presque universellement; quant à moi, qui les {d
toujours eues, comme le prouvent tous mes ouvrages,
je vis rentrer l'auguste famille des Bourbons avec
une joie inexprimable ; il m'étoit impossible de voir
avec indifférence les descendans de Louis IX, de
Louis XIV et de Henri le Grand.
* •
Je fus témoin, dans ce temps, de la plus étrange
injustice qui, sans être universelle, ne fut que trop
répandue même parmi ceux qui pensoient bien. On
a paru choqué, à l'arrivée de S. A. R. Madame,
duchesse d'Ângoulême, de ne.pas voir sur son visage
l'expression de la joie et même de lagfdeté!. .. .
de la gaieté !• • • . £st-il concevable que le peuple le
DE MADAME DE GBNLIS. 53
plus spirituel^ le plus sensiblô et le plus délicat s\xt
de certaines convenances, n'ait pas senti combien il
tétoit naturel que la princesse f&t douloureusement .
afiEectée^ en rentrant dans une ville qui lui retraçoit
de si funestes images^ et que la vue du trône, ait
ptt éteindre en elle le souvenir du Temple, et l'hor-
reur de l'aspect de la PkùCe de la Révolution ? Rien
ne prouve mieux que ce fait l'incompréhensible lé-
gèreté française, qui, la privant de toute réflexion, la
livre à l'impétuosité de ses premiers mouvemehs^ en
efi^ant les souvenirs qui pourroient la réprimer. . . .
Si Madame eût reparu seule pour la première fois
(depuis tant de crimes), à Paris, ah ! ce n'étoit
point par des fêtes, par des démonstrations d'allé-
gresse, par des cris dé joie^ qu^on auroit pu recevoir
dignement l'auguste fille de l'infortuné Louis XVI;
l'amour, alors inséparable de la tristesse, n'eût offert
à ses regards qu'une touchante sympathie; un
peuple profondément ému, "s'avançant en silence,
n'eût exprimé ses sentimens qu'en paroissant com-
patir à ceux de la piété filiale ; les larmes de Madame
eussent coulé, mais avec toute la douceur de la re-
connoissance, et l'attendrissement universel eût été
à la fois un hommage à la vertu, un triomphe pour
la monarchie, et la plus solennelle expiation.
Lorsque le roi fut arrivé, il fit annoncer qu'il re-
cevroit toutes Içs femmes qui jadis avoiènt été présen-
64 MÉMOIRES
tées : je n'avois jamais nais le^^ied à la cour de Napo*
léon ; mais je crus devoir aUer me présenter uue fois
à celle de notre roi légitime : j'allai en effet lui rendre
mes hommages» et je n'y suis 'pas retournée depuis»
Cette révolution me procura le bonheur ineiq>rim»*
ble de revoir mes élèves. Mademoiselle et M. le duc
d'Ovléans ; l'un et l'autre me montrèrent^ dans ces
premières entrevues, l'émotion, l'att^idrisaaement, la
joie que je ressentois mot-mémé^ Hélas 1 il me man*
quoit cependant daps cette réunion troia élèves chéris
et bien dignes de l'être, M. le due de Mon^ensier et
son frère M. le comte de Beaujolois, tous deux morts
dans Texil, et en&n mon cher et malheureux neveu
César Du Crest L •• • . •
Au bout d'an quart d'heure de cette entaran^ue
si touchante pour moi, M. Le due d'Orléans nous
quitta en nous, annonçant qu'il alloit chereher
madame la duchesse d*i)rléans ; il vint pcesque aus-
sitôt en la tenant par la maixi.. Cette princesse
s'avança,, elle me fit l'honneur de m'embrasser, eame
disant qu'elle désiroit depms long-temps me con*-
noitre, et elle ajouta, car il t( a deus choses que
faime passionnément^ vos élèves et' vos ouvrages^
IL étoit assurément impossible d'exprimer uvec plus
de charme d'esprit et de ^âces,. dans une seule
phrase,' des sentimens d'^épouse et de sœur, et de
montrer plus de bonté pour moL
DB MA1>AMB BB 6ENLIS, &&
Peu de jours après l'amvée du roi, je repris le
plan et tous les extraits de l'histoire de Henri IV, et
je me mis à écrire^ sans me distraire un moment de
cette occupation» Je donnai à mesure qet ouvrage à
Maradan^ qui l'imprima avec beaucoup àb soin et de
rapidité ; mais il ne fut acjbievë que précisément au
départ du roi pour Gand; j'eus le temps, avant cette
époque^ de lui en offrir un exen^kôre que ^e suis par*
fidtement sûre qu'il a reçu. Je fis en grande partît
cet ouvrage à Ecouen, oil Caâimir,, sa femme et moi^
uo«s étiona retirés* Je travaillai là sans relâche;
et, au milieu de tous ces bouleversemens^ malgré
taat d'inqmétudes et d'émotions, ma santé fut tour
jcHifs excellente. Je vis à Ucouen madame Campas,
qui y étoit encore : elle me prêta des mémoires
qut'elle a faits à la cour, étant première femme de
chambre de la reine^ Ces mémoires, commencés
long-tempe avant la révolution, furent terminés à
Tépoque de l'emprisonnement de la famille royale ;
ils sont écrits avec beaucoup de naturel* Madame
Campan y montre partout le plus grand attachement
pour la malheureuse reine ;. elle s^y justifié compléter
ment des indignes calomnies que l'on a répandues
contre elle. Madame Campan a toujours montré des
aentimens religieux et une charité qui ne s^eat jamiia
diîmentie } son souvenir est «a vénération à £couen :
kfl pauvres la bénissent $ ^e a toujours tmit donnée
elle est restée pauvre; voilà des fait» qui anéantissent
56 MéMOlRJfiS
les libelles. Casimir se fit aussi chérir à Ecouen par
toutes les charités qull put faire et par les soins affec-
tueux qu'il prodigùoit auxpauvresmalades ) il a pas-
sé trois étés dans cette campagne. Ceux qu'il : a
soignés ne^Toublieront point; ils sont dans la plus
obscure de toutes les classes ; leurs éloges ne font
point de bruit^ mais ils valent cependant mille fois
mieux que tous ceux que publie et répète la. renom-
mée.
L'annonce de Tarrir^ de Bonaparte me jeta dans
de nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup àPa-
ris; on s'attendoit à des combats, à du sang versé, à
des vengeances ; il n'y eut rien de tout .cela. En
revenant en . France, Bonaparte montra un courage
qui fit perdre le souvenir de la déroute de Russie ; il
entroit sans aucune suite dans les^ villes ; il se précis
pitpit seul au milieu des multitudes de peuple assem-
blées pour le Yoit^ et sa tête étoit à prix ! Cette con-
duite hardie, ce succès incompréhensible,' sans ar^
mée, sans soldats, et d'un autre côté l'imprévoyance
des ministres, qui n'avoîent pu l'empêcher de débar^
quer à Cannes, tout se réunit pour favoriser son au-
dace, et d'autant plus qu'il annonça partout dessen-
timens pacifiques et généreux. Cependant mon Uis^
toire de Henri J^étoit toute prête, toute brochée, et
n'étoit pas encore mise en vente ; le moment étoit
funeste pour la faire paroître ; je n'avois pu l'écrire
sous le règne de Napoléon, il ne l'auroit pas permjs.
DE MADAME DE GENLIS. 57
I et il ft'agissoit de la publier au moment de son retour.
Mais comme Bonaparte proclamoit la liberté de la
presse, j'eus le courage de faire mettre en vente
V Histoire de Henri le Grand* Je puis assurer que
je n'ai nullement eu le projet de faire d^s allusions
dans cet ouvrage ; mais il s'en trouvoit de fait une
infinité formées naturellement par Thistoire, et toutes
ofiensantes pour Napoléon^ et particulièrement dans
le portrait de Philippe IL
On me proposa de mettre plusieurs cartons à cet
ouvrage ; je ne le voulus point, et je le fis paroitre
sur-le-champ, par conséquent sans y changer un seul
mot. Je m'étois attendue à toutes les horreurs d'une
réaction sanglante 3 tout étoit tranquille dans Pârisj
tput, dans la course pacifique et triompjiale que ve-
noit de faire Napoléon, promettoit deâ sentimeiis et
des actions magnanimes. Dans ces premiers mo-
mens, il étoit difficile de se défendre d'éprouver
quelque chose de l'enthousiasme universel qui écla-
toit dans Paris,- surtout après avoir craint tous les
maux que pouvoit entraîner une révolution si prompte
et si étonnante. Il y aune sorte de magie dans les
choses audacieuses et extraordinaires: quand elles
n'outragent point l'humanité, elles subjuguent l'ad-
miration. Les conquêtes et les victoires de l'empe-
reur ne m'avoient point éblouie, parée qu'elles avoient
coûté dés tdrrens de sang \ mais toutes les circons'^
tances qui. accompagnèrent lâon retour me séduisi-
3*»
68 MiMOIltBS
s I
rent^ yadtuirai, àem» €»iM oocsisioiiy son caractère et
son triomplie.
Je n'ai point regardé comme un usorpateor. le
grand guerrier, le héros que, sans secousses,, sans
violences, la nation plaça sur le ti:iône3 enfin, qui
nous retira âe Tanarchie^ qui.rétabHt la religion, qui
Alt sacré par le pape, recoanu par tous les souverains
catholiques et même, par toute» les piûasances pro-
testantes, à Texception de l'Angleterre qui encore ne
contesta que mn titre, et qui Tâvoît Mconnu, sous
une autre dénomination, comme chef du goaveme-
ment français, et dont on ratifia la souverakieté dans
sa déchéance mém^ puisque Ton crut nécessaire de
lui ftdre signer une abdicatioiu Mais en admirant
son vetom* et les sentimens qu'il montra, je. ne me
dissimulai point que, pcmr cette fois, il étoit vérita-
blement un usurpateur, car il avoit abdiqué et re-
noncé solennellement à toutes^ ses- prétentions sur
le trône 3 cette idée auroit dû me préserver de
l'admiration : elle n'en eut pa& le pouvoh*, et c'est
un tort que j'avoue.
Cependant je puis- àxte avec vérité que je n'en eus
pas> moins :d'inquiétudes sur les périls que couroieiit
le Roi et les princes, en qmttant Paris* Il n'eût tenu
qu'à Boni^arte de fSrire arrêter le. Roi ; ka ims
disoient qu'il le fèroit^ les aiotres^ j^étendoient qu'au
contraire il mettroit de L'oigueil à favoriser son
voyage. Sous prétextei de recommencer ma corres»
BB BIADAIIB DB OEMUS. 59
poàdance avec loi, je lui écriris BUivle^cbamp sur
ce sujets au moment de son arrivée, non d'une
manière sentimentale qui nauroit produit aucun
effet, mais dans le sens qui pouvoit flatter son amour-
propre; je lui disois fue tout le numde pensait qu'il
aurait la grandeur d'dme de pr^éger leur départ,
etc. Je ne me flatte pas que cette lettre seide
ait décidé sa conduite, mais j'ose croire qu'eUe con-
tribua à Tafifermir dans cette idée ; je lui disois dans
cette même lettre que tout le monde encore s'atten'^
doit à hit voir toute la clémence de Henri IF\ C'est
la seule lettre de ma vie où j'aie employé la flatterie,
mais le motif en étoit l'excuse. Ce qu'il, y a de
certain, c'est que trois jours après on vit étaler, par.
son ordre, dans toutes les boutiques, le buste de
Henri IV en pendant du sien. Contribuer à lui
donner une telle prétention, dans un tel mo-
ment, étoit certamement une bonne action. Mon
histoire de Henri IV fiit, comme je l'ai- dit, mise en
vente la veille de son entrée à Paris. Je suff, à n'en
pas douter, que cette pubMeation déplut excessive-
ment à Bonaparte, et eelà devmt être ; il fit donner
l'ordre aux jioumalistes ou d'en mal parler ou de se
taire. Tous (à l'exception d'im s^ul) prirent ce parti,
qaà étoit le plus honnête pour moi et le plus noble
pour eux.
Malgré la défaveur dont cet ouvn^ étoit l'objet,
la deuxième édition parut deux mob après. Du
60 MÂMOIRBS
reBte, Bonaparte ne me rendit point ma pension ; je
cessai totalement de lui écrire ; mais il ne me fit
point éprouver de persécutions. Les cent jours n'en
furent pas moins pénibles pour moi, par le manque
absolu d'argent, l'ennui des déménagemens et la
perte de plusieurs sommes qui m'étoient dues. La
pension de Casimir fut encore alors mon unique
ressource, je fus dangereusement malade pendant six
semaines. Les soins de Casimir et d'Alfred, et l'ha-
bileté de M. Carret (qui avoit été chirurgien en chef
du grand hôpital de Lyon, avant d'être maître des
comptes), me sauvèrent la vie. Je ne puis trop me
louer aussi du soin affectueux et vraiment filial que
me prodigua dans cette occasion la femme de Casi-
mir, très-souffrante alors, car elle étoit au moment
d'accoucher. Ma convalescence fut aussi rapide
qu'auroit pu l'être celle d'une jeune personne, et
j'ai toujours joui depuis d'une excellente santé, à
l'exception du temps que j'ai passé dans la rue de
Vaugirard. Ce qui contribua surtout à me donner
cette maladie fut l'inquiétude que me causoient san^
cesse la vie fatigante et pénible que mengit Casimir^
et les dangers de |oute espèce auxquels on étoit cou-i
tinuellement exposé, k cette époque, dans la garde
nationale. Il passoit, tous les cinq jours, une nuit
sixi corps-de-garde sans dormir une minute, afin de
faire toutes les patrouilles nécessaires à la sûreté
publique, d'aller apaiser des rixes dans les cabarets ;
DE MADAME DB 6ENLIS. 61
il ji'avoit pas' même de repos dans les jours destinés -
à en prendre, ne manquant jamais de se relever pré-
cipitamment, dès qu'il entendoit le tambour d'appel,
ce qui arrivoit presque toutes les nuits ; et personne
plus que lui n'a rempli ces fatigans devoirs avec plus
d'activité, de zèle et d'exactitude, tant qu'il y a eu
du danger. Il lui arriva alors une petite aventure que
je ne puis passer sous silence : il étoit, lors de la
seconde rentrée du Roi, de garde à la barrière Saint*
Denis. Personne ne pouvoit sortir de Paris: il se
présenta un jeune homme à. cheval, que Casimir
jugea être un garde-du-corps, et qui lui demanda de
le laisser passer. Casimir, qui étoit dans ce temps
caporal^ en donna l'ordre à la sentinelle. Le jeune
homme à cheval revint sur ses pas, à trois reprises,
pour obtenir encore la permission d'emmener avec
lui un homme qui menoit des chevaux, et un autre
qui avoit des armes, en lui confiant tout bas que le
tout étoit pour Monsieur, comte d'Artois. Ausàitôt
Casimir alla chercher les deux hommes qui se te-<
noient à l'écart, et leur fit passer la barrière* Enfin
le jeune homme à cheval revint sur ses pas, pour la
dernière fois, pour "demander à Casimir son nom ; ce
que celui-ci refusa> et comme le jeune homnie insis-«
toit, Casimir craignant qu'on ne finit par remarquer
cet entretien, se décida à le lui dire.
Ma maladie avoit co^té beaucoup d'argent^ pour
notre situation^ et nous fûmes réduits à des em-^
62 MBUfOiR^S
prunte ii»tti!aires« Casimir, de soq côté, avoit été
forcé à de» dépenses extraordinakes j l'obligation de
nourrir pendant long*temp»une certaine quantité de
soldats^ les charités que ]ia misère puUique rendoit
indispensables, et enfin la eberté des vivres, devenue
excessive,, toutes ces dioses et beaucoup d'autres
mirent un grand désordre dans nos affidres.
Malgré tout ce que jr'éprouvai dans ce temps, je ô&
le roman historique die Jecmne de Fr&nice^ femme de
Louis XII ; c'est le {Hrexùier, jusqu'ici le seul roman
où L'cm ait représenté une héroïne disgraciée phyti-
qnement delà nature : onne.pouvoîl disumuter ^e
Jeanne n^étoit ni bdfte ni bien <e, et q^'dk étoit
boitense*
Cependant j'ai trouvé le moyen, sans blesser
l'histoire^ de jeter de l'intérêt même sur sa figure, en
hd supposant une gran^ blAnebeiir, des mains char-
niantes,, de beaux cheveux,^ une physionomie tau-
chanle.^ On a^imiversellement loué ^mscet oui^age,
comme une pcÊoture neuve et originale, la létfaorgpie
de Jeanne;, je crois que ce* noman est du petit
nombre de ceux que l'on peut mettre avec fruit
entre les miùns des jeunes personnes ; je l'ai dédié à
ma fille.
Nous fûmes encore obligés de faire de nouveaux
frais pour dëménager,.afia de prendre im loyer moins
cher; Casimir et sa femme allèrent, s'établir à
Ecouen. Voulant depuis k)ng«*temps me retirer dans
DK MADAM» DB 6BNUS. 63
Miacmiveaây yaSaei airee Alfred dans ihi i^pÉariément
ôxtédear de la mabon: des Carmélites de la me de
Yaugirardv Le roi étoit rentrée G'ert là qxit ira-
mHaDt sana cesse^ j« fis paroltre les M^moirts^ de
Dm^eau; j'ai ééjà. dit qw Tempereur n^avoit pa»
voalu qn'ils fassent impriméa : il les avoit acceptés
p0ur sa Ubliothéque particulière^ et, en les hd doa*
nant, je ha écrivis que je tCea gardois aucune espèce
de copie ; ce qui étoit nuL J'ai idit encore que
j'avois &it ks extraits,, en macquant sur le manuscrit
letf passages que je touIoîs extraire, et en les fidsant
copier à mesuré. Il m'étoit aisé, avec ma. facilité
de travail, de refaire sans peine cet ouvrage en
obtenant le mamiscrit ; j'imaginai, et avec raison,
qu'il étoit resté- aux Tuileries. Après la seconde
restauration, je suppliai M. de Talleyrand de me le
faire prêter, et je ne pus l'obtenir. Je confiai mon
chagrin à cet égard à M. de Tréneuil, qui, quatre
jours après, m'apporta tous les volumes; c'est une
preuve d'amitié que je n'oublierai jarams.
Je fis copier sur-le-champ tout ce que j'avois mar-
qué sur ce manuscrit, mais je fiis obligée de refaire
toutes les notes, n'ayant pas conservé un&seule des
anciennes. Je donnai eoeore, âsit» 1» me de Vaugi-
rard, les Bitttûécas et les nouvelles â^Aiès, de Zuma
et de Zénéide, au- la Perfection idéale; je travaillai
aussi à un petit journalhebdomadaire iatitulé«/oi«nta/
de la jeunesse.
64 MEMOIRES
J'ai oublié de parler de deux ouvrlEiges que j^ache-
vai rue des Lions; Tun qui a pour titre le Journal
inuxgihaire, ou la Feuille des gens du monde ; et
l'autre intitulé, très-mal à propos, le Dictionnaire
des étiquettes; car j'y parle de mille autres choses.
L'édition de cet ouvragé est entièrement épuisée;
on s'apprête à en faire une nouvelle édition, qui ne
contiendra que les étiquettes et les usages; c'est
pourquoi j'ai pris quelques traits de l'ancienne, que
j'ai placés dans ces Mémoires ; et je vais citer ici
une petite pièce de vers qui s'y trouve, et qui eut ua
grand succès dans sa nouveauté.
LE PALAIS DE L'AMOUR.
ALLEGORIE.
Vmmovk^ toi\Joar8 en Tair, n^avoit point de palaw;
Quel besoin en a-t-il, ne se fixant jamais? . . . •
Le dépit, il est vrai, souvent la Jalousie,
Et i^aelqnefois la perfidie,
' L9 (bot bannir, et brasquement 5
JSrrant alors de rive en rive,
II se console en voltigeant ;
Et, dans sa ooarse fugitive,
Escorté des Jeux et des ris,
U trouve aisément un logis.
Il est charmant quand il arrive !..... ^
Enfin, chassé pour quelque malin tour.
Honteux, proscrit, il lui prit fantaisie
De se livrer à la misanthropie.
D'abandonner les humains et sa cour.
BB MAOAMB DE GSNLIS* 65
De cacber sa peine secrète
Dans une profonde retraite.
Là, je veux bâtir, dit i^Amonr,
Et m*enBeveIir. . . . toat un jour !
Je Pavoiie, en dépit de mon humeur légère.
Il n*e8t pas trop convenable~qu*un dieu
En aucun temps, en aucun lieu,
N*ait pas au moins un pied-à-terrc.
Si j*appelois Vulcain pour ces nobles travaux,
II viendroit avec son bagage.
Et son enclume et ses fourneaux :
On le sait, j'aime le tapage,
Mais non celui de ses pesans marteaux y .
Et le bronze et le fer sont des matériaux
Qui ne sont point à mon usage, '
Vulcain est lent et lourd, voilà deux grands défauts
Qui gâteroient tout mon ouvrage.
Minerve pourroit me servir ;
Mais, quand j'ai tant de fois refusé d'obéir
A sa voix pleine de rudesse,
Consentiroit-elle à venir ? -
La déesse de la sagesse .
Me fuit et me gronde sans cesse 5
Rten ne sauroit nous réunir.
Je conviens qu'en l'art de bâtir
' Minerve est experte et savante 3
D'Athènes les remparts fameux.
Et la citadelle imposante.
Attestent à jamais son pouvoir merveilleux.
Et donnent à son nom une gloire éclatante;
Mais elle veut de la solidité ,
Et de la régularité.
Surtout qu'en i^t un plan, car elle est si pédante U •
Moi, je veux agir à mon goût 5
66 MÉMOIRBS
Je me pâmerai d'elle ; eh ceci conme en tout.
Ne puis-Je pas compter sur TAïuitié fidèle ?
J*ai tant de partiaanw et tant d'adorateon
Légers, cbarmanci, remplis de zèle,
Doués de talemi enchanteiirs !
BacchuSi MomUH, Apollon, Terpsichore,
Le dons Z^pbyr et la brillante Flore :
Ces deux derniers, par leurs goûts et leurs mœurs.
Leurs emplois et leur élég^ance.
Méritent bien la préférence.
Accourez, mes amis, apportez-moi des fleurs .3
Il dit: et, dans Tinstant, sur un léger nuage.
Formé d'odorantes Tapeurs,
Flore et Zépbyr atteignent le rivage,
Qui retentit eocor des aocens séducteurs
Du Dieu pétulant et volage
Qui bouleverse et gagne tous les cœurs.
Allons, dit-U, mettons-nous à l'ouvrage ^
Travaillons ici tour à tour.
Au sein de la mer iaconstaute^
Vous le savez, Vénus reçut le jour, '
Et c'est sur cette île flottante
Qve J'établirai mon s^our.
Flore applaudit.— Posons d'abord, dit-elle,
I,ies fondemens de ce palais divin,
£t qui, construit par votre main,
N*aura ni rival ni modèle.
-—Des fondemens ! reprit l'Amour,
Eh ! ce seroit bâtir dans le g^nre gothique !
II n'en faut point; je ne veux rien d'antique
Dans mon palais, ainsi que dans ma cour.
Élevons to^s les trois un édifice unique,
Nous aurons bientôt fait : je suis expéditif.
BE MA.IXAKB DB GBNLIS. 67
D'abord ici riea de loard, de maMifi
Une architecture légère»
Point de ciment et point de pierre :
De la monflae» des fleun» de rerdoyaiui rameaux»
Disposés arec sjmétrtt^
Formeront le plancher» le toit» les chapiteaax ;
Pour colonnes, qimtre rbseaox:
Voild mon piao<«4^*idée ea est jolie»
Dit la déessrdtt printemps»
Et nos traranx seront pen faAîgnns.
Vonlex-vons cette fleur» si modeste» si belle»
Et qnvMms inte et sans odemr»
De la ponrpue de Tyr eiboe la^oulaur ? j
—-Quoi! cette fleur sempiterudlel
S*écrie en riant Cupidonj
L*inripide et froide immorteUe !
Gardez» gardez ce Joli- don^
Que Totre main galaomient me destine^
Cette fleur & prétention
Aux Jardins de Paphos n'a Jamais pria moiBe :
Laissons ausri le lia à la candeur»
Je ne reux pas ches nurà de symbole inqMateur j
Je trompe assez en d'autres choses;
DomieBdiioi du myrte et desyosesî
£n un clin d'osil nous allQS» le finir»
Ce monument de nouyelle structure \
Je n'y mettrai ni porte ni serrure»
Il faut pouToir surtout fibtement en sortir :
En tout temfis mon plus gprand plaisir
Est de chercher quelque aventure»
De prendre mon essor» d'aller et yenir.
Ici» semons la yiolette;
Sur les ronces artistement
Jetons le Jasmin odorant :
68 MÉMOiRKS
Je ne sais bien cacher que l*épine indiserète.
N^ooblioDs pas la g^ueUe *,
Car il faut avouer que pour mon bâtiment
C'est une pièce nécessaire.
Tenez, cette feuille légère.
Mise au sonamet adroitement.
Fera justement notre affaire.
Le voilà donc construit ce palais ravissant !
Reposonb-nous, et tous, aimable Flore,
Yersez-y yos parAims^ quePbébus le colore!
' Qu'il rende plus brillant l'éclat de chaque fleur.
Que l'amoureux Zépliyr et les pleuri de l'Aurore
Y conservent toujours une douce fraîcheur!
A ces mots, Cdpidon rôle sur le rivage
Pour contempler de là son élégant ouvrage»
Tout à coup le ciel s'obscurcit.
Le yent siffle, l'onde mugit ^
• En un instant Itle flottante,
jSe balançant sur la mer menaçante,
S'égare, succombe, périt.
L'Amour vit son palais, son chef-d'œuvre détruit
Par les fl<its, les vents et l'oiage;
Et vous croyeZ' qu'il s'affligea?
Tout au contraire il rit, il le recommença
Pour le livrer encor au danger d'un naufrage.
heJourtml imaginaire étoit une critique très-neuve
de la littérature générale de cette époque; j'y sup-
posois que ce journal étoit publié par semaines, et
qu'au boi>t de l'année on en avoit réuni les feuilles
pour en former un volume. Tout en effet étoit ima-
ginaire dans ce prétendu journal 3 les critiques-tom-
boient sur des ouvrages qui n'e^istoient point, les
DE MAPAMB DE GENLIS. 69
éloges et les disputes n'avoient p^s pluls de fondement.
Les extraits de pièces dramatiques^ de poëmes, de
romans et d^histoire qu'on y donnoit, n'étoient que
des fictions ou . des plans . d'ouvrages^ parmi les-
quels les jeunes auteurs pou voient trouver quelques
idées neuves. Les citations ridicules^ inventées com-
me le reste, n'étoient tirées d'aucun ouvrage. Enfin,
tout dans ce volume étoit entièrement d'imagination :
je pensois que cette supposition d'un journal publié
précédemment, fournissoit un cadre piquant et neuf,
et donnoit les moyens les plus naturels d'offrir une
grande variété de tom*s et de peintures^
Voici la manière dont je^ rendois compte d'un
prétendu roman.
URSULE ET JULffiN.*
** L'auteur annonce, dans une préface, qu'il n'y a
point de grands événemens dans son roman, que tout
y est simple^ et que ceux qui veulent, dans ce genre
d'ouvrages, du mouvement, des surprises et des
émotions vives, ne doivent point le lire. Nous
avouons que nous sommes du goût de ces gens-là, et
qu'un ouvrage d'imagination sans înia^nntion, ne
noHS intéresse guère. Nous pouvons cependant aimer
beaucoup un roman dénué d'événemens, mais quand
. . • * Deux VQlumes io-l^.
70 MKMOIIIBS
il est fondé sur une idée neuve, originale, bien déve-
loppée. Celui-ci ne remplit aucune de ces condi-
tions. Sous prétexte de nous offiîr des tableaux de
famille^ on nous admet dans Tintérieur d'un ménage
rempli de tracasseries, où tout se passe en conversa-
tions et en petites querelles, ce qui remplit deux volu-
mes. Enfin Ursule, qui est une femme angéUquey
mariée à un jaloux bourru, prend une violente passion
pour Julien, jeune homme impétueux et rempli de
qualités héroïques. Pendant long^temps, Ursule
croit n'avoir pour Julien qu'une tendre amitié, e(
Julien, de son côté, Croit en adorant Ursule, n'aimer
quei la vertu. Cette erreur et cet enthousiasme pour
la vertu conduisent si loin ces deux amans, qu'Ursule,
ouvrant tout à coup les yeux, devient folle ; et dans
sa folie, elle ne dit que des mots ingénieux et pathé-
tiguesy qui font frémir et qui attendrissent, sinon les
lecteurs, du moins tous les personnages da ronian,
jusqu^au mari bourru, qui s'extasie sur sa vertu, son
amour et ses remords. Julien devient furieux; tout
le monde le trouve sublime. Il veut se poignarder,
on l'en emplèche, mais il s'empoisonne. Ursule,
pour lui faire ses derniers adieux et un sermon, recou-
vlre subitement toute sa raison, et après avoir déclamé
le discours le plus sentencieux sur le devoir des fem-
mes et des jeunes gens, ellç meurt de douleur, e9i
pressant sur son cœur la main dé/aillante du mal-
heureux Julien, et en disant ces dernières paroles :
DE MADAMJË DE GENLIS. 71
V
^^ En faisant Taveu de ma foiblesse et le sacrifice de
'^ ma vie^ j^ai satisfait à la vertu ; maintenant, affi'an-
^' chie par la mbrt de. tous les liens d'une existence
^ abhorrée, je suis libre 'enfin { sur le bord de la
^^ tombe entr'ouverte^on a le droit de disposer de 8oi«
^ même : la vie n'est plus qu'un nuage prêt à s'éva-
^^ nouir dans les champs de l'étemit^ et qu'une
^' émbre vaine qui ne peut se réfléchir sur la pierre
^ des sépulcres, La flamme dévorante du flambeau
'^ de l'amour 49e purifie' en se mêlant au feu livide et
^^ sombre des torches fonéraires. O Julien, un seul
^^ instant ranime-toi ; tu peux encore, en quelques
'^ minttt#s> e&cer toute l'hcnreur d'une vie déplora*
^' ble ! Pourquoi cet être fugitif, le bonheur, ne se
^^ trouveroit-il pas pour nous dans ce moment solen*
*^ nel ? Nos deux cœurs palpitent eacore, ta main
^' glacée presse la mienne, tes yeux sont fixés sur les
**' miens, un voile éternel, tiré sm: l'univers, nous en
^ sépare à jamais ! . • • «Oh ! qu'elle est imposante et
'^ belle la solitude du tombeau ! . • • .J'y suis avec toi 1
*^ ... Ah ! que nos dernières soupirs se confondent,
^^ nul pouvoir humain ne peut les contraindre ; ils
^^ sont les derniers sermens d\me invincible passion
^^ sanctifiée par la mort ! Le cercueil est devenu
^' l'autel dUbUme qui les reçoit i l'ange de la mort y
^^ préside, une lampe funèbre est le flambeau sacré
^^ qui doit éclairer notre immortelle union. Ainsi,
^* l'agonie qui précède la mort ne sera pour nous que
72 ^ MélfOIllBS
^^ la dernière extase de ramour, et nos âmes réunies
^^ s'élanceront ensemble dans le sein de l'Etre-
^' Suprême !...."
^^ Malgré l'extravagance et . le mauvais goût de
cette longue tirade, nous avouons que noua en avons
lu, dans plusieurs romans, de beaucoup plus ridicules
encore. Mais nous n'en exhortons pas moins l'au-
teur à renoncer à ce genre d'écrire, et surtout au pro-
jet de rendre sublimes des folles et des énergumènes
adultères. Il y a peut-être de l'esprit dans toutes ces
phrases ; mais il x(y a certainement ni talent, ni mo-
rale, ni sensibilité, ni vérité. Nous avons trouvé
dans cet ouvrage plusieurs fautes de langage, entre
autres, celles-ci : telle que soit sa conduite, il falloit
quelle que soit sa concjuite. Ses procédés vis-a-vis
de moi. Fis^à-vis ne se dit qu'au propre, et ne se
dit jamais, au figuré. J'ai rempli mon but, on ne
remplit point un but, on l'atteint. Ces fautes ne
sont rien, mais le manque total de naturel, l'affecta-
tion du style, la fausseté des sentimens, et surtout la
dépravation des principes, sont dans un écrivain des
torts inexcusables."
Il y àvoit aussi dans ce journal des énigmes, dQs
charades et des logogriphes, et plusieurs pièces de
vers. Voici une des énigmes qui eut le plus de
succès.
DE MABAMK DB 6BNUS. 73
ÉNIGME.
Ayéc le dieu toijonn enfant.
J'ai plosienni traits de reasemblance,
Donx^tlégcr, flatteur et pénétrant.
Je dois mon charme et ma naissance
A Tobjet le plus attrayant.
Comme TAmour, je n*ai rien de solide :
Fugitif, inyisible et quelquefois perfide.
Comme lui je produis souvent
Un dangereux enivrement : f
Mon existence est passagère;
Rien ne peut me fixer, ma vie est un mystère 3
Enfin, pour ressembler en tous points à TAmour,
Quand je m'éranouis, hélas ! c^est sans retour.
(Le mot de Ténigme est le parfum tTuneroêû,)
Au Qiilieu de tous ces travaux, je trouvois encore
le temps de donner à Alfred mes dernières leçons de
harpe. N'ayant pas tout-à-fait dix-sept ans, il avoit
depuis dix-huit mois une ardeur belliqueuse, une
envie d'entrer au service militaire, maladie conta-
^euse de tous lesjeunes gens de cette époque, et qui
nuisit beaucoup à la fin de son éducation ; mais, avec
son bon' naturel et ses dispositions, c'étoit une chose
facile à réparer. II avoit déjà un beau talent sur la
harpe, une adresse si extraordinaire, qu'on pouvoit la
regarder comme un talent ; il avoit non-seulement
TOME VI. 4
74 MÉMOIRES
développé^ maia perfectionné son génie pour la méca-
nique i il se fit un tour à tourner des chaises ;
il se fit un réveille-matin : il se mit en état dejdémon-
ter^ de remonter et de raccommoder une harpe^ comme
le meilleur luthier. Nous faisions de temps en
temps des lectures tout haut; cependant je ne pou-
vois pas l'engager à cultiver son esprit autant que
je l'aurois désiré. Il ne lisoit avec un grand plaisir
que mes ouvrages; maisj'étoia étonnée du compte
qu'il m'en rendoit^ et de la manière fine et spirituelle
dont il les jugeoit. Voici un trait singulier de
lui^ qui peut' ^n même temps donner l'idée de son
esprit, de son intelligence et de son caractère.—
Un jour qu'il étoit dans ma Ichambre pendant que
j'écrivois. il resta plus de trois quarts d'heure au coin
du feu sans rien faire, chose très-extraordinaire pour
lui. Etonnée de son inaction, je lui demandai à quoi
il pensoit ; il me répondit, du ton le plus simple,
qu'il faisoit des vers sur le coin du feu et le plaisir de
tisonner. Je me mis à rire, car il ne m'avoit jamais
parlé de poésies. Je le priai de me dire cette pièce
devers, iniaginant qu'elle seroit très-ridicule ; il me
débita seize ou dix-huit vers ; et, à mon extrême sur-
prise, ces vers étoient fort jolis et fort bien tournés ;
ils ne contenoient pas une seule vfaute de mesure,, on
n'y pouvoit repirendre que deux ou trois hiatus. Je
le priai de les écrire, ce qu'il ne put faire tout de suite.
DE MADAME DE GE^LIS. 7^
et ensuite les vers furent oubliés. J'en fuià très- fâchée,
et je le suis qu'il n*ait pas cultivé ce talent .pour le-
quel il a certainement de très-grandes dispositions.
Pendant plus d'un an que je suis restée dans la rue de
Vaugirard, j'ai toujours été souffrante de maux de
nerfs très-douloureux, qui m'ôtoient absolument le
sommeil. J'allai pendant ce temps à Maupertuis,
chez Anatole de Montesquiou ; j'y passai douze jours
qui s'écoulèrent bien agréablement. Il n'y eut à ce
petit voyage qu'Anatole, Paméla que j'y menai, Alfred
et nioi. L'amabilité, la douceur de caractère, les
grâces de l'esprit d'Anatole, nie charmèrent pendant
tout ce petit voyage. Paméla s'étoit retirée à l' Abbaye-
aux-Bois, parti décent et convenable que j'avois non-
seulement approuvé, mais conseillé. J'étois sa voi-
sine ; elle venoit me voir souvent dans la rue de
Vaugirard : sa santé étoit dérangée. J'imaginai que
l'air de la campagne lui feroit du bien, et je la menai
chez M. de Montesquiou, qu'elle ne connoissoit pas,
mais qui la reçut avec sa grâce accoutumée.
En revenant de Maupertuis, je pensai me tuer ; le
soir de^ mon arrivée dans la rue de Vaugirard, ma
malle étoit restée dans ma chambre, parce que je
roulois la déballer moi-même, au déclin du jour.
Alfred se mit à jouer de la harpe, et, me plaisant à
le faire jouer dans une totale obscurité, j,ç ne deman-
da point de lumière: la nuit vint tout*à-fait, il
4*
73 MÉMOIRES
jouoit toujours. Je voulus aller à tâtons prendre quel-
que chose au fond de ma chambre ; je rencontrai la
malle ; je fis. par-dessus une horrible culbute^ je tom-
bai de l'autre côté sur le visage, et sur le carreau re-
couvert d'un mince tapi^. Dans cette chute, je
m^écorchai la jambe droite depuis le genou jusqu'au
pied, je me cassai deux dents et je me fis trois bles-
sures au visage, sur le front, le nez et la joue droite ;
j'eus au même moment, pour la première fois de ma
vie, un grand saignement de nez. Alfred éperdu se
précipite sur moi, me met dans un fauteuil, me dit
d'attendre un moment, et sort avec précipitation ; il
revint un instant après, tenant d'une main une lumière,
et de l'autre un gobelet, dans lequel il avoit exprimé le
jus d'un citron, qu'il me fit .avajer. J'éprouvai un
sentiment inexprimable en voyant sa pâleur extrême,
et l'effroi peint sur tous ses traits; sa figure étoit
d'autant plus frappante, qu'il a naturellement de bril-
lantes couleurs. Aussitôt que j'eus bu, il me laissa
avec les autres personnes qui étoient avec moi; il sor*
tit sur-le-champ de la maison pour aller me chercher
un médecin^ Une heure après il m'en amena un
très-bon :^ c'étoit M. Moreau,* qui me trouva le
* M. Moreau, sous-bibliothécaire et professeur à PEcoIe de Méde-
cine de Paris, a publié, en 1804, les Œuvres complétée de Vicg-
d*Axir, et, en 1806, Une nouvelle édition derouvragedeLavatery sur
VAri de connaître les hommes par la physionomie, 11 est auteur de
DB MADAME DE GENLIS. 77
pouls fort bon^ mais qui fut eifrayé des blessures de
mon visage ;' il m'ordonna de me faire mettre des
sangsues. Je croyois bien que je serois défigurée^
mais je ne l'ai point été. Cet accident a tout-à-fait
changé ma physionomie ; j'avoîs le nez légèrement
retroussé, et, cpmme tous les nez de ce genre, il avoit
une petite bosse, et le bout du nez avoit ces petites
facettes que les peintres apj^ellent des malais. Je
puis dire, à présent, que ce nez étoit fort délicat,
fort joli ; il a été très-célébré en vers et en prose, et
je Tavois parfaitement conservé dans toute sa délica-
tesse. Il n'est, depuis cet accident, ni grossi ni le
moins du monde de travers, mais la petite bosse est
enfoncée, et les méplats ont disparu* Je fus, pen-
xlant quinze jours, si défigurée, que je pe me regardai
point une seule fois dans un miroir, car je savois à
quel point mon visage étoit effrayant, par l'impression
que je remarquois sur- la physionomie de toutes les
personnes qui me voyoient. Après avoir étuvé mes
blessures avec une petite composition que me
donna M. Moreau, je n'y mis aucun appareil ; je me
contentai de les bassiner pendant huit jours conti-
plusieurs traités de médecine.* Ij^es plus célèbres sont : V Histoire-
naturelle de lafemmey suivie d*une Hygiène appliquée à stm régime
politique et moral aux différentes époqties de la vie : un Essai sur
la Gangrène humilie des hôpitaux, et un Traité historique et prati*
que de la Vaccine^^-^Note de V Editeur.)
78
MÉMOIRES
nuellement avec de l'eau fraîche ; elles ont parfaite*
ment guéri^ et je n'ai pas gardé une Beule cicatrice^
Casimir étoit à EcQuen ; mais^ instruit sur-le-
champ par un exprès que lui envoya Alfred, il
accourut aussitôt^ et j'éprouvai encore une sensation
impossible ^ décrire lorsqu'il entra dans ma chambre^
et que je rencontrai son reçard, dont je n'oublierai
jamais l'expression j il resta plusieurs jours à Paris
et, entièrement rassuré sur moi, il me fit promettre
d'aller le rejoindre incessamment à Ecouen. Dans!
cette solitude de la rue de Vaugirard, j'eus l'honneur
de recevoir souvent chez mpi madame la duchesse de
Bourbon : cette princesse, fort aimable par ses ma-
nières et son esprit, est surtout bien attachante, par
sa charité sans bornes pour les pauvres ; ellç venoit
passer des soirées entières avec moi: c'étoit à la
seconde restauration ; on sait qu'à cette lépoque, en
1815, la misère publique fut déplorable ; une disette
affireuse s'y joignit : la cherté du pain fut extrême,
et ce pain étoit aussi mauvais au goût que malsain ;
les pauvres erroient par troupes dans les rues^ on ne
poùvôit sortir sans en être assailli : c'étoit un spec-
tacle déchirant 1 Je donnois ce que je pouvois à ceux
de ma paroisse, mais ces secours étoient bien insuf-
fisans : j^imaginai de prendre, à leur profit, deux
écolières, auxquelles j'offrois d'enseigner en quatre
mois à écrire des lettres avec pureté et élégance j
DE MADAME Dfi 6RNLIS. ' 79
j^ai inventé à cet égard une méthode sûre^ simple et
facile; comme il n^ a point de maîtres en ce genre^
qui puissent inspirer de la confiance^ j'étois bien
sûre de trouver plus d'écolières que je n'en voulois^
mais -il falloit que quelqu^in se chargeât de me les
chercher. Pelant sana. cesse avec madame la du-
chesse de Bourbon de la misère publique, je lui com-
muniquai mon idée, qu'elle approuva fort, et sur-le-
champ elle me proposa de donner ces leçons à deux
jeunes personnes qu'elle avoit vues naître, et dont
elle avoit élevé et marié la mère (madame Gros). La
princesse souscrivit aux conditions que j'imposois,
qui étoient de donner cinq louis par mois, pour cha- *
que écolière, pour deux leçons par semaine, chaque
leçon d'une heure, et le premier mois payé d'avance;
il fut convenu que les jeunes personnes porteroient
toujours elles-mêmes l'argent à M. Bourgeois, prieur
des Carmes, qui se chargea d'en faire la distri-
bution. Ces jeunes personnes me charmèrent par
les grâces de leur figure, leur esprit, et leur aimable
caractère : elles étoient aussi reconnoissantes de ces
leçons que si je ne les eusse données qu'après les
avoir connues, et uniquement par amitié pour elles ;
je fis connoissance avec madame Gros, dont le mérite
et le 'caractère m'inspirèrent la jglus sincère amitié ;
je n'ai point connu de femme dont la conversation
fût plus agréable et plus attachante. Madame Gros
a donné à madame la duchesse de Bourbon, durant
80 MÉMOIRES
ses malheurs^ les preuves de rattachement le plus
désintéressé et le plus héroïque. Monsieur et
madame Gros ont un fils unique digne^ par ses
vertus^ d'appartenir à une famille aussi intéressante.
Je fis connoissance^ dans ce même temps, avec
deux personnes auxquelles je me suis fort attachée :
madame la maréchale Moreau, et madame Récamîer ;
je savois de l'une et de Tautre, depuis long-temps^
' les plus touchans traits de bonté ; j'en vais conter
un de madame Moreau, qui mériteroit d'être plus
connu. Pans le temps où j'étois encore à l'Arsenal^
une dame du nom de la famille de Saint-Aulâire^
mais qui n'est point celle dont M. le duc de Cazes
a épousé la fille, m'écrivit pour me . demander à me
voir, et à m'amener ses deux nièces. Sa lettre étoit
fort aimable; j'y répondis comme je le devois, et
cette dame vint avec ses deux nièces, dont elle me
conta la tragique histoire que voici i
Ces jeunes personnes étoient nées à Saint-Do-
mingue ; dans le- temps de la révolution et, des mas-
sacres faits par les nègres, étant alors âgées de onze
et douze ans, on les conduisit avec leur mère, dan&
une charrette, sur une grande place publique, et là,
•pour Vinstruction de leur jeunesse^ on coupa la tête
de leur mère, et cette tête tomba sur les genoux de
l'aînée; elles s'évanouirent ! Une négresse compa-
tissante les porta chez la négresse impératrice, qui
non-seulement n'avoit aucune part aux cruautés, mais •
DE MADAMB D£ GENLIS. 81
qui les détestoit ; les biens des deux jeunes infor-
tunées étoient confisqués; orphelines l'une et l'autre,
elles ne possédoient plus rien sur la terre ; Vimpéra-
trice s'intéressa vivement à leur sort, les caressa, les
traita à merveille, les garda près d'un au chez elle ;
ensuite, sachant, qu'elles avoient une famille consi-
dérable en Europe, elle imagina de les envoyer aux
États-Unis, dans l'Amérique septentrionale, pensant
qu'il leur seroit. facile de passer de là en France. Elle
leur fit faire à chacune un très-beau trousseau, y
joignit de belles perles fines ; tous ces présens pou-
voient monter à peu près à la valeur de quinze ou
dix-huit mille francs ; cette bonne et bienfaisante
souveraine barbare les fit embarquer, sous la garde
d'un nègre et d'une négresse mariés ensemble, et qui
avoient toute sa confiance ; leur navigation fut heu-
reuse : ils arrivèrent à Philadelphie/ et là tout
changea ! Les gardiens des psCuvres orphelines s'em-
parèrent des perles et des trousseaux, elles furent
revêtues de haillons et réduites à l'état de servantes ;
n'ayant nul appui au monde, elles se résignèrent . à
leur sort. Elles supportèrent toutes les indignités
possibles, les coups, les travaux forcés, et la mauvaise
nourriture ; elles souffrirent ainsi pendant plus de
dix-huit mois; elles alloient une fois la semaine au
marché pour y acheter des légumes et du poisson
pour leurs oppresseurs. Elles firent connoissance
4*«
82
MÉMOIRES
avec une fruitière, qui, touchée de leur affreuse situa*'
tion, leur promit d'intéresser en leur faveur une dame
qui ne se plaisoit qu'à faire du bien est à secourir les
infortunés: cette dame étmt madame Moreau. £n
efiet madame Moreau devint leur libératrice ; elle
les arracha des mains tyranniques qui les opprimoient,
et ce ne fut pas sans peine ; car il fallut essuyer et
soutenir beaucoup de procédures judiciidrefi ; madame
Moreau ne se rebuta point, et elle parvint à délivrer
ces innocentes victimes ; elle les retira chez elle, et
elle écrivit en France à madame de Saint-Aulaire,
leur tante, pour s'instruire de ses intentions à leur
égard. Madame de Saint-^Aulaire demanda qu'on
les lui envoyât le plus tôt possible : ce qui fut fait.
Il n'y avoit pas long-temps qu'elles étoient arrivées,
lorsqu'on me les amena; elles avoient à peu près, à
cette époque, quatorze ou quinze ans. Après m'avoir
fait ce récit parfaitement vrai, et dans tous ces détails,
madame de Saint-Aulaire me dit quelle ne me les
avoit amenées que pour me demander en grâce de
faire imprin^er sur cette histoire une nouvelle, avec
les noms de sea nièces, parce que cela ne pourroit
manquer de les faire marier avantageusement ; je re-
présentai à madame de Saint- Aulaire, le plus poliment
qu'il me fut possible, que l'on ne marie point des
jeunes personnes en faisant imprimer leur vie, quel-
que intéressante qu'elle puisse être, surtout sous la
DE MADAMB DB 6£NLIS. 83
%
totme d'un roman. Madame de Saint-Aulaire in-
sista; de mon côté je persistai dans mon opinion 3
elle me quitta, et je ne l'ai pas revue depuis.*'
Madame Moreau, à son retour en France, a i^çu
les remerclmens de madame de Saint-Aulaire. On
pense bien que ce fut avec un grand plaisir que je
cédai aux désirs de madame Moreau de venir me voir ;
je savois de madame Récamier des traits moins extra-
ordinaires, mus tout aussi touchans ; on a bientôt
fait connoissance avec des personnes d'un tel carac-
tère I je pris pour Tune et l'autre un tendre attache»
ment, qui s'augmenta successivement par leur amitié
et par beaucoup de services importans que l'une et
l'autre m'ont rendus. Dans ce même temps, elles
me donnèrent toutes les deux de nouvelles preuves
de leur bonté : je connoissois une jeune personne de
quinze ans, dont le père étoit dans une grande dé-
tresse ; il s'adressa à moi pour placer sa fille qu'il
* Cependant cette idée bicarré réuant : madame de Saint-Aulaire
n^ renonça point 3 à mon refus, elle fit écrire par un autre et impri-
mer cette histoire, <][oi ne fit aucun bruit dans le monde, parce qu'on
n'en a fait qu'un petit récit historique très-simple, mais qui tomba
entre les mains d'un Jeune homme riche et «bien né qui, d'après cette
lecture, eut envie de Toir les héroïnes de cette nouvelle ^ il devint
amoureux de l'aînée, et il l'épousa. Madame Moreau contribua
beaucoup à ce mariage, par ses soins et sa protection. Je n'ai appris
ce détail qu'en rencontrant la jeune mariée chez madame Moreau.*-
fNaiê de r Auteur J
84 MEMOIRES
m
avoit élevée, et qui étoit véritablement un prodige
pour son âge ; elle savoit parfaitement le latin et
ritalien, et par conséquent Forthographe française ;
elle avoit une connoissance assez approfondie de
rUstoire, de la géographie ; elle faisoit très-goliment
des vers ; elle étoit musicienne, elle jouoit du piano,
et savoit dessiner ; sa douceur, sa modestie, son air
enfantin, son aimable figure et surtout son innocence
et sa piété, me touchèrent sensiblemeii^t y j'intéressai
en sa faveur madame Récamier, qui fournit aux pre-
.miers besoins, de sa famille ; et comme elle n'écrivoit
pas bien en prose, je lui donnai des leçons, trois fois
la semaine,, pendant trois, mois : elle en profita par-
faitçment ; lorsqu'elle n'eut plus besoin de mes leçons^
nous ne songeâmes plus qu'à lui procurer une place.
Madame Récamier paya d'abord sa pension dans un
couvent ; ensuite madame Moreau obtint pour elle
une place très-avantageuse à l'école de Sain t-^Denis,
quoiqu'elle fût loin encore de l'âge exigé pour la
remplir; elle n'avoit pas tout-à-fait seize ans. Ma-
dame Moreau lui fit faire un trousseau et se chargea,
de tous les frais nécessaires pour entrer dans cette
respectable maison.
J'avois pour voisine, aux Carmélites, une dame
très-célèbre par ses liaisons avec feu M. de Voltaire,
c'étoit madame la marquise de Vîlette, que M. de
Voltaire avoit mariée, et qull avojt justement sur-
DB MAJ>AM£ OE GSNLIS. 85
nommée Belle et Bonnes à ma très*grande surprise^
elle m'écrivit lé billet du monde le plus obligeant
pour demander à venir me voir^ je pensai que notre
conversation seroit fort embarrassante, et sous pré-
texte de mon âge et de ma santé, je me refusai posi-
tivement au désir qu'elle vouloit bien m'exprimcrj
elle ne se rebuta point : elle me récrivit encore plu-
sieurs billets; je répondis la même chose ; enfin, per-
sistant toujours, elle m'envoya une invitation de dîner
que je refusai, et notre commerce finit là. Mes oc-
cupations et ma santé étoient réellement cause en
grande partie de ma sauvagerie. Je savois que ma-
dame de Vilette édifioit le quartier par sa charité, et
que, quoique élève de Voltaire, elle remplissoit par-
faitement tous ses devoirs de religion, et qu'elle étoit
très-pieuse ; je savois en même temps qu'elle con-
servoit toute la reconnoissance qu'elle devoit à la
méhioire de Voltaire, mais j'avoue quelles témoi-
gnages ne m'en plaisoient pas : sa maison étoit rem-
plie de bustes, de' portraits de Voltaire, et à' autels,
chargés d'inscriptions à sa gloire; aussi disois-je,
en badinant, qu'elle ne vouloit m'attirer chez elle que
pour m'fmmofcr sur l'autel de Voltaire; mais, au vrai,
j'aurois fait une singulière Çgure dans ces apparte-
mens-là.
. Je;4ois parler ici de Lady Morgan. Je suis char-
mée d'avoir fait connoissance avec une personne
justement célèbre, à beaucoup d'égards. J'avoue
86 MÉMOIRES
d'ailleurs qu'elle me s^uisit par une sorte de cor-
dialité qui donne un prix infini à ses éloges. * Lady
Morgan n'est pas belle^ mais il y a quelque chose
d'agréable et d'animé dans sa personne ; elle a
beaucoup d'esprit^ elle paroit avoir de la bonté ^ il
est dommage que , pour se faire des partisans^ elle
ait la manie de se mêler de politique. Elle dit avec
grftce que son extrême vivacité et sa démarche un
peu sautillante parurent fort étranges dans les cercles
de Paris, parce qu'elles contrastoient avec les ma-
nières françaises. Elle ajoute que, de son côté, le
calme extérieur des Français la surprit beaucoup;
elle connut bientôt que le bon goût même prescrit
cette espèce de maintien. En effets la gesticulation,
le ton bruyant^ n'ont jamais été à la mode en France,
Va-t-on à la prbmenade, c'est pour s'y asseoir, etc.
Cette observation, dans les Mémoires de lady Mor-
gan, est faite et détaillée avec beaucoup d'esprit et
de vérité* Un jour, en venant chez moi, elle me dit
qu'elle avoit dans sa voiture une personne intéres-
sante qui désiroit me voir; c'étoit madame Peterson^
la première femme du Prince Jérôme Bonaparte; lady
Morgan me conjurant de la recevoir^ j'y consentis;
je vis une très-belle personne, douce, mélancolique
et silencieuse, qui auroit mérité un meilleur sort.
Madame Récamier fut très-assidue dans les visites
qu'elle me rendit dans ce temps ; chaque jour m'at^
tachoit à elle davantage; elle est charmante à voir.
DE MADAMS D£ 6ENLI9. 8/
et plus charmante encore à connoitre* Malgré toutes
les contrai*iétës et toutes les peines dont sa vie a été
semée, il y a tant de douceur dans son caractère,
tant de calme dans son âme et dans sa conscience,
qu'elle a conservé presque toute la fraîcheur et tout
le charme de figure de sa première jeunesse. La dis-
sipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute capa*
cité d'application pour les occupations sérieuses, ce
qui est d'autant plus fâcheux pour elle, qu'elle est
née avec beaucoup d'esprit naturel* Blasée sur tous
les vains amusemens, ennuyée de la frivolité, elle ne
s'y livre plus que par l'habitude de la paresse, mais
elle prouve que c'est l'état le plus fâcheux où l'on
puisse être avec de l'esprit et de la raison ; cependant
son indolence ne l'empêche pas de donner de tendres
soins à l'éducation de deux jeunes personnes qu'elle
élève. Je trouvai ttn grand jdaisir à la seconder un
peu à cet égard ; nous convînmes que je donnerois
des sujets de lettres à ces jeunes personnes ; que cha*
cune m'écriroit deux fois la semaine, et que je leur
renverrois leurs lettres corrigées : ce qui a eu lieu
six mois. Toutes les deux avoient d<e l'esprit et d'ex<»
cellens sentimens ; elles ont parfi^itement profité de
mes leçons.
Je passai dans ce couvent toute l'année que de
certains libéraux ont nommée le temps de la terreur,
quoiqu'il n'y ait eu que la punition d'un très-petîl
nombre d'hommes qui avoient trahi leurs sermens i
88 MEMOIRES
il y eut auôsi quelques espion nages et quelques inter-
rogatoires ridicules^ par la faute de ceux qui, ayant
la confiance de la cour, s'acquittèrent fort gauche*
ment de ces espèces de commissions clandestines,
qui, au reste, ne furent pas des persécutions, mais qui
produisirent des espèces de tracasseries qui firent tort
au respect dû au gouvernement; je vais en citer un
trait fort bizarre. On vint me dire, un matin, que
quehju'un demandoit à me parler de la part de M. le
prévôt de la Seine ; fort étonnée qu'il eût quelque
chose à me dire, je le fis entrer sur-le-champ ; il me
donna un billet, moitié imprimé et i^oitié écrit à la
main, qui contenoit la sommation de me rendre sans
délai chez M. le prévôt : mon respect pour tout ce qui
est imprimé au nom du^ gouvernement né me permit
aucune réflexion ; le porteur de ce billet ajouta qu'il
étoit venu en voiture, afin de m'emmener tout de
suite ; je passai une robe à la hâte, et je sidvis cet
inconnu, n'éprouvant encore que de la surprise et de
la curiosité ; je fus cependant un peu choquée de voir
que cette voiture étoit un fiacre, j'y montai; l'in-
connu donna l'ordre d'aller à l'hôtel de M. le prévôt,
et nous partîmes. Comme l'état de mes af&ires ne
me permettoit plus, depuis plusieurs mois, d'avoir un
domestique, que je n'avois qu'une cuisinière, et
qu'Alfred étoit sorti, je me trouvai. toute seule, livrée a
cet inconnu, dont j'examinai enfin la physionomie,
qui, dans ce moment, me parut épouvantable ; alors
Bfi MADAM£ D^ GSNLIS* 89
je fis des réflexions, et je me repentis vivement de
m'être ainsi laissée conduire sur la foi d'un petit
chiffon de papier ; nous arrivâmes chez M. le prévôt,
et l'aspect de la maison me rassura un peu, parce
que cette maison étoit grande, et la porte soutenue
par des colonnes ; mais, en entrant, je vis que toute
la cour étoit remplie de boutiques 5 ce qui me fit
connoitre que M. le prévôt n'oceupoit.dans la maison
qu'un simple appartement, et que par conséquent il
ne pouvoit être une espèce de ministre, comme je
l'avois imaginé d'abord ; nous descendons de voiture,
nous montons un perron, nous nous arrêtons au rez-
de-chaussée devant une petite porte; mon inconnu,
sonne brusquement : la porte s'entr'ouvre, une vi-
laine petite servante bien bossue paroît; j'entre ma-
chinalement (car ce fut avec beaucoup de répugnance),
la porte se referme sur moi, et je me trouve dans une
antichambre tête à tête av«c la petite bossue, qui me
conduisit dans un grand vilain salon très-mal meublé,
où elle me laissa toute seule. Comme mon imagina-
tion fait beaucoup de chemin en peu de temps, je me
persuadai que j'étois dans un coupe gorge; j'eus le
temps de m'occuper de cette agréable idée, car j'at-
tendis là plus d'un quart d'heure ; enfin M. le prévôt
me fit entrer dans son cabinet, où je vis que j'allois
subir un interrogatoire ; une espèce de secrétaire étoit.
assis devant un bureau : M. le prévôt m'annonça que
^ cet homme alloit écrire tout ce que je dirois, et il
90 MâMOlBVS
commença à me faire les questions les plus étranges.
Il me pria d'abord de me rappeler toutes les tapis-
series que j'avois vues jadis au Palais-Royal^ et entre
autres celle qui représentoit un rpi de France avec un
bonnet rouge. Cette question me parut si bête, que je
fus un moment sans répondre ; M. le prévôt, prenant
mon silence pour l'embarras d'une personne coupable,
me répéta, d'un ton solennel, qu'il falloit dire toute
la vérité : alors l'envie de rire me gagna : il ne me
fut plus possible de répondre que par des moqueries.
Par exemple, je lui annonçai que j'allois lui conter
l'histoire de Daphnia et de Chloé, et j^ rassurai que
je l'arrangerois de manière à former une fart jolie
nouvelle, que son secrétaire écriroit avec plaisir, et
qu'il pourroit même fùre. imprimer. M* le prévôt,
fort scandalisé, me répéta plusieurs fois, d'un ^r sé-
vère, qu'il ne s'agiasoit pas de divaguer; je lui ré-
pondis que je né divaguois point, parce que Ttùstoire
dont je lui parlois formoit ime tapisserie que j'avois
vue autrefois au Palws-Royal, mais qu'elle avoît été
faite sur les dessins de M. le régent, et que je n'avois^
jamais vu d'autres tapisseries au Palais-Royal* M.
le prévôt me questionna beaucoup sur un garde-
chasse de SomainviUe, appartenant à M. dé Valence,
et qui, me dit-il, avoit tenu des propos fort séditieux.
Je me moquai encore davantage de cette question |
et M. le prévôt, fort mécontent de moi, mef congé*
dia« En me retirant, je l'exhortai à ne pas faire
DB MADA.ME DJ& GENLIS. 91
comparoitre aussi légèrement à son tribunal des
femmes de mon âge et de mon caractère. Les choses
de ce genre ont été fort multipliées dans cette année
Ceci n'est pas de la terreur, mais c'est du ridicule*
Je restai quatorze ou quinze mois aux Carmélites ;
pendant mon séjour dans cette maison, j'allai faire
une visite au parloir à la vertueuse supérieure de ce
couvent^ madame de Soyecourt ; je l'avois vue jadis
à Belle-Chasse, où elle fui pensionnaire pendant
quelque temps, avec l'intention de s'y faire reli-
gieuse: elle avoit alors une figure agréable, de la
fortune, et' vingt-trois ou vingt-quatre ans ; malgré
l'opposition de ses parens, et toutes les séductions
du monde, elle persista constamment dans sa voca»
tion. Nous n'étions séparées à Belle-Chasse, des
C{irmélites, que par un mur mitoyen ; j'avois fait
faire, de ce côté, dans le jardin de nos religieuses,
une Jolie montagne recouverte de gazon, pour exercer
mademoiselle d'Orléans à monter et à descendre,
exercice qui a été très-salutaire à sa santé ; made-
moiselle de Soyecourt alloit souvent sur cette mon*
tagne, de laquelle on découvroit parfaitement l'inté-
rieur du jardin des Carmélites ; une jeune religieuse
qui s'y promenoit fit des signes d'amitié à mademoi*
selle de Soyecourt, et, par un langage muet^ il
s'établit entre elles une grande intimité ; un jour la
jeune carmélite tendit les bras à . mademoiselle de
Soyecourt, comme pour l'inviter à venir la rejoindre ;
92 MÉMOIRES
mademoiselle de Soyecourt, touchée d'ailleurs de ce
qu'elle entendoit dire de la sainteté des carmélites^
résolut de s'y faire religieuse ; ce qu'elle exécuta, mal-
gré toutes les oppositions de sa famille. Si je n'eusse
pas fait cette partie de jardin, que nous appelions
Neivgrove (nouveau bosquet), mademoiselle de Siiye-
court n'auroit pas gravi la montagne qui dominoit le
jardin voisin, elle n'auroit pas abandonné Belle-
Chasse pou^ les. Carmélites. A kt révolutipn, on vit
en France ce qui étoit arrivé jadis à Genève du temps
de Calvin; les philosophes donnèrent à toutes les
religieuses la permission de rentrer dans le monde ;
elles déclarèrent qu'elles vouloient rester dans le cou-
vent, et on les en chassa, en les forçant, au nom de
la liberté,' de manquer à leurs vœux, et de vivre
contre leur conscience et leur inclination; celles qui
avoient des familles s'y réfugièrent; celles qui en
manquoient, ou qui avoient perdu leurs biens par la
confiscation, et leurs parens sur l'échafaud, vécurent
du travail de leurs mains, ou en se mettant en servi-
tude ; beaucoup furent réduites à mendier, plusieurs
furent guillotinées, et un grand nombre mourut de
chagrin et de misèlre; ce fut en général le sort de
toutes les septuagénaires et des octogénaires ; la pro-
vidence veilla sur mademoiselle de Soyecourt, et con-
serva sa vertueuse existence ; mais toute sa famille
périt sur l'échafaud. Quand les confiscations furent
annulées, on lui rendit ses biens ; et, quoique la for-
DB MADAME DS GENLIS. 93
tune de sa maison eût été fort dilapidée, comme elle,
étoit fort riche, et qu'elle s'en trouva seule héritière,
on lui rendit quatre-vingt mille livres de rentes : les
couvens étant abolis, elle ne put se remettre dans un
cloitre, mais elle en établit un sans grilles et sans
clôture ; elle rassembla ce qui existoit encore de re-
ligieuses de son ordre, et s'établit avec elles daps une
maison à Paris, où elles se chargèrent d'élever quel-
ques jeunes filles. A la restauration, elle commença à
rétablir son couvent ; mais quand Bonaparte revint,
elle se sauva de Paris, et elle alla se réfugier en province
chez des sœurs de charité. Un matin, allant toute seule
prier dans une chapelle, elle y trouva une petite fille,
de trois ans, jolie et bien vêtue, assise sur les mar-
ches de l'autel de la sainte Vierge, où elle s'étoit en-
dormie; elle portoit sur. sa poitrine un papier, sur
lequel ces mots étoient écrits : Je la mets sous la
garde de la sainte, Vierge, , Mademoiselle de Soye-
court prit cette enfant (qui n'a jamais été réclamée),
et elle la garda 5 elle l'élève avec beaucoup de soin ;
son. intention n*est pas de l'engager à se faire reli-
gieuse j si elle a cette vpcation, elle le sera; sinon,
mademoiselle de Soyecourt la dotera et la mariera.
Mademoiselle de Soyecourt, sachant combien j'aime
les enflons, me l'envoya plusieurs fois ; je lui donnois
de jolis petits ouvrages faits par Alfred ou par moi :
on lui a voit fait faire un petit habit de religieuse, qu'on
ïui mettoit quelquefois ; elle vint me voir sous cet
94 MÉMOIRES
habillement ; je lui dis que cet habit lui alloit fort
bien, et qu'elle étoit une intéressante petite miniature
de carmélite ; aussitôt, retroussant ^a robe de. laine,
elle me montra son petit fourreau blanc, en disant :
Regardez, J'ai là-dessous mon habit du mande. Son
air éveillé, la vivacité de son accent, en prononçant
ces paroles, me firent juger qu'elle ne se fera jamais
religieuse.
Ce joli mot de cette enfant m'en rappelle un bien
naïf de ma cousine, madame d'Ârcamballe, dans son
enfance. £Ue avoit cinq ans ; elle étoit le soir, en
hiver, à huit heures et demie dans le saloû de sa
tantC) QÙ se trouvoit beaucoup de monde 5 en voyant "
que sa gouvernante ne venoit pas la chercher, ma-
dame de Belleveau, ne doutant pas qu'elle ne trouvât '
dans l'antichambre deux ou trois de ses domestiques^
lui ordonna d'y aller, et de se faire conduire dans
son appartement, qui étoit au second; Tenfànt sortit
aussitôt ; mais, par un hasard singulier, elle ne trouva '
dans Fantichambre qu'un seul domestique étranger,
qui étoit un nègre, et, comme elle n'en avoit jamais
vu, elle' eut un premier mouvement d'eflfroî; cepen-
âant« voulant obéir à sa tante, elle è'avança vers ce
nègre, et lui dit d'une voîx tremblante: Monsieur,
si vous vouliez me promettre de ne pas me mangét^
je vous- prierois de me mener à ma bonne. ...
Il est extraordinaire que dans un siècle aussi ir-
réligieux que le nôtre, il y ait eu, jusque dans les
DE MADAME DE GENLIS.
d5
rangs les plus élevés, des vocations si saintes et si
éclatantes. Madame Louise, fille de Louis XV, au
milieu de tant de grandeurs, avoit eu, dès sa pre-
mière jeunesse, le désir de se faire carmélite, et elle
n'en obtint U permission qu'à Tâge de trente-cinq
ans } elle pratiquoit en secret à la cour, depuis quinze
ans, toutes les austérités de Tétat qu'elle vouloit
embrasser. Mademoiselle de Condé, et Madame
Elisabeth, sœur de Louis XVI, toutes deUx char-
mantes défigure, ont toujours été toutes deux, depuis
leur enfance, de véritables anges. Madame Elisabeth
ne put jamais obtenir la permission de se faire reli-
gieuse; le ciel ]a réservoit à la gloire du martyre :
elle a péri sur l'échafaud en 1793. Toutes les rela-
tions et tousies mémoires de ce temps s'accordent à
dire qu'à l'instant où elle reçut le coup fatal, une '
odeur de rose se répandit sur toute la Place Louis
XV*.
J'ai eu l'honneur de faire ma cour plusieurs fois à
mademoiselle de Condé, avant la révolution. Aus-
sitôt qu'elle eut vingt-cinq ans^ on lui forma sa
maison, et tout le monde fut charmé de sa grâce et
de son esprit ; je pensois avec un plaisir extrême, en
la contemplant, que mademoiselle de Mars» mon
ancienne amie, avoit contribué à son éducation ^ elle
\
* On voit dans la Fie des sainte que ce miracle dHine odeur suave,
se répandant tout à coup, est arrivé plus d^une fois, au moment de
la mort de saints personnages.— (2Vof6 de V Auteur,)
96 MÉMOIRES
étoit remplie de talens^ bonne musicienne^ sachant la
composition^ jouant d'une grande force du piano^
chantant agréablement^ dessinant parfaitement, et
faisant de jolis vers. Un soir, chez elle,- on s'amusa
à jouer à un jeu où il falloit remplir des bouts-rimés ;
on donna à mademoiselle de Condé les mots suivans :
fantaisie^ amour ^ folie j vautour ^ qu'elle remplit ainsi:
<' N'avoir jamais d^araant, telle est ma fantaisie,
<' Je crains trop les transports du dangereux . . amour,
^< £t j'évite ce dieu guidé par la folie,
<' Comme Poisean timide évite le vautour.'*
Je ne crois pas qu'il y ait de poète qui eût pu
remplir ces bouts-rimés d'une manière plus agréable.
Avec tant d'esprit, de talent, et de moyens de
séduction, la méchanceté et l'envie n'ont jamais pu
porter la moindre atteinte à sa réputation; c'est
que l'on connoissoit sa piété, qui fut toujours celle
d'un ange. A la révolution elle se sauva en Italie;
elle se fit religieuse à Turin; elle trouva dans ce
, couvent une petite orpheline, et elle se chargea de
son éducation; lorsqu'elle fut obligée de fuir de
Turin, elle emmena cette enfant, qui n'avoit ni parens,
ni ressources ; cette jeune personne, qui a vingt ans,
est aujourd'hui avec elle dans le couvent dont la
princesse est abbesse^, sous le nom de madame
Louise de Condé; cette princesse lui a donné tous
* Cette princesse vivoit encore.— (2Vb^6 de V Auteur,)
DE MADAME DK GENLIS. 97
ses talens. Il y a quelques mois que madame Louise
demandant à son élève si elle vouloit se marier^ ou se
faire religieuse^ cette jeune personne a répondu
qu'elle n'avoit pas la vocation de s'engager par des
vceux, mais que volontairement elle préféreroit tou-
jours une retraite où Ton ne's'occupoit que de Dieu ;
m^s qu'elle ne se marieroit point parce que d'ail-
leurs elle vouloit consacrer sa vie à sa bienfaitrice et
tïe jamais la quitter; ainsi^ elle reste libre dans ce
couvent; elle joue parfaitement du piano et elle a
une très-belle voix ; elle ne chante jamais de paroles
profanes; madame Louise a composé pour elle un
gros volume de cantiques^ dont elle a fjait la musique^
ainsi que les parole^ ; elle dessine la figure et ne fait
que des sujets saints ; enfin tous ses talens ainsi que
ceux de Mme. Louise sont consacrés à la religion.
Nous voyons des hommes même donner ce grand
exemple d'une piété sublime: l'abbé de Janson^
avec quarante mille livres de rentes, à trente ans,
s'est fait prêtre, et mène la vie d'un saint. M. le duc
de Rohan, à peu près au même âge, avec une grande
fortuné, une belle figure, et le plus beau nom du
monde, vient de faire la même chose. L'abbé de
Janson a fait le voyage de Jérusalem, en vrai pèlerin,
et uniquement pour, aller se prosterner sur le Saint»
Sépulcre, Monsieur*, monseigneur duc, et madame
* Miiintenant Cbarles X.
TOME VI. 5
98 MÉMOIRES
duchesse d'Âugoulème ofiSrent à la cour l'exemple et
le n^odèlé d'une charité sublime, et de la piété la plus
sincère et la plus parfaite. Un grand nombre de
personnes, qui vivent dans la solitude et daiis l'obs-
curité, ont les mêmes sentimens; espérons qu'en
faveur de ces âmes. fidèles. Dieu, dans sa miséricorde,
daignera rétablir en France les mœurs et la morale^
et par conséquent la paix et le bonheur.
J'aurois été fort contente de mon logement rue de
Vaugirard si je n'y avois pas eu peur, mais les rues
qui nous enviroimoient étoient désertes et dange
reuses, surtout la rue d'Âssas. Âl&ed, un aoir, en
rentrant à' dix heures, y fut attaqué par deux
hommes ; avec sa force et sa bravoure naturelle, il eu
renversa un, poussa l'autre derrière lui contre un
mur, et, après cet exploit, vint à toutes jambes dàni»
notre rue. Les deux hommes se rallièrent et le
poursuivirent ; ils alloiént .l'atteindre, mais Alfred
étoit déjà à là grille de notre cour, et il avoit sonné
le portier, qui vint ouvrir et vit à la lueur du réver-
bère leâ deux hommes qui à son aspect rétrogradè-
rent aussitôt du côté de la rue d'Assas» Un homme
qui logeoit dans notre maison, mais dans un pa-
villon séparé qui donaoît sur la rue, fUt assailli par
trois brigands qui^ iau milieu de la nuit, grimpèrent
sur son balcon, enfoncèrent sa fenêtre, entrèrent
dana sa chambre, l'assassinèrent et le volèrent. Il
ne mourut pas de ses blessures* Ceci arriva trois
D£ MADAMK J>X GENLIS. 99
mois avant mon installation dans la maison^ et je
voyois avec horreur cet homme se promener dans
notre grande allée d^acacias avec un bras en éeharpe
et un large bandeau noir sur le fronts Enfin, je
trouvois que nos murs de clôture n^étoient pas à
beaucoup près assez élevés. Mon petit pavillon étoit
situé sur la belle allée d'acacias dont je viens de
parler et me formoit, avec mon petit jardin, une
promenade fort ^réablë. Au bout de cette allée se
trouvoit une chapelle très-célèbre par l'événement le
plus tragique : dans les jours affreux de la révolution
quatre-vingt-trois prêtres qui s'y étoient réfugiés y
furent assassinés et mis à mort par les meurtriers
soudoyés des jacobins; Tun* d'eux résista long-temps
à leurs coups, parce qu'il avoit caché son bréviaire
dans son sein» La rage des assasam^ fut telle, qu'ils
parvinrent à percer ce bréviaire en plus de huit ou
dix endroits, et qu'enfin ils atteignirent, à travers ce
livre, le cœur du martyr qu'ils vouloient égorger, et
auquel en effet ils ôtèrent la vie ! Ce livre, par une
infinité de hasards extraordinaires, est tombé entre
les mains de madame de Soyecourt, qui le con-
sei^e comme une précieuse relique ^ ce bréviaire est
tout percé de coups de poignard, et toutes les pages
en sont ensanglantées ! Qui pourroit y lire quelques
prières sans attendrissemeiit et sans la plus vive
ferveur !.. .«Je suis entrée dans la chapelle où se
passa cette scène effroyable ; on y voit encore, sur
5*
100 MÉMOIRES
les pierres du plancher et sur les murs, des traces du
sang des victimes. Il y a défense de les eflFacer. On
célèbre tous les ans, dans la chapelle, un service en .
l'honneur de ces martyrs immolés par la démence-
sanguinaire de l'impiété.
Je fis connoissance, dans l'allée d'acacias, avec la
veave d'un savant très-célèbre, M. Duhamel, si conn.u
par ses belles et curieuses expériences. C'est lui qui
s'avisa de planter un arbre à l'envers, c'est-à-dire, le
faîte dans la terre, et les racines en l'air, les branches
devinrent des racines et les racines se couvrirent de
feuillages. Là veuve de M. Duhamel avoit quatre-
vingt-six ans; elle demeuroît dans notre maison^
elle alloit tous les matins s'asseoir sur un banc au
bout de l'allée ; elle me prit en amitié en me voyant
promener solitairement. Un jour, sans me dire un
mot, elle me fit signe avec la. main, comme oii feroit
à un petit chien qu'on appelle, en tapant doucement
à côté d'elle sur le banc, de venir m'y asseoir ,• cette
manière singulière me plut, je fis ce qu'elle désiroît,
nous causâmes; elle avoit de la douceur et de la
bonté, elle m'intéressa; je ne manquois pas tous les
jours d'aller m'asseoir auprès d'elle, 0; je lui fis même
plusieurs visites dans son appartement. Elle me
conta plusieurs particularités, intéressantes, de son
mari, dont elle conservoit un souvenir touchant.
Je quittai la rue de Vaugirard pour aller à Ecouen
avec Casimir et sa familles je fis là le Dictionnaire
D£ MADAME BS GENLIS. 101
^s Etiquettes. Après cet ouvrage, je donnai un
volume intitulé Eugène et Antaniney ou les Voyages
poétiques; ce u^étoit, dans ma pensée, que le com-
mencement d'un ouvragé important que j'ai le désir
de faire, depuis plus de trente ans, et que j'ai an-
noncé dans plusieurs ouvrages, sous le titre : Les
Réfutatimis. Je voulois y passer en revue tous les
principes philosophiques, et de cette manière : je
fiupposois un jeune homme très-spirituel, auquel ses
passions avoient fait adopter cette doctrine ; il aimoit
cette prétendue philosophie, n'avoit lu que des
livres qui la soutiennent ^ mais les lumières natu-
relles et son esprit lui faisoient mépriser profondé-
ment les auteurs qui l'ont propagée ; 1°, parce qu'il
convenoit qu'il étoit dangereux de la publier; 2^.
parce qu'il trouvoit, avec raison, que ces auteurs
l'ont soutenue sans talent, et même sans esprit ; ce
qui est parfaitement vrai ; car Voltaire, Rousseau et
Diderot, sont au-dessous du médiocre, lorsqu'ils sont
impies; à ne les considérer que comme des so-
phistes, ils sont pitoyables en raisonnémens, et dé-
goùtans en obscénités.
Je supposois que ce jeune homme avoit un ami de
son âge, parfaitement éclairé et vertueux, et qu'en
voyageant il lui écrivoit et lui faisoit part de ses
principes dans ses lettres. Le jeune incrécfule, ami
cle la fausse philosophie et détracteur des philo-
sophes, vouloit prouver, en les citant, qu'ils avoient
102 MEMOIRES
très«mal soutenu leur cause ; après avoir cité d'eux
un passage, il le présentoit lui-même d'une manière
toujours plus spécieuse et plus brillante; et Tami
vertueux réftttoit victorieusement cette lettre, chose
4ont je n^aurois jamais été embarrassée, car la raison
et la vérité triomphent facilement de l'erreur ; ainsi
je déshonorois à la fois la doctrine et l'esprit des
prétendus philosophes. Il est assez généralement
reconnu que leurs principes sont abominables, mais on
a une trè^&usse opinion de leur esprit sur ce point :
ils ont fait et écrit de belks choses, à d'autres égards ;
mais, je le répète, tout ce qu'ils ont dit contre la reli-
^on eâtégalementabsurde en calomnies, et en raison-
iiemens. Mon jeunehomme religieux prouvoit d'abord
à son ami, ce qu'il ignoroit, c'est que tout cet édi-
ficed'impiété est fondé sur de vieux mensonges renou-
velés; ensuite, en convenant que son ami étoit un so-
phiste filus ingénieux, il renversoit tous ses ïirgumens,
et, comme on lepensebien,ilfinis8oîtparle convertir.
J'avois préparé tout cela dans les Foyages poétiques,
en y introduisant, sous le nom d* Auguste, un jeune
homme entiché de la fausse pbilosophie. Toujours
contrariée dans be que j'ai voulu faire, et surtout par
mon imagination qui me présente trop d'idées à la
fois, je n'ai jamais pu faire cet ouvrage, parce qu'il
demande un grand renouvellement de lectures, et
beaucoup de temps et de méditations : si je ne via
DE MADAME DE GENLIS, 103
paa assez pour le faire, je désire que| cette idée ne
soit pas perdue ; je coiinois plusieurs persoxmes qui
seroient en état de faire mieux que moi cet utile
4)uvrage*
Je jouis .d'un .grand plaisir à Ëcouen^ celui d^ voir
Casimir universellement aimé pour sa bonté^ sa .
jchaiitéy et les soins assidus qu'il rendoit aux pauvres
noalades. Nous passâmes l'hiver d'ensuite dans la
rue du Faubourg-Saint^Iïonoré, où je restai tout
l'hiver 3 j'y travaillai beaucoup, j'y arrêtai définitive-
ment le plan des Parvenus; j'y vis peu de monde,
mais très-souvent madame la duchesse de Bourbon,
madame Moreau et madame Kécamier ; la reine de
Suède, dont lès bontés pour moi n'ont jamais yarié,
m'honora aussi de plusieurs visites. Un soir que
nous causions d'une manière fort animée, ma seule
lumière s'éteignit tout à coup, et nous nous trouvâmes
dans la plus profonde obscurité 5 je voulus me lever à
tâtons pour, aller sonner; la reine, qui entendit ce
mouvement, me dit, avec un ton calme et doux, qui
a beaucoup de grâce en elle : Nous n'avons pas be^
soin de lampe pour causer ; (Tailleurs on nous inter^
romproit, restons comme nous sommes. J'obéis, et
nous reprîmes tranquillement notre entretien, qui
* Je tache d*eD faire quelque cbose dans la Correspondance de
deux jeunes anUs, du petit Journal V Intrépide, qui, recueilli un jour,
doit faire suite à mes Voyages poétiques. — {Note de V Auteur,)
104 MEMOIRES
dura encore plus d'une heure et demie ; je ne sonnai
que pour fidre éclairer la reine^ lorsqu'elle voulut &'eo
aller.
Dans ce temps^ des personnes parfaitement bien
informées, et qui avoient . passé plusieurs mois à
Coppet, chez madame de Staël, me contèrent nn grand
nombre de particularités sur la vie qu'on y menoit.
Voici là-*des8us un détail curieux : on s'assembloit
les soirs autour d'une grande table ronde, sur laquelle
étoient posés autant d'écritoires et de feuilles de pa-
pier qu'il y avoit de personnes ; on gàrdoit un pro-
fond silence, et, au lieu de se parler, on s'écrivoit ;
on choisissoit sa correspœidance, et on se jetoit réci*
proquement ses billets et ses réponses, qui ne se
lisoient jamais que tout bas, c'est-à-dire seulement
des yeux. On peut croire, sans jugemens téméraires,
que cette table mjrstérieuse a été le théâtre d'une in-
nombrable quantité de déclarations d'amour qui, très*
vraisemblablement, n'étoient au fond ^e de la ga-
lanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à
madame Récamier d'écrire sa vie, dont j'ai fait en
effet une nouvelle véritablement historique, assez
longue, et que je crois intéressante; je la lui ai
donnée de mon écriture, et je n'en ai gardé aucune
espèce de copie ni de brouillon.
La plus grande partie des personnes que je voyois
alors me demandèrent de donner une soirée pour
l'anniversaire de ma naissance (le 25 janvier) j j'y
X DE MAJ>AM£ Dj& GENLIS. 105
consentis. Casimir^ dans cette soirée^ joua de la
harpe, et d'une manière et avec un succès qui méri-
tent d'être rapportés. J'avoîs fait, peu de temps
auparavant, ma Qouvelle intitulée Zuma, ou la décou-
verte du quinquina. Ce conte est rempli de coups
de théâtre et de scènes dramatiques. Casimir en-
treprit de faire sur sa harpe un abrégé de cette his-
toire, et d'en exprimer successivement tous les grands
mouvemens ; il composa, enfin, une véritable pan-
tomime à l'oreille ; car on ne peut pas donner un
autre nom à ce genre de composition si extraordi-
naire, dont il est l'inventeur. A ma soirée, il de-
manda si l'on avoit lu la nouvelle de Zuma ; tout le
monde conuoissoit ce qui étoit nécessaire pour Tin-
telligence de sa composition j alors il annonça qu'il
alloit la jouer, et ce fut d'une manière si admirable,
qu'aux endroits pathétiques il fit verser des larmes,
et cet éloge du cœur ne peut être suspect de fiatterie
ou d'exagération. Madame la duchesse de Bourbon -
honora cette soirée de sa présence, madame de
Choiseul et madame Récamier y étoient aussi. .
Je renouvelai connoissance, dans cet hiver, avec
un homme bien estimable, à tous égards, et avec
lequel j'avois été extrêmement liée en Angleterre,
quoiqu'il fût alors d'une grande jeunesse : c'est lord
Bristol ; il étoit à Paris avec toute sa famille, com-
posée d'une femme charmante et de neuf enfans.
Nous nous oubliâmes souvent dans nos conversations
5**
106 m£moirbs
tète à tête^ car je ne oonnois pas > d'entretien pins
agréable et plus solide que le dien. Je refusai d'sùl-
leurs de recevoir tous les étrangers qui demandèrent
à me voir, avec lesquels je n^avois pas eu d'anciennes
liaisons, à Texception de madame la duchesse de
Devonshire, sœur de lord Bristol, et personne très-
distinguée, ainsi que son firère, par son esprit et son
caractère.* Je vis encore, à la demande de M. le
duc et de mademoiselle d'Orléans, S, Â. R. le duc de
Glocester ; j'eus avec ce prince, dont les sentimens
me charmèrent, de longues conversations; et, comme
il est à la tête de plusieurs hôpitaux, je lui demandai
en grâce de s'occuper d'en fonder un qui monquoit
partout, et il me le promit : c'est un hôpital pour
les enftms mchitiques et bossus, parce qu'il y a des
moyens sûrs de guérir ces difformes infirmités. L'un
des grands moyens pour les bossus est celui que j'ai
découvert, qui est de leur faire tirer un poids attaché
' à une poulie, exercice qui consiste à imiter par-
faitement celui de tirer dans des seaux Teau d'un
puits. J'ai détaillé ces exercices dans les Leçons
d'une gouvemante.f Je pris aussi la liberté, dans ce
* Cette personne intéressante vient de mourir eu Italie, dans le
cours de cette année ISZir-^^Note de V Auteur.)
t Je me rappehii, en entrant à Bélle-Cbasee, que j'avois entendu
dire dans mon eofanceMiâe jamais une eervantedepeituin^si bossue,
parce qu'elle tire «Mmstamment de Teau d*nn puits, et que Tattitude
et le mouvement de cet exercice préservent de cette difformité ou la
guérissent.— f^JYole de V Auteur. J
DS MADAME DE GBNLIS. 107
même entretien, de faire quelques questions à S.Â.R.
sur nos princes, et particuUèremeut sur Monsieur.
Il me répondit qu'il n'avoit point eu de liaison Intime >
ou particulière avec ce prince, mais qu'il avoit eu les
occasions de connoitre avec certitude que la sûreté
de sa parole était inviolable^ et que, lorsqu'une fois il
avoit promis une chose, rien au mpnde ne pouvoit l'y
faire manquer; ce furent les propres paroles du duc
de Glocestpr. Enfin, j'ai vu encore, dans ce même
hiver, une charmante étrangère, dont je conserverai
toute ma vie le souvenir, c'est une Polonoise nommée
madame la comtesse de Zaleska ; elle m'a donné
pour ma guirlande un joli bouquet de .pensées peint
par elle.
J'envoyai Alfred à Bruxelles, où ses talei^s et les
bontés de S. Â. R. le prince d'Orange lui procurent
une existence honorable, et lui promettent un heu-
reux avenir. Anatole, mon petit-fils, lui a rendu des
services essentiels, avec toute la bonté de cœur qui
le caractérise.
J'ai passé deux étés au château de Villers, chez
Rosamonde, mapetite-fiUe, femme du général Gérard.
J'ai vu là une personne très-remarquable par elle^
même, et qui Tétoit doublement pour moi par les
souvenirs qu'elle m'a rappelés, c'est madame de
Berenger, fiUe de mon ancienne amie, madame la
comtesse de Lannoy ; elle a fait choix d'un second
mari, digne d'elle par son esprit et ses sentimens re-
lOB MÉHOIRES
ligîeux. J 'ai fait connoissance aussi à ViUers avec ,
M. le marquis de Livron*, Tun des hommes du
monde qui a le plus d'obligeance dans le caractère, le
plus de raison dans l'esprit, et le plus d'agrémena
dans la société intime. J'ai entendu lire à ViUers,
par M. de Norvins, quelques fragmens d'un poëme
en vers de sa. composition^f et qui m'ont fait grand
plaisir. L'auteur est fort aimable, et il n'y a jamais
eu de poëte plus éloigné que lui de toutes prétentions
dans la société, et de toute pédanterie. Enfin, j'y ai
revu M. de Pontécoulant, qui a de l'originalité avec
beaucoup de simplicité, réunion très-rare ; c'est lui-
dont j'ai désigné dans Pétrarque la manière singu-
lière de voyager J. Je passai cinq mois à mon pre-
* M. le marquis de Livron étoit entré au service de Naples, et se
trouvoit lieutenant^éoéral dans les troupes napolitaines, à Tépoque
des événemens de 1815. De retour en France il n^obtint, qu^après
de longs délais, d*étre reconnu dans ce g^de ; depuis il est passé en
Egypte^ avec le général Boyer.-^(iVbte de V Editeur,)
t Ce poëme, si remarquable par la profondeur des idées, la majesté
du style et Téclat de la versification, a été publié depuis ; il est in-
titulé: £*Immortalité de VAmey ou les Quatre Ages religieux,
M. de Norvins s*est fait connoître, comme littérateur, par plusieurs
autres ouvrages 3 le plus distingué est son Tableau de la Révolu-
tion française, — fXote de VJEditeurJ
X Madame de Genlis, sons le nom de Socraté, fait ainsi le portrait
de M. de Pontécoulant :
" Sur la fin de cet biver, Pétrarque reçut une visite qui, loin de
troubler sa solitude, en augmenta la douceur. Uami qui lui étoit
aussi cher que Lélius,et auquel il avoit donné le surnom de Socrate
vint passer un mois avec lui 3 ce jeune bomme, passionné pour les
DE MADAME D£ 6ENLIS. 109
mier voyage à Villers, et j'y écrivis les Parvenus
dont le plan étoit fait avec détails ; je crois que c'est
arts, et enrichi par an héritage considérable^ consacroit à faire le
voyage dUtalie les premiers momens de la liberté que sa nouvelje
fortune lui rendoit. Pétrarque fut étonné de le voir arriver, suivant
son ancienne coutume, à pied, seul avec son chien; et portant lui-
même, pour tout bagage, un parapluie et un petit sâc contenant
trois chemises. *< Quoi ! mon cher Socrate, lui dit Pétrarque, vous
êtes riche maintenant, et vous ne renoncez point aux habitudes que la
pauvreté vous avoit forcé de prendre ?-— Oui, répondit Socrate, parce
que ces habitudes me conserveront des biens que* les richesses ne
peuvent donner: la santé, la force phjFsique, et rindépepdance
personnelle. La fortune est inconstante, j^aime à braver ses ca-
prices ; si elle m^ôte ce qn^elle vient de m*accorder, je retrouverai les
moyens de me passer, sans souffrir, de toutes ses faveurs.— -Mais à
quoi vous servira donc Populence ?— A secourir les malheureux, à
servir mes amis, à les recevoir chez moi, et à leur procurer dans ma
maison tons les ag^émens qu*on peut désirer^ et ep6n à cultiver les
beaux-arts et à protéger les talens méconnus ou persécutés.— Vous
aurez ddnc une belle habitation, un grand nombre de domestiques et
de chevaux ?— Assurément, mais sans faste, et seulement pour les
autres. Quant à moi, je conserverai précieusement, toute ma vie, la
simplicité à laquelle je suis heureusement accoutumé. Je jouirai du
bonheur de pouvoir, dans tous les instans et dans toutes les situa-
tions, me suffire à moi-même, de n^être dans la dépendance d*aacun
domestique, et de ' me passer gaiçment d*un bon gite, de la
bonne chère, d'un lit de duvet, d'une voiture, et de toutes les super-
Suites que la mollesse appelle le nécessaire. J*ennoblirai ma pauvreté
passée, par le mépris de tout ce qui m'a manqué, et j'augmenterai,
en les exerçant, toutes les facultés natifrelles que j'ai reçues de la
nature. Ainsi je vais, faire seul, et à pied, avec mon chien et mon
parapluie, . le voyage eutier d'Italie : je ne dépenserai d'argent que
dans les villes, pour faire l'aumône, et pour acheter des tableaux et
110 MÉMOIRES
de tous mes ouvrages celui qui peint le mieux les
mœurs révolutionnaires^ et qui offire le plus de carac-
tères piquans, vrais et variés.
L*hiver d'ensuite, nous ^logeâmes encore dans la
rue du Faubourg-Saint-Honoré, et là je renouvelai
ime bien ancienne connoi'ssance, ce fut avec madame
de Saint-Julien que j'avois vue jadis à Femey, chez
M, de Voltaire; elle étoit ma voisine, et demeure
aux Champs-Elysées ; elle a quatre-vingt-douze ans ;
elle a conservé toutes ses facultés physiques et mo-
ndes : elle n'est {toint sourde, elle est droite, et
marche comme à vingt ans, et elle a l'esprit, la mé-
moire et la vivacité qu'elle avoit dans sa jeunesse.
Elle vint me voir plusieurs fois ; sa conversation est
charmante ; elle me reprochoit avec grâce d^iwoir
mal parlé de son patron, mais elle n'en étoit pas
moins charmante pour moi : c'est la plus étonnante
des statues. De cette manière^ je doublerai la fortune qui m'est
échue» je la posséderai ayec nu plaisir toi^onrs pur, elle ne pourra
m'amoUir ^ et si je la perds, je ne la reg^retterai point.'' Pétrarque
admira cette espèce de philosophie^.et U trouva? que son ami méritoit
parfaitement le beau surnom qu'il lui avoit d<mné.
*< Ce mépris de la mollesse est si rare, il a quelque chose de si
moral, qu'il n'est pas inutile quc^ Ton saohe que ce trait, attribué à
Pami de Pétrarque, n'est point une fiction ; et que dans ce moment il
existe Un pair de France qui, tenant de ses ancêtres une fortune
assez, considérable que la révolution ue Jui a point enlevée, a tou-
jours eu lessentimens et la conduite dont on vient de voir le détail."
{Noie de V Auteur,)
D£ BiADAME DE GENLIS, 111
vieille que j'aie jamais vue de ma vie*. Enfin^ dans
ce même hiver, je fis^une teneontre bien agréable, ce
fut chez madame de SaiAt* Julien, où Casimir lut une
comédie en cinq actes de sa composition, qu'il n'a
jamais eu l'intention de donner au théâtre, quoi-
qu'elle soit charmante et conduite avecle plus grand
talent ; il en a fait plusieurs lectures dans la société,
et qui toutes ont eu le plus éclatant succèsf. Il y
avoit ce soir-là, chez madame de Saint-Julien, une
trentaine de personnes, parmi lesquelles se trouvoit
le jeune comte Astolphe de Custine, nevçu de M. de
Sabran, et petit-fils de l'ancienne amie de ma jeu-
nesse, madame de Custine.. Son aimable figure, son
maintien, «t une petite conversation qu'il eut avec
moi, après la lecture, me donnèrent de lui une opinion
qu'il a pleinement justifiée depuis. Il vint. me voir
I quelques jours après ; nous eûmes ensemble un long
entretien tête à tète ; il me parla avec une confiance''
qui me toucha vivement : il sembloit qu'il renouve-
loit connoissance avec une ancienne amie, et qu'il
me rendoit compte de tout ce qu'il avoit éprouvé
pendant une absence de plusieurs années. Avec des
seiitimens admirables et l'esprit le plus distingué;
il a je ne sais quoi de vague et d'irfésolu dans le
* Depuis que j*ai écrit ceci, madame de Saint^JuIien. est morte j
elle avoit toute sa tête : elle a demandé et reçu tous ses sacremens,
et arec la piété la plus édifiante. ^
t Casimir, depuis, a brûlé cette pièce.— (iVb#e# de V Auteur,),
1 12 MÉMOIRES
caractère ; son ^imagination a besoin d'un guide : il
m'a choisie pour l'être, quoiqu'il en eût déjà deux
dont les excellens conseils lui seront toujours ehers,
une mère aussi tendre qu'éclairée, et un instituteur
'jeune encore, rempli de mérite, et devenu son meil-
leur ami. Il m'associa à ces deux personnes pour
fixer ses idées, ses études et ses projets ; j'ai pris pour
lui la plus tendre amitié ; j'étois au moment de partir
pour la campagne : nous nous promîmes de nous
écrire régulièrement, et nous tînmes parole.
Avant de faire mon second voyage à Villers, je
tâchai de mettre à exécution une grande idée que
j'avois depuis long-temps dans la tête : très-peu de
temps avant la campagne de Russie, dans ma corres-
pondance avec l'empereur, je lui avois proposé,
comme je Tai/dit avec détail, de faire des éditions
épurées de quelques ouvrages philosophiques ; il me
vint une idée bien plus utile encore, ce fut d'épurer
V Encyclopédie i cette lourde base et ce monstrueux
dépôt de toutes les ^tt^^mv^ philosophiques *y je re-
parlerai par la suite de ce grand projet.
J'eus le plaisir de me trouver réunie à Villers avec
tous mes enfans, à l'exception de mon cher Anatole ;
il s'étoit élevé entre lui et M. de Valence des discus-
sions d'intérêt, qui m'ont fait et me font encore bien
de la peine. Dès les premiers momens, j'ai fait
tous mes efforts pour amener à un accommodement.
Dans les premiers jours de nion arrivée à Villers,
BB mâdamk de gbnlis. 118
j'écrivis sur ce sujet à mon petit-fils la lettre la plus
forte et la plus pressante, dans laquelle je lui rappe-
lois que je lui avois dit précédemment toutes ces
choses; je donnai cette lettre ouverte au général
Gérard que j 'avois trouvé fort raisonnable sur cette
affaire, ainsi qu'en toute autre chose ; il reconnois-
soit positivement qu'Anatole, en effet, àvoit de gran-
des réclamations à faire; le général fut enchanté de
ma lettre, la cacheta lui-même, et la donna au général
Livron, son ami, qui partoit pour Bruxelles. Anatole
me répondit d'une manière charmante, et je puis dire
avec vérité que si Tafifaire ne s'est pas arrangée, ce
n'a pas été sa faute ni la mienne.
; Je n'avois vu mes trois arrière-petites-filles qu'au
maillot, il me fut bien doux de les revoir jolies, char-
mantes, bien élevées, marchant, courant et causant.
L'aînée, Pulchérie, a huit ans ; Antonine en a sept, et
Inès cinq. J'ai fait une romance en plusieurs cou-
plets et une pièce de vers assez longue pour Cyrus>
fils de madame Gérard ; je ne peux pas les placer
ici, parce que je n'en avois pas gardé de brouillon, et
que madame Gérard les a perdus, jf 'avois accom-
pagné moi-même sur la harpe la romance le jour de
la fête de l'enfant, et c'étoit une chose assez remar-
quable à mon âge. Madame de Bérenger, qui étoit
à cette fête, fondit en larmes en entendant les cou-
plets et ma harpe. J'ai fait encore beaucoup d'autres
vers de famille, entre autres une romance pour la
114 MEMOIRES
fête de Rosamonde ; j'ai fait aussi des vers que j'ai
envoyés à Bruxelles pour la fête, de M. de Celles ;
j'en ai fait pour mon petit-fils. Je proposai à ma fille
«t à madame Gérard de faire pour mes petits-enfans
la Botanique de jeux d'enf mis ; j'offiris d'en fidre tout
le texte en jolis dialogues^ et d'en peindre quelques
plantes^ et que ma petite-fille et sa mère peindroient
le reste des plantes 3 en arrivant à Villers, je fis cette
proposition avec le plus grand détail. Il ne falloit
qu'une trentaine de plantes^ et j'annonçai que le texte
feroit un" volume; j'en détaillai l'idée qui est cer-
tainement jolie; j'ajoutai que je me faisois une
fête de composer cet ouvrage uniquement pour ma
famille, et que je ne le ferois jamais imprimer ;
cela fut donc convenu, et je- donnai même à Rosa-
monde la première plante que j'avois faite, et qui est
leBaguenaudier; mais il n'en fut plus question, on ne
m'en reparla plus. Comme je ne renonce jamais à
une idée qui me paroit agréable, je ferai à peu près
cette petite botanique^ avec l'aide de quelques autres
personnes pour les plantes, et vraisemblablement je
la donnerai au public* J'ofifris encore de faire
plusieurs inscriptions dans le parc de Villers, entre
autres sur un petit tombeau qui ne signifie rien
du tout. Au reste, le goût de& arts et des belles-
*J*ai fait imprimer depuis ce petit ouvrage sous le titre, des Jeux
champêtres, et je Tai dédié à son altesse royale monseig^neur le duc de
Chartres. — (Note de V Auteur. J
DE MADAME DE GENLIS; 115
lettres n'est qu'un agrément) et dans le cours de la vie,
j'y ai peut-être .attaché trop de prix ; les grâces et les
talens ont eu trop d'empire sur moi. On trouve, dans
mes petites-filles, tout ce qui mérite véritablement
d'être loué : la conduite irréfurochable et les vertus
à la fois naturelles et raisonnées de tous les devoirs ;
et voilà ce qui doit particulièrement enorgueillir une
mère, surtout quand ces qualités admirables se trou-
vent réunies à la raison et à l'esprit ; d'ailleurs elles
ne sont nullement dépourvues de cette espèce de goût
pour les arts, qu'on trouvera toujours dans les per-
sonnes bien organisées ; elles n'ont pas le sentiment
exquis et les dispositions matérielles qui donnent en
musique des talens supérieurs, mais elles aiment à
entendre faire de la musique, et elles ont au degré le
plus distingué le talent du dessin et de la peinture ;
madame de Celles a de plus la science infuse de l'archi-
tecture ; on a rétabli, sur ses plans, le vieux château
de Skiplâcken, dont elle a fait une habitation char-
mante, ordonnant tout et conduisant tout avec une
économie et une intelligence véritablement extraor-
dinaires. Rosamonde, tout en faisant des tableaux
et des ouvrages charmans, a montré la même intelli-
gence dans l'établissement d'une grande ferme, et elle
est justement adorée à VUlers, par son ingénieuse et
constante charité pour les pauvres, les vieillards, les
enfans, et les malades 3 mais j'ui la'|>uérilité d'être
fâchée, au fond de Tâme, qu'elles n'aient ni la p^s .
116 MÉMOIRES
sion de la musique^ ni celle de la poéisie. J'offris à
Rosamonde de lui apprendre les règles de la versifi*
cation, non pour faire d'elle un poëte,* mais pour lui
donner une chose nécessaire à toute bonne éducation,
et sans laquelle il est impossible de juger ou de parler
passablement des vers, ou même de les bien lire ; ma
proposition n'eut point de succès : je n'en reparlai^
plus. Voilà des choses qui font soui&ir l'amour-
propre maternel; mais on doit facilement s'en con*
soler, lorsque d'ailleurs tous les vœux les plus impor-
tans d'une bonne mère sont exaucés ; Rosamonde,
ainsi que sa sœur, peuvent être citées à toutes les
jeunes personnes comme le modèle de toutes les
vertus.
J'ai beaucoup travaillé à Villers dans ce dernier été ;
j'y portai une soixantaine de pages de Pétrarque;
j'y finis cet ouvrage, moins la préface, que j'ai faite à
Carleponty et que j'ai datée de ce lieu, à l'instante
prière de ma nièce, qui attachoit à cela le plus grand
prix; j'ai fait en outre à Villers environ quatre cents
vers de mes Saints et Saintes; et enfin, j'y ai fait
encore un JEssai sur les arts] que j'ai écrit dans un
livre relié, orné de vignettes et de culs-de-lampe, que
je destinois à Alfred, et que je lui ai donné.
J'ai été privée d'un- grand délassement pendant
près d'un an. Je n'avois plus de harpe, ayant envoyé
la mienne à Alfred, afin qu'il en eut deux, car dans un
D£ MADAME I>£ GENLIS. 1)7
•
pays où yon n'en trouve point, un artiste ne peut se
passer de ce nombre, dans le cas ou quelque chose se
dérangeroit à Tune des deux. Il m'envoya ime petite
harpe de son ouvrage, et de mon invention, grande
comme une éventail, faite seulement pour exercer les
doigts, et sur laquelle je répétois tous les jours quel'
ques passages : cela n'est pas amusant, mais aussitôt
que j'ai pu acheter une harpe, j'en ai promptement
joué comme à mon ordinaire ; j'ai toujours trouvé
qu'il étoit stupide de perdre volontairement une
chose qui a donné de la peine à acquérir. Je passai
trois mois et demi à Villers, et de là j'allai au château
de Carlepont, chez ma nièce Henriette, où je restai
deux mois etquelques jours. Casimir alla s'établir à
Mantes avec toute sa famille, afin d'y vivre dans une
solitude qui convint parfaitement à ses sentimens re-
ligieux. Le temps se passe pour lui à Mantes
aussi heureusement qu'il peut s'écouler sur la ter-
re ; il le consacre ât Dieu, aux pauvres, aux prison-
niers et au travail. * Sa vertueuse femme partage ses
sentimens et sa conduite. Ils ont eu le malheur de
perdre l'année dernière un petit garçon qui étoit un
ange de beauté, et qu'ils ont regretté avec la plus
douloureuse amertume. Casimir a deux filles, dont
l'aînée, qui est une charmante enfant, Valérie, a
quatre ans, et dont je suis marraine. Enfin il a chez;
lui une jeune personne, Eliza, nièce de sa femme.
i 16 MÉMOIRES
aussi pieuse qu'elle est pure, et dont les tidens et le
bon caractère ajoutent extrêmement à ragrémeat de
son intérieur
Je ne travaillai pas beaucoup- à Cariepont: je n'y
fis guère que lire, penser, médit»!^ et causer. Ma^
nièce me lut beaucoup de choses d'un journal par-
ticulier et détaillé qu'elle a fait de tout^ce qullui^est
arrivé, et de tout ce qu'elle a vu d'intéressant, di^niîs
quinze ans; il est imposable d'écrire avec plus d'es^
prit et de naturel. Ce journal est chaitmant à tous
égards. Ses trois filles sont élevées dans des sen^
timen&très^reHgieux; elles sont charmantes par leur
innocence, la pureté et la bonté de leurs âmes< Leur
charité pour les pauvres est admir^ible : leur {dus
grand plaisir a toujours été de secourir ceux du vil*
lage, et d'aller soigner les malades. Elles sont toutes
les trois d'une figure agréable et d'une fraiehenr
éclatante ; j'ai toujours remarqué la même chose pour
les sœurs grises, ce qui semble couver que l'air de
la fièvre et des maladies n'est jamais contagieux pour
la charité chrétienne. Ma nièce et ses t^!t>is fillea
passent journellement des heures entières enfermées
dans les chaumières avec des malades et. des mori-
bons, et non-seulement leur santé n'en est point
altérée, mais elles ont toutes les quatre, comme je
l'ai déjà dit, une fraîcheur incomparable. Pendant
mon séjour à Carlepont, j'ai donné ious les jours aux
deux aînées de ce^ jeunes personnes, des règles de
DE MADAME B£ G^NLIS. 119
versification qu'elles ont parfaitement apprises. Ce-
toit la seule chose que je n'eusse pas enseignée à
Henriette, parce qu'elle ne l'avoit pas voulu ; et ce
qu'il y a de singulier^ c'est qu'elle s'est décidée à
l'apprendre avec ses filles, et qu'elle y a si bien réussi,
qu'elle a fait des vers charmans; ses deux filles en
ont fait aussi de fort jolis. Emma, l'aînée, a fait une
action bien touchante, il y a sept ou huit mois : étant
tête à tète auprès d'un poêle avec sa sœur M athilde,
le feu pUt aux habits de cette dernière ; Emma, sans
aller chercher des secours, se jeta sur elle pour l'é-
teindre ; elle y parvint, mais en se brûlant horrible-
ment les mains, et de telle sorte qu'elle en a été
mialade six semaines, et que l'on a cru, pendant huit
jours, qu'elle seroit estropiée ; ses mains garderont
toujours les honorables marques de cette action; elle
préserva entièrement sa sœur, qui â'eutpasune seule
brûlure. j
Carlepont est un lieu charmant par la salubrité de
l'air, l'étendu^ des jardins, la beauté des points de
vue, celle du diâteau, et l'agrément des environs^ ma
nièce y est adorée, et elle le mérite par sa charité
sans bornes. M. de Finguerlin gagne beaucoup à
être connu; je ne l'avois jamais vu do^ suite, et j'ai
été charmée de lui à ce voyage; il a de très-nobles
sentimens, et sa société est douce et piquante ; j'aime
la conversation, quand elle est aimable, et j'ai eu à
cet égard toute satisfaction à Carlepont ; j'y ai passé
120 MÉMOIftSS
des soirées dont je ne perdrai point le souvenir, J*ai
vu là un jeune homnie véritablement très-distingué 5
c'est un Suisse nommé M. de Zollikoffer; il n'a
jamais vécu dans le monde, et Ton croiroit, à son
tact, à la grâce de sa conversation, à son ton et à
ses manières, qu'il a passé sa vie dans la meilleure
compagnie ; sauB aucune fortune, il s'est mis à la
tête d'aune manufacture de laines établie à Carlepont
par M. de Finguerlin; il a beaucoup d'instruction
et d'esprit, et loin de dédaigner les travaux d'ouvriers,
il s'y consacre, pendant une grande partie de la jour-
née, avec, une simplicité, une activité, et une intelli-
gence, que je ne me lassois point d'adniirer, quand
je l'entendois si bien causer le soiic, également bien
sur toutes sortes de sujets, et que je me le représen-
tois travaillant dans la manufacture, animant les
ouvriers par son exemple, ou debout sur une charrette
en habit d'ouvrier, conduisant gaiement des ballots
de laine.
Je ne quitterai point Carlepont sans parler d'un
véritable miraclte qui y est arrivé. Il n'y a point de
réflexion à faire sur des* faits qu'il est absolument
impossible de nier; voici la chose sans aucun com-
mentaire : une jeune paysanne de vingt ans, nommée
Séraphine, avoit, depuis cinq ans, une jambe et une
cuisse paralysées ; elle ne pouvoit marcher qu'avec
deux béquilles^ et encore falloit-il qu'une personne
lui soutint les reins, qui étoient devenus si foibles
I
D£ MADAliJB DB 6ENLIS. 121
que^ sans ce secours^ elle n'auroit pu se soutenir; on
avoit épuisé tous les remèdes^ et ma nièce avoit fait
venir de Senlis, et même de Paris^ des chirurgiens et
des médecins^ qui tous l'avoient déclarée incurable ;
enfin Séraphine dit qu'elle étoit sûre de guérir, si on
pouvoit la conduire à Notre-Dame de lAesse, à quinze
lieues de Carlepont ; ma nièce paya les frais du
voyage : on mit la malade sur une charrette^ dans
laquelle on établit aussi sa sœur pour lui soutenir
les reins, et son père conduisit la charrette; arrivée
au terme du voyage, elle poussa un cri en apercevant
les clochers de Notre-Dame de Liesse, et elle dit
qu'elle sentoit sa jambe se ranimer ; enfin, elle des-
cendit seule de la charrette, prit ses deux béquilles
qu'elle porta, en l'air, et elle entra ainsi en courant
dans l'église de Notre-Dame de Liesse» où elle laissa
ses deux béquilles en offirande : le jour où elle revint
à Carlepont, ma nièce étoit à table avec M. de Fin-
guerKn, l'amiral Sercey, son oncle et sa famille; on
entendit tout à coup sonner le tocsin : tout le village
étoit en rumeur; on voyoit arriver Séraphine^ dont
le premier mouvement avoit été de courir à l'église;*
rien ne peut çxprimer l'enthousiasme des villageois
et celui de ma nièce^et de ses filles, à la vue de ce
miracle; 'le lendemain, le curé chanta le TeDeum
en action de grâces ; tous les villages voisins y ac-
coururent : le confessionnal du curé ne désemplis-
soit pas; il eut la consolation d'y voir des vieillards
TOME VI. .6
122 MEMOIRES
qui, pervertis par la révolution, s'en rapproehoient
pour la première fois depuis trente ans. A mon
arrivée à Carlepont, j'ai vu avec un vif intérêt cette
jeune personne, guérie depuis neuf mois, marcher
et courir dans le parc. Voilà des faits incontesta-
bles; les esprits forts n'y opposent que cette phrase:
elle a été guérie par la force de Fimagination.
J'ai fait à Carlepont de mares réflexions sur Tétat
de la religion en France ; il y a certainement un grand
mouvement religieux, mais il y a aussi une grande
conjuration contre la religion 3 en génér|il les jour-
naux qui s'appellent libéraux, renouvellent à cet égard
toutes les attaques des philosophes du dernier siècle;
ils n'ont ni leur esprit, ni leurs talent, mais ils ont
toute leur impiété, l'irréligion n'a plus de colonnes,
mais elle a encore des poteaTix ; il ne seroit pas fort
difficile de les renverser, mais on s'y prend mai; les
journaux royalistes disent souvent d'excellentes cho-
ses, qu'ils gâtent par la grossièreté des injures. .J/ai
formé le plan d'un journal que je veux faire*,^ et en
I
* Ce que j'ai &it. J'avois fait part de ce projet à sept ou huit
personnes, qui, tfès-bien intentionnées, me promirent d'y travailler
gratuitement^ mais diverses occupations les forcèrent de manquer à
cette parole : je me trouvai tout à coup chargé seule de ce travail ;
je p*y ai j^ suffire 3 je fus obligée de l'abandonner, dans le moment
même où il avoit le plus de succès. D'ailleurs j'ai reconnu depuis
que nul journal, quelqu'agréable qu'il puisse être, ne peut réussir et
durer qu^en paroissant tous les jours : il faut ^u'il devienne une
habitude du matin pour chaque abonné. On recueillera dans des
Blâ MADAME BB GBNLfS. 123
outre, je veux publier une partie des éditions épurées,
dont j'avoîs proposé à l'empereur la réimpression,
sans renoncer à celle de l* Encyclopédie ; voilà bien
des projets et du travail; mads si Dieu l'approuve,
il me donnera, malgré mon âge, le temps, les moyens,
et la force de les exécuter.
Je n'ai jamais perdu de vue l'intention que
j'ai depuis si long- temps de me mettre dans un
couvent à Paris 3 mais je ne trouvai point d'appar-
tement vacant; j'eus l'espérance d'en avoir un dans
quelques mois,.et je pris la résolution à Carlepont-
de passer, en attendant, un mois ou six semaines à
Paris pour l'arrangement 4e mes affisiires, et ensuite
d'entrer dans un couvent, si j'y trpuvois un logement,
ou d'aller à Mantes passer l'hiver.
Pétrarque a paru sur la fin de iuon séjour à Car-
lepont; aucun de mes ouvrages n'a eu plus de succès
dans le public et dans la société. Les journaux,
suivant leur habitude, libéraux ou royalistes, n'en
ont rien dit du tout, ou n'en ont parlé qu'avec une
grande malveillance, très-brièvement, et sans aucune
citation ; mais cependant ceux qui en ont fait men-
tion (entre autres le Journal des Débats^ article de
M. HofFman), se sont accordés, dans tous les partis,
à dire, en propres termes, que j^avois atteint dans
volumes de mélange les articles que j^ai données, dans ce journal.
Pose croire qu^on ne les trouvera ni communs, ni ennuyeux.--(2Vb^e
de VAwUuT^
6*
224 ' MÊMoiaES'
cet ouvrage le plus haut degré de la perfection du
style; ce jugement méritoit bien que Ton fît quelques
citations, et, comme je l'ai dit, on n'en a fait aucune*
Ceux qui travaillent aux journaux libéraux sont mal-
veillans pour moi, parce que j'aime la religion, et
que j'attaque sans cesse les prétendus philosophes.
De petites jalousies et de petites querelles littéraires^
anciennes et nouvelles, mon indépendance, l'aversion
que j'ai toujours eue pour toute espèce d'engagement
dans un parti, donnent aussi aux journaux royalistes
une constante majveillance pour moi. Ils soutien-
nent la cause de la religion, et il est étonnant qu'ik
aient passé sous silence un ouvrage aussi religieux
que Pétrarqucy et qui a fait autant de sensation,
quand ils louent continuellement les plus médiocres
productions, et même les plus mauvsdses ; telles sont
les injustices que l'on m'a fait éprouver, sans inter-
ruption, dans tout le cours de ma longue carrière lit-
téraire ; je n'ai eu ni preneurs ni défenseurs^ et au
contraire, dans tous les temps, tous les partis ont
été contre moi, et il m'a fallu supporter encore
T>eaucoup d'inimitiés et de jalousies personnelles ; et
psômi les gens qui m*aimoient, il ne s'est pas trouvé
une seule personne qui ait eu le courage de prendre
une plume pour die défendre. Je puis dire avec
vérité, comme auteur, que j'ai eu à me plaindre de
tout le monde, excepté du public. Cette singulière
phrase est le précis fidèle de ma vie littéraire } et je
DE MADAME DE GENLIS, 125
dois être d'autant plus touchée de la faveur persévé-^
rante du public, que je ne la dois qu'à mes ouvrages.
Je puis me rendre ce témoignage de n'avoir jamais
écrit qu'avec une intention morale et religieuse, de
n'avoir jamais fait une seule critique contre ma cons-
cience, et de n'avoir critiqué vivement que ce qui
m'a paru pernicieux ou dangereux. Je crois que je
suis le seul auteur parmi nous qui, ayant autant écrit,
et depuis si long^temps, n'ait jamais été en contra-
diction avec lui-même. Je suis aussi le premier
auteur qui ait eu l'idée de présenter toigours les ins-
tructions religieuses sous des formes dramatiques
et rcHnanesques. Il étoit impossible, dans le temps
où j'ai vécu, d'offrir avec succès aux gens du monde
des livres de morale et des traités de morale; des
réfutations tout en raisonnemens, eussent-elles été
parfaites, n'auroient assurément pas produit contre
la fausse philosophie une impression aussi forte que
celle de mes nouvelles et de mes romans: il n'v a
certainement pas d'argumens qui puissent démontrer
aussi bien l'horreur des principes philosophiques, que
la scène (qui a été si remarquée) que j'ai placée dans
les Parvenus, et dans laquelle mon héros se trouvant,
pour la première fois, à une horrible séance des jaco-
bins, soutient ensuite à son ami qu'il les a trouvés
très-modérés, parce que, disciples des. philosophes,
ils sont en effet mille fois plus modérés que leurs
maîtres ; ce que mon héros prouve, par un grand
126 MEMOIRES
nombre de citations qui font frémir^ et qui sont tel-
lement irrécusables^ que les disciples actuels de
Voltaire, de Diderot et d'Helvétius, n'ont pas fait à
cet égard la plus légère réclamation. Enfin, je crois
que nul littérateur n'a peint avec autant de détails et
plus de vérité les mœurs du dix-huitième siècle et du
commencement de celui-ci, et n'a donné une idée plus
juste du ton de la cour, de celui des gens du grand
monde', et n'a présenté des caractères plus variés et
mieux soutenus. '
Quant à mon influence, j'ose croire qu'elle a été
utile à la religion, et que, par une. faveur particulière
de la providence, ma foible ^ain a porté de redoutables
coups à la faussé philosophie ; je me flatte encore
d'avoir eu sur l'éducation publique et particulière une
heureuse influence, notamment sur l'étude des langues
vivantes que j'ai mise à la mode ; sur l'emploi des
jeux et des récréations ; sur la gymnastique de l'en-
fance et de la jeunesse, dont j'ai donné les premières
idées dans mes Leqons d^une gouvernante. On me
doit encore l'abolition totale des contes de fées, lec-
ture autorisée jadis dans l'éducation de l'en&nce et
de la première jeunesse. Le conte qui se trouve
dans les Veillées du Château et que j'intitulai (il y a
quarante ans) la Féerie de Vart et de la nature, a fait
connoitre que le véritable merveilleux, puisé dans les
œuvres du Créateur, '. surpasse infiniment tout ce
qu'une imagination déréglée peut inventer en ce
, DB MADAME DB GBNLIS, 127
genre; et enfin ce conte a donné en général à la jeu-
nesse le goût de la plus belle et de la plus attrayante
de toutes les sciences, celui de Thistoire naturelle,
science sur laquelle sont fondées les découvertes, les
plus utiles, les plus brillantes, et par conséquent
toute la magie des beaux-arts et même celle des arts
d'industrie. En un mot, je crois avoir combattu
avec succès le mauvais goût en tous genres, et parti-
culièrement en littérature, l'affectation, l'emphase, le
néologisme et le gsdimatias.
Je quittai Carlepont le dernier de novembre 1819 ;
M. d€ Valence m'ayant offert mille fois, depuis dix-
huit mois de me loger, je lui demandai l'hospitalité
qu'il m'accorda avec toute la grâce possible; une
des choses qui me détermina, à cet égard, tut l'espé-
rance de pouvoir contribuer à prévenir un procès
entre lui et mon petit-fils. Je comptois ne rester
chez lui que dix ou douze jours; mais, ks affaires ne
finissant point, j'y restai infiniment plus long-temps,
et sans pouvoir rien terminer.
Dans les premiers jours de l'année 1820, madame
la comtesse de Choiseul (née princesse de Beauffre-
mont) m'envoya le présent le plus ingénieux et le
plus charmant que j'aie reçu de ma vie: c'est une
écritoire en bronze et >en dorures, magnifiquement
travaillée, et portant une petite pendule surmontée
d'une figure de bronze assise et tenant un livre d^or,
sur lequel ces mots sont gravés : œuvres de Genlis^
126 MiâMOIEES
Pétrarque et Laure. Ce sujet, qui sert de couvercle
à récritoire, s'enlève et forme un superbe serre-pa-
piers, qui, détaché, laisse voir Técritoire la plus riche
et la plus élégante ; sur la base de cette écritoire sont
gravés ces jolis vers: '
La dooce utilité d*ime telle lecture^
Ainsi que ce cadran qu'elle lemble hàter^
Suivra le cours des temps, et d^une gloire pure
- Marquera les progrès, sans Jamais s*arréter.
La forme, la proportion, le bon goût des omemens,
la grâce et l'utilité de Tinvention rendent ce meuble
véritablement unique, et l'ingénieuse amitié qui l'in-
venta pour moi lui donne à mes yeux un prix ines-
timable : je lui envoyai à ce sujet les vers suivant :
Bans le tracas du nouvel an.
Je rêveen paix devant mon écritoire.
Les yeux fixés sur mon Joli cadran ; ~
Ce don si précieux retrace à ma mémoire
Tout ce qui peut charmer mon esprit et inon cœur ;
I>e la marche du tempe la redoutable imagée
Ne m^oifre qu^un cercle enchanteur, ' ' ^
Sans efiroi, je songe à mon âge :
La Jeunesse est ,dans le bonheur !
Ah ! sur mes derniers jours quel est'donc votre empire.
Mes travaux maintenant me paraîtront si doux !
Je ne puis compter Pheure et Je ne puis écrire,
Sans désormais penser à vous.
C'est encore madame de Choiseul qui me donna.
DE MADAMB DE 6ENLIS.
129
l'année suivante^ un écran dont voici la petite his-
toire :
Elle m'avoit demandé de lui donner un écran de
main^ de mon ouvrage; je trouvai dans un vieux
Hvre ce qu'on appelle le quarré magique, fotmhnt
le nombre quinze en tous sens ; je traçai en or ces
chifires, que j'entourai de couronnes de fleurs ; j'or-
nai le tout d'une guirlande^ et sur le revers de l'écran
j'écrivis les vers suivans: -
4
9
2
3
5
7
. a
1
6
Quinze eât un nombre que je hais,
Et cette aTersion ne changera jamais 3
C<^ quarré savant et magique
N^offre rien à l'esprit qui lui plaise, ou le pique.
Il faut convenir qu^à quinze ans -
On est communément jolie ;
Mais toi^ioars la fin du printemps
En est la plus belle partie.
A vingt-cinq ans on aime mieux:
6**
130 - MÉMOIBSS
_ Cert râg« brillant de la vie,
LonquMl n^est pas trop orageux.
Sur un g^nd tapis vert, sor une table ronde.
Les cartes attirant et fixant tout le monde,
Quinze peut quelquefois paraître un nombre heureux ;
Mais cependant la fortune inhumaine
Rend le quinxe nn jeu désastreux :
Ce nombre encore alors n*excite que ma haine.
D'un quinze-vingt que le sort est affreux !
Souvent dans la vieillesse, hélas ! on doit s'attendre
A ce destin si rigoureux.
Et qui seroit pour moi doublement malheureux 3
J'aime à vous regarder ainsi qu'à vous entendra
Vous le savez, mon plaisir le plus doux
Est de vous voir chaque semaine*:
Jugez de mon chag^, figurez-vous ma peine.
Quand je vous donne un riendez-vous.
D'être remise à la quinzaine / ,
Après avoir reçu cet écran, madame de Choiseul
m'en donna un que l'amitié rendit beaucoup trop
flatteur, mais qui est si ingénieux, que je dois le
citer par amour-propre pour elle; un côté contenôit
le quatre magique et mes vers, entouré d'une guir-
lande d'immortelles et de feuilles de chêne, portant
des noix de galle, avec lesquelles on fait l'encre;
l'autre côté portoit la réponse (qu'on va lire), enca-
drée par une guirlande de petites couronnes de laurier
au nombre de quarante, et dans chaque couronne se
trouvent en petits caractères les titres d-un ou de
* Tous les dimanches, au soir.
DE MADAME DE GENLIS. 131
plusieurs de mes ouvrages, de sorte que ce catalogue
complet se trouve dans ces quarante couronnes.
Voici la réponse :
Ce nombre quinze, qui des ans
Est l'époque la plus jolie,
l^Test pas non plus l*un des instans
Que je préfère dans ma vie ;
Bien avant je vous admirois,
Et c'est aimer quand Pâme est pure j
Depuis, vous voyant de plus près|,
Pal reconnu que la nature
»
STétoit, en vous f<»inant, pour ne rien oublier,
Soumise à beaucoup plus qu'à trois fois quàintupUr
Les grâces, les droits qu'elle donne.
Et que rarement on pardonne \ .
Car, pour mieux vous servir, elle aura nporcelés
Ces beaux esprits, peut-étre, en un corps rassemblés.
Qu'après un triple quinze on compte ;
Mais comme vraiment j'aurois honte
D'oser exagérer où tout est vérité.
C'est bien exactement le tier9^ de quinze ôté.
Mille talens divers sont joints à ce génie.
Qui nourrit la jeunesse et consume l'envie ;
Ah ! qu'il est malheureux celui qu'elle poursuit,
Qui, jaloux du plaisir auquel il est réduit, ^
Repoussant la raison, craignant son assistance, .
Vous hait, pour échapper à la reconnoissance !
Oui, plus à plaindre encor qu'un pauvre gutiue-vt'n^.
Qui du moins sent, bénit la main qui le soutient,
n endurcit son cœur, il ferme son oreille !
Que je sais mieux jouir ! heureuse dès la veille^
Quand accourant chez vous, ainsi qu'il m'est permis.
132 MÉMOIRES '
Ce Jour heureux de la ■emaine.
Attendu, désiré, hélas ! parfois remis
A l'interminable quinzaine.
Qu'avec oi^dl je sais que tous daignez compter.
Qu'il m'est plus doux encor de vous voir redfuter :
Enfin, bien installée à la placé chérie.
De vos soins indulgens, enchantée,' enhardie.
Est^n plus heureuse a quinze ans T
Non, les attraits les plus puissans
Ne pouiToient procurer ces heures fortunées.
Et cet entier oubli du temps.
Qui charment nos longues soirées ; ■
Mais un regret les suit, puisqu'il faut les finir.
On s'arrache, on revient, on se sent retenir;
Je réprouve toujonra j alors que l'on m'appelle.
Qu'on m'a dit iquinze fois, dont en vain j'ai îHmi : ~
^ ÎPartez donc, il est tard, laissez reposer celle
Dont l'esprit seul n'aura jamais dormi.
Je revis, dans ce commencement d'année, et avec
un grand plaisir, Astolphe de Custine : notre amitié
s'est fortifiée durant notre absence ; il m'a écrit des
lettres charmantes à tous égards, et qui contiennent
de beaux vers de sa composition sur divers sujets;
presque tous étoient des vers religieux. Ce jeune
homme m'intéresse également par le nom qu'il porte,
par ses nobles sentimens, par la vivacité de son ima-
gination, et par l'étendue et l'originalité dé son esprit.
Il m'a envoyé un charmant livre blanc de souvenirs,
dont les deux premières pages contiennent un joli
paysage, et des Vers de lui, qui se rapportent aux
confidences qu'il m'a faites.
/
D£ MADAME DE GENLIS. 133
Voici les vers :.
•L*amour afironte la tempête.
Et rÎQsensé, dans son orgueil,
Ma]g^é Torag^e qui s^apprète.
Veut encore braver i^écueil.
Crains le doux penchant qui t*entraine.
Amour, fuis un espoir trompeur ',
Cède à Tamitié qui t*eu chaîne,
Pour te rendre le vrai bonheur.
L*amitié, passion du sage,
Résiste au temps qui nous détruit :
C^est un abri pendant Torag^,
C'est un flambeau pendant la nuit.
Elle attend le cœur qui s^ égare;
Corrigeant, mai^ avec douceur.
Sa main bienfaisante répare
Et les fautes et le malheur.
Conservant le projet de donner au public des édi-
tions épurées, avec des notes critiques de moi, de
V Emile de Rousseau, du Siècle de Louis XIV^ et du
«Sïèc/e de 'Louis XP] de Voltaire, j'y travaillai tou-
' jours avec ardeur depuis mon retour de la campagne 3
j'ayois déjà, à cette époque, presque fini mon travail
sur Emile. Cet ouvrage, qui contient tant de so*
phismes pernicieux et tant d'impiétés, mêlés à de
très-beaux éloges de la religion, cet ouvrage, dîs-je,
a corrompu un nombre infini de jeunes pères de
famille, et déjeunes instituteurs. Il y avoit plus dç
/
134 MÉMOIRES ^
trente-cinq ans que je ne Tavois lu : je Tavois totale-
ment oublié, et cette lecture me causoit une surprise
inexprimable ; l'expérience que j'ai acquise rendoit
inexcusables à mes yeux ces extravagances et ces
inconséquences ; c'est un bien mauvais livre en tous
sens, il est même en général mal écrit, à Texception
d'un très-petit nombre de morceaux ; le style en est
également négligé, incorrect et diffus ; et enfin je ne
connois pas de livre plus ennuyeux. J'en ai retranché
toutes les choses contraires à la religion et à la morale ;
et je combats, dans des notes, les contradictions sans
nombre qui s'y trouvent^ et les folies systématiques
que l'auteur y propose pour son chimérique élève ;
cet ouvrage n'auroit jamais fait de bruit, s'il n'eût pas
été fou. Mais cette folie, comme je l'ai dit ailleurs,
il y a trente-six ans,n'étoitpas sans dessein ; Rousseau
réunissoit à beaucoup d'esprit une extrême finesse :
il avoit parfaitement calculé les moyens sûrs de réus-
sir universellement dans ce temps : l'académicien
Thomas avoit mis l'emphase à la mode, Rousseau
exagéra ce défaut, surtout dans JSmiley où. il le porta
souvent jusqu'au ridicule, particulièrement dans les
déclarations d^amxmry de Pinnocente et modeste «S<o-
phie à Emile ; et le vulgaire des jeunes gens appelle
cela de F élévation, de la chaleur et (le l'énergie; il se
montra passionné pour les femmes, et presque toutes
le prirent sous leur protection ; les dévots lui pardon*
nèrent son scepticisme et de véritables impiétés en
DB MADAMB DE GENLIS. 135
faveur de quelques morceaux religieux qu'ils se plu-
rent à citer. Rousseau ne voulut point se déclarer
nettement phihsophej 1®. parce qu'il ne pouvoit se
résoudre à plier gous un chef; 2°» parce qu'au fond
de l'âjne, il méprisoit le cynisme dégoûtant et l'effron-
terie de leur doctrine toujours affirmative; mais
néanmoins il ne fut pas sans ménagement pour la
secte^ car, outre ses impiétés, il imagina, lorsqu'il
voulut peindre le plus honnête, le meilleur et le plus
vertueux des hommes, de donner à cet homme un
athéisme incurable ! • . • • Tel est M. de Volmar dans
la Nouvelle Héloise ! et ce même Rousseau a dit et
répété, dans d'autres ouvrages, que l'athée qui sou-
tiendroit qu'il ne seroit pas capable, s'il pouvoit, de
commettre tous les crimes les plus atroces pour le
moindre de ses plaisirs, seroit un men^et<r/*! . • .C'est
encore ce même Rousseau qui a dit : Tenez votre
dme en état de désirer que la religion soit vraie, et
vous rien douterez jamais. Et voilà comme il a plu
à tout le monde, et comme tout le monde a toléré
sans efforts ses inconcevables contradictions. Quant
au génie qu'on lui accorde, il n'en a pas eu plus que
les autres incrédules; ce qu'il y a de mieux dans
Emile est servilement pris de Montaigne et de
* Rousseau a pillé Ricfaardson, en calquant sur Clarisse et miss
Howe ses deux caractères de Julie e^ de Claire. Il est vrai que,
pour se les approprier, il les a entièrement gàtès. — (Note de
VAftieur.)
136 MÉMOIRES
Balzac ;* et il est impossible de montrer du génie
avec des inconséquences sans nombre, et par consé-
quent l'incapacité absolue de faire un bon plan, et
lorsqu'enfin on a fait des romans, qui sont tous égale-
ment dépourvus d'imagination et de conceptions
ingénieuses et neuves.
• Casimir vint me voir deux fois dans les commen-
cemens dé mon séjour, rue Pigale, chez M. de Valence.
Sa conduite à Mantes est au-dessus de ce que je pour
vois désirer ; ce n'est point par lui que j'en ai su les
détails. Il n'existe pas dans le monde une personne
qui ait plus que lui l'aversion de se vanter de ses
bonnes actions; et si ses occupations multipliées ne
Tempéchoient pas de lire ces Mémoires, et si d'ailleurs
je u'ordonnois pas que, dans l'impression de cet ou-
vrage, on ne retranchât pas une ligne de tout ce qui
s'y trouve écrit, je suis bien sûre qu'il en ôteroit
presque tout ce qui le regarde. Je n'ai connu le
détail de sa conduite à Mantes, que par madame la
duchesse de Bourbon» qui le tenoit d'une amie qui
est établie dans cett^ ville (madame la comtesse de la
Saumez.t) Madame la duchesse de Bourbon, qui
s'intéressoit à Casimir, lui avoit demandé de ses
nouvelles : elle trouva sa réponse si touchante que,
* J^ai cité ce passage tout entier dans un de mes derniers ouvrage,
^[N(âe de r Auteur.)
f Fille du célèbre Gerbier, et digne de son père par ses nobles sen-
timens et par toutes les qualités du cœur et de resprit.— (iVbte de
VAuieur,)
JDE BiADAMB DB GBNLtS. 137
bien sûre du plaisir qu'elle me feroit^ elle me l'envoya ;
et cette lettre contient les détails de la conduite édi*
fiante de Casimir et de sa femme^ et de tout ce qu'il
a fait pour des prisonniers condamnés à murt^ et du
courage et de l'humanité qu'Û a montrés dans un
incendie. Casimir, après cet événement^ vint deux
fois de Mantes à Paris, pour me voir, et il ne me dit
pas un seul mot de cette aventure. Je respecte moi-
même la modestie de Casimir, et je n'en dirai pas
davantage ; j'ajouterai seulement qu'il est doublement
utile et beau de donner de tels, exei^ples, dans la
jeunesse.
Malgré tous mes travaux et toutes mes occupations,
je trouvai encore le moyen de faire un petit ouvrage
particulier que j'écrivis de ma main, dans un livre
relié en maroquin et que j'ornai de vignettes et de
culs-de-lampe, peints par moi. Ce manuscrit de
cent pages, d'une écriture très-fine, en feroit à peu
près trois cents d'impression in«12 ; il a pour titre.
Essai sur les beaux-arts. Je crois qu'il contient des
idées neuves, particulièrement sur la musique instru-
mentale ; je n'en ai fait aucun brouillon, et je n'en ai
gardé aucune copie.
Voici pourquoi j'avois fait cet ouvrage : une ser-
vante avoit brisé la belle harpe qu'Alfred a emportée,
il l'a renvoyée à Paris pour la faire raccommoder par
M« £rrard ; je lui mandai que je me chargeois du
raccommodage et de tous les frais 3 sa reconnoissance
138 MÉMOIRES
fut si vive et si touchante, que je résolus de lui (sûre
encore, dans ce genre, le plus beau de tous les pré-
sens, une superbe harpe à demi-ton de la nouvelle
mécanique d'Errard, sur laquelle on peut jouer, com-
me sur le piano, toutes les modulations possibles. Il
falloit cent louis pour acheter une harpe de ce genre :
je ne les avois pas, j'imaginai de faire le livre dont je
viens de parler et de le proposer en paiement à Errard,
qui l'accepta sans difficulté ; mais madame de Choi-
seul, pensant que pour Alfred j'en pourrçis tirer un
meilleur parti, eut l'idée de le faire proposer à M. le
comte de Sommariva, amateur si magnifique et si
éclairé ; j'eus l'idée, pour faire sûrement agréer ma
proposition, de joindre à ce livre un Catalogue pitto-
resque de son beau cabinet de tableaux. Madame de
Choiseul, avec son affection accoutumée pour moi, se
chargea de cette négociation par le moyeu de madame
la marquise de Grollier, amie de M. de Sommariva,
et qui, avec une bonté parfaite, a écrit en Italie à
M. de Sommariva, pour iui faire ma proposition,
J'attendois sa réponse, qui fut extrêmement favora-
ble j alors, j'envoyai à Alfred la vieille harpe bien
raccommodée, une belle toute neuve à demi-ton, et
comme je lui avois déjà sacrifié la mienne, il eut en sa
possession trois excellentes hai*pes, tous frais de port
et d'emballage payés. Je m'applaudis de lui avoir
fait ce présent, puisque, -par son étude et son génie
de' mécanicien, il est parvenu, en fort peu de temps,
DE MADAMX IXE GKNLJS. 139
à faire parfaitement toutes les mécaniques les plus
compliquées d'Errard.
Anatole de M ontesquiou^ qui m'avoit déjà montré
beaucoup de très-jolies fables dé lui^ m'étonna^ dans
le cours de cette année^ en me lisant des fragmens
d'une tragédie qu'il venoit de finir^ qui est intitulée^
FTmda, reine de Pologne. Il y a véritablement beau-
coup de talent dans cette pièce, et je vois, avec un
extrême plaisir, que le jeune auteur acquerra sûre-
ment une juste célébrité 5 l'amitié si tendre que j'ai
pour lui me fera sentir vivement tous ses succès.
A cette époque, madame de Choiseul me mena
chez madame Lebrun, dont j'admirai les ravissans
ouvrages; je savois qu'elle devoit faire pour une
église un tableau représentant sainte Geneviève, et
qu'elle désiroit vivement que je lui donnasse les vers
que j'ai faits sur cette sainte, qui ne sont point dans
YAlmanach des saints, que je publiai, cette année ;
je les lui donnai, en y ajoutant un envoi que je lui
adressai. Voici les vers de sainte Geneviève, et mon
envoi :
SAINTE GENEVIÈVE.
Prier Dieu, g^arder ses troupeaux,
Filer, rêver, contempler la nature.
Se reposer sur la verdure
Avec sa croix et ses fuseaux :
Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux !
Innocente et simple bergère,
A Tabri desméchans que ton sort fut heureux !
Combien doit t*envier, à son heure dernière,
Le jnondain, ou Tambitieux !
X
140 MBMOIRBS
ENVOI A Mme LEBRUN.
J*ai parlé de set moenruy J*ai parié desa yie:
Mail pour la peindre il faudroit vos coalears.
Et de vos pinceaux enchaotears
La douce et brillante ma^^e;
Ma main n*a^ pu tracer qu'un demin imparfait.
Et voua nons oflHrex nn raviasant portrait.
J'appris peu de jours après Texécrable attentat qui
priva la France d'un prince digne d'être aimé, et les
beaux-arts, d'un protecteur généreux ; sa mort fiit
sublime 1 La magnanimité, la sensibilité touchante,
la piété, et le courage, sans aucune ostentation, qu^il
montra dans ses derniers momens, ne peuvent être
inspirés que par les sentimens les plus purs de la
religion, qui développe et qui exalte, à cet instant
suprême, tous les sentimens élevés ; et, comme Ta
dit l'un de nos plus éloquens orateurs,* JLes grandes
âmes paraissent être faites pour la religion. Cet
événement affreux et tous ses détails me causèrent
tant de saisissement;, d'attendrissement et d'horreur,
que ma bonne santé en fut véritablement altérée ; le
général Valence, mes enfans, mes élèves, mes amis,
partagèrent tout ce que j'éprouvai à cet égard ; pen-
dant plus de quinze jours, nous ne pouviohs parler
d'autre chose ; chaque détail ajoutoit à nos regrets,
*
à notre profonde tristesse, et à notre admiration pour
»
• MassilloQ.
Bfi MADAME DB t^BNLIS. l4l
Tauguste veuve de cet infortuné prince. Laçons-*
temation fut générale parmi le peuple, et dans toutes
' les classes ; on découvrit des trésors jusqu'alors in-
connus de bonté^ et les actions les plus touchantes de
ce malheureux prince ; son oraison funèbre se com-
posoit ainsi par des faits et des récits qui se trouvoient
dans la bouche de tout le monde, et l'éloquence n'y
pouvoit rien ajouter : les pleurs et les gémissemens
d'une foule de pauvres, qui entouroient l'Elysée-
Bourbon, étoient plus éloquens que les discours des
plus grands orateurs ne pouvoient l'être.
Le célèbre Dupuytren, et les autres chirurgiens qui
firent l'ouverture de son corps, dirent que, anatonii-
quement parlant, il étoît impossible qu'il eût pu sur-
vivre quelques minutes au coup mortel qu'il reçut.
Il y survécut six heures^ et demie, avec toute sa tête
et sa présence d'esprit jusqu'au dernier moment;
C'est un miracle de la grâce divine. M. Dupuytren,
qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n'a
jamais rien observé d'aussi frappant et d'aussi su-
blime ; et il en fut tellement touché, que, depuis ce
monient, sa piété est aussi vive que sincère, je tiens
ce fait d'une personne qui le voit presque tous les
jours. Madame la duchesse de Berri montra, dans
cette occasion, une sensibilité et une élévation d'âme
qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La
douleur de toute la famille royale fut bien touchante.
Mademoiselle d'Orléans, que j'eus l'honneur de
142 MÉMOIRBS
voir dans les premiers jours de cette horrible catas*
trophe, en étoit bien profondément affectée, ainsi que
M. le duc d'Orléans: l'un et Taiftre me contèrent
une infinité de traits intéressaus de la mort et des
sentimens sublimes de monseigneur le duc de Berri ;
sa piété fut celle d'un saint, et son courage celui d'un
héros. Les dames de madame la duchesse de Berri,
qui accoururent dans ce moment fatal^ 4toient en
habits de fêtes, parce qu'elles sortoient d'un bal ;
elles étoient toutes couvertes de fleurs et de clinquans :
elles entourèrent, dans ces costumes, le lit du prince
à l'agonie, et la robe blanche de madiame la duchesse
de Berri, garnie de roses, fut trempée de sang, les
princesses mêmes en avoient des éclaboussures sur
leurs vêtemens. Pendant ce temps, à deux pas de
/ cette scène d'horreur, l'opéra continuoit : on chan-
toit et on dansoit ; quand dans le premier petit salon,
où l'on établit d'abord le malheureux prince, on
ouvrit une porté pour donner de l'air, on entendit
distinctement l'orchestre et les voix.
M. de Chateaubriand eut la bonté de m'envoyer
une brochure qu'il fit "très-promptement après la
mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéres-
sant écrit sera toujours un monument précieux par
les faits qu'il contient, par le talent et la pureté de
principes ef d'intentions qu'on y trouve, et qui ont
illustré déjà tous les ouvrages précédens du même
auteur ; je lui reprochai seulement, dans le temps.
I
DE MADAME DE 6ENLIS. ^143
d*avoir omis^ dans ce morceau historique, un trait
admirî^ble de la ^vie de son altesse royale Madame,
duchesse d'Ângouléme."*^
M. Dupuytren * fit aussi une excellente relation
* Ce trait est d*ane telle sublimité qu^on ne peut s^empécher de
le rapporter ici: Le vertueiyc confesseur de Louis XVI, Pabbé
Edgeworthy après avoir assisté dans leurs derniers moniens, avec
un zèle admirable, des prisonniers républicains français, prit la
maladie contagieuse dont ils étoient atteints. S. A. R. Madame, du-
chesse d*Angoulême, qui se trouroit dans le même lieu, demanda
et obtint de monseig^neur le duc d'Angouléme, d*aller sur-le-champ
soigner ce digne ecclésiastique, qui avoît exposé sa vie en donnant
à notre auguste et malheureux roi les dernières consolations de la
religion ; il falloit bien de la piété et de la force d*âme pour ne pas
refuser une telle demande. S. A. R. n*hésita point à accorder cettç
touchante permission. Auœitôt, Madame, duchesse d^Angoulême,
malgré Taffreux danger de prendre une maladie épidémique et mor-
telle, se rendit auprès de Tabbé Edgewortb, et le soigna avec Passi-
dnité et toute Taffection que pouToit produire une piété qui étoit â la
fois angélique et filiale. Le saint abbé mourut ; Madame, duchesse
d^Angoulême, ne fut même pas malade : ainsi le del renouvela pour
elle le miracle qu^il avoit déjà fait pour les illustres filles de Louis
XV.— (2Vbte de V Auteur.) ,
• A dix-sept ans M. Dupuytren fut nommé professeur à PËcole
de Santé de Paris^ et ouvrit des cours de chirurgie et des eours
d^anatomie. Il succéda à M. Dumeril dans la place de chef des
travaux anatomiques ; et à viog^-quatre ans, il obtint la plaoe de
chirurgien en second de PHÔtel-Dieu de Paris. Il en est chirurgien
en chef depuis 1815. M. Dupuytren a perfectionné et même inventé
plusieurs instrumens. Sa clinique est suivie par no grand nombre
d^élèvesj auxquels il ne permet peut-être pas assez de Joindre Tex-
pêrience de la main et Fusage des Instrumens, à Tinstruction quMIs
tirent de ses leçons. M. Dupuytren a publié plusieurs Mémoires,
144 MÉMOtàSd
de ce tragique événement. Cet écrit, qui fait tant
d'honneur à sa supérieure habileté, à son esprit, à son
Ame, et même à sa manière d'écrire, n'a point été
rendu public. M. Dupujrtren, avec la plus aimable
obligeance, voulut bien m'en donner deux exem-
plaires.
Dans le cours de cette année parurent les poésies
de M. de Lamartine*. Ce jeune homme n'avoit que
*
uu« Théê9 et deux Dtêeowrs relatifs à Fart quMl pratiqoe. Ce pro-
AMMur célèbre furtout par la hardieese et la dextérité de ses opéra-
tloDt, est né à Pierre-Buffière en 1778.— ^iVofe de P Editeur J
• Vli^le et Racine sont peut-être les deux seuls poètes dont le
talent n*aU point subi ces inégalités, ces faiblesses, et, si je puis
ni^exprimer ainsi, ces lassitudes qui semblent prouver que le génie
aussi a besoin de repos et de sommeil* Où Je trouver beauepup de
beautés, dit Horace, Je ne suis pas blessé des défauts. Les poésies
de M. de Lamartine me donnent aussi cette heureuse insensibilité.
Dans sa Lettre à M. Casimir Delavigne, il y a sans doute plusieurs
choses à reprendre, mais Je n^en ai point g^dé le souvenir, tandis
que les vers suivans sont restés dans ma mémoire :
D^un ton plus Aunilier, d'une voix plus touchante.
Je voulois te parler et voilà que Je chante.
Ainsi quand sur les bords du lac qui m'est sacré.
Séduit par la douceur de son flot axuré.
Ouvrant, d*un doigt distrait, Tanneau qui la captive,
J'abandonne ma barque à Tonde qui dérive,
Je ne veux que raser, dans mon timide cours,
De ses golfes rians les flexibles contours.
Et sous le vert rideau des saules du bocage,
Glisser en dérobant quelques fleurs aii rivage.
Mais du vent qui s'élève un souflein aperçu
Badine avec ma voile et Penfle à mon insu ;
BE MADAMB I>£ i&ENLIS. 145
vingt-six ans; il est aussi estimable par sa conduite
que remarquable par son talent, il est petit-fils de
madame Desrois, ancienne sous-gouvernante de mes
élèves, qui ne lui furent confiés que dans leur pre-
mière enfance*. * La vieille comtesse de Rochambeau
étoit alors gouvernante, madame Desrois souffrit
beaucoup sous ses ordres ; elle venoit me conter tous
ses chagrins, que j'eus toujours le bonheur d'adoucir,
en les détaillant à mesure à madame la duchesse de
Chartres ; madame Desrois me montra alors la plus
vive reconnoîssance, et je n'ai rien fait depuis qui aft
dû altérer ce sentiment ; des sujets particuliers de
mécontentement ne m'ont point empêchée de m'in-
téresser vivement à son petit-fils. J'eus même l'hon-
neur de parler de lui à mademoiselle d'Orléans, et de
lui dire qu'il étoit bien digne d'elle de le protéger
de tout $on pouvoir; cette aimable et sensible prin-
JLe flot silencîevx, sur la liquide plaiae^
Pousse insensiblement la barque qui m'entraîne.
L'onde fuit, le jour tombe; et, réveillé trop tard,
Je vois le bord lointain fuir devant mon regard.
(JNote de VEditeHr,)
* Les princes lui furent seulement confiés, . car mademoiselle
d'Orléans et sa sœur jumelle n'avoient pas un an lorsqu'on lès remit
entre mes mains, parce que je l'avois ainsi désiré, quoique l'usage
constamment suivi jusqu'alors eût toujours été de ne donner une
gouTernante aux princesses qu'à la fin de leur adolescence, à qua-
torze ou quinze ans. — {Note de V Auteur,)
TOME VI, 7
146 m£moib£s
cesse avoit déjà fait plusieurs démarches pour l'i
tacher à une ambassade*.
Quant aux poésies de M. de Lamartine^ on y
trouve de Tespritj du talent, de beaux yers^ et de»
sentiniens religieux; mais le fond de ses MéditaHons
e%t commun, il s'agit toujours des regrets causés par
la mort d'une maitreisse adorée; les regrets d'Ycrang
(dans ses Nuits) sur la mort de sa fiUe^ sont plus
purs et plus touchans! D'ailleurs, M. de Lamar-
tine n'est pas d'une bonne école, et Ton rencontre
dans %e^ Méditations beaucoup trop de vers ambitieux
et de phrases hasardées ; il seroit bien à désirer qu'un
jeune hommie, né avec da si heureuses dispositions,
et une si belle âme, attachât plus de prix à deux
choses qui assureront toujours la durée des ouvrages;
la propriété de l'expression, et la clarté. Il se ren-
contre malheureusement, parmi les beaux vers de M«
de iTamartine, beaucoup d'expressions impropres,
comme par exemple, celle-ci: Des ptis rêveurs ; ily
a aussi une de ses Méditations qui forme un morceau
complet et fini, et qui ne contient que d'afireux
blasphèmes contre la Providence; l'auteur réfute
victorieusement ces impiétés dans la Méditation
suivante; mais il auroit dû placer la réfutation à
côté des blasphèmes, et non dans une pièce de vers
* M. de Lainartine fut depuis attaché à Pambassade 4e Naplea»
et 11 vient d^étre très-réceminent nommé secrétaire de légation^ à.
F]orenoe.^iVo^« de V Editeur.)
DB MADAMR DE GBNLIS. 147
séparée. Je suis bien persuadée que mes éloges ne
me feront point pardonner des critiques, qui bles-
seront d'autant. plus l'auteur de ces belles Médita-
tions, qu'il est impossible de les attribuer à la mal-
veiUance, et d'y répondre raisonnablement.
M. de Lamartine a fût beaucoup de lectures dans
les, salons, et l'on n'a pas manqué d'y applaudir les
choses que je condamne; car, c'est ce qui arrive
toujours dans la société, on y prend l'obscurité, et
souvent la plus choquante impropriété de mots et
d'expressions pour du sublime. Ceci rappelle ce que
j'ai déjà cité de M. de La Harpe, et qu'il est bon de
répéter ici. M. de La Harpe, lisant partout jadis sa
Mélanie, excita un enthousiasme universel, par le
plus mauvais vers de cette pièce que toutes les fem-
mes citoient avec transport. En parlant des reli-
gieuses qui s'enferment pour jamais dans un cloitre,
il dit : du moment où elles y entrent;
La tombe se referme, et Ton y meurt long-tempt.
I s
S'il eût dît qu'on y souflfré une longue agonie, la
pensée étoit commune, et n'auroit frappé personne;
mais an y meurt long-temps parut neuf, parce qu'on
n'avoit jamais eu l'extravagance de dire que la mort,
qui n'est qu'un instant, se prolonge long-temps; et
l'on trouva ce vers admirable. Voilà les ju^mens
de société, depuis les Éloges de Thomas, si beaux, à
plusieurs égards, mais souvent si amphigouriques, et,
.7*
148 MéliOIBBS
par cette raison, si prônés et si admirés dans le temps.
On se plaignoit déjà du néologisme et du galimatias,
quelques années après la mort de Louis le Grand;
Fontenelle et Lamothe furent, sous ce rapport, jus-
tement critiqués. Dans un ancien ouvrage très-
curieux, intitulé Dictionnaire néologique, imprimé en
1728^ on trouve ces vers qui n'ont pas vieilli :
Toute laugue ai^ourd*hai devient énigmatiqae;
On entend peu le grec, assez peu le latin :
Je craint pour le français un semblable destin ;
A force de chercher quelque chose qui pique.
Du nouveau, du brillant, ou bien du gracieux.
On donne dans l^obscur, le faux, le précieux :
Et souvent Torateur, plus souveut le poète.
Dans son propre pays a besoin dMnterprète^
Qui puisse expliquer au lecteur
Ce qu*a voulu dire Fauteur*.
Anatole de Montesquiou fit paroitre un joli petit
recueil imprimé de ses poésies ; il écrivit sur Texem-
plaire qu'il m'envoya les vers suivans :
** J^ai TU, dans vos écrits charmans,
M QuQ Part de vivre heureux est le secret du sage 3
** Je leur dois ma raison, mes goûts, mes sentimens :
<* Mon cœur vous devoit cet hommage.**
J'avois, à cette époque, fini, depuis plusieurs mois,
mon travail, P. HxxrJEmile; 2°. sur le Siècle de Louis
* L*auteur anonyme, qui a pris ces v«rs pour épigraphe, dit lea
avoir tirée du Jfercure, du 7 septembre 1727. — (Note de V Auteur.}
DE MADAME DÉ GENLIS. , 149
XIFy et V Abrégé du siècle de Louis XF, par Vol-
taire; j'ai voulu seulement épurer ces ouvrages, et
les rendre tels que les jeunes instituteurs, et les
jeunes gens qui entrent dans le monde, puissent les
lire sans danger de corrompre leur jugement, leur
esprit et leur cœur, par les mensonges impudehs, les
Bophismes et les impiétés qui se trouvent dans ces
ouvrages : je n'ai pas mis à ces éditions épurées une
seule phrase de moi dans le texte, dont je me suis
bien gardée de retrancher les inconséquences et les
mensonges, qui n'ont rien de corrupteur. Je ne
' m'abjusai point sur l'animosité nouvelle qu'excite-
roient contre moi ces aouvelles éditions ; mais je
crus faire une chose utile et religieuse, et avec cette
persuasion, rien ne peut me décourager. Je fis en
outre des notes toujours approbatives sur un ouvrage
admirable, en un gros volume in-8°. de plus de six
cents pages, qui, depuis cinquante ans, étoit tombé
dans le plus profond oubli; les philosophes Tétouf-
fèrent à sa naissance, et n'en dirent pas un seul mot
dans leurs écrits, parce qu'ils en reconnurent la
supériorité. Je n'en avois moi-même jamais en-
tendu parler, et même, quand j^ai fait mon ouvrage
sur la religion, c'est M. le chevalier d'Harmensen, si
instruit et si spirituel, qui fit cette heureuse décou-
verte, qui m'apporta ce livre, qui a pour titre. Caté-
chisme philosophique^ ou Recueil d* observations pro-
pres à défendre la religion chrétienne contre ses
150 MéMOlRBB
ennemis ; par M. Tabbé JBlexier de Réval, avec cette
épigraphe :
<< PkOoaùpkia cateehiêfMu adfidem,^
Cyriixus Alex.
Je compte^ si Dieu le permet, ajouter encore à ces
réimpressiont épurées les ouvrages suivans : Charles
XII,, et Pierre le Grand, de Voltaire ; VJEssai swr
les mœurs des nations, du même ; V Histoire poHti^
que et philosophique des Européens dans les Indes,
de l'abbé RaynaL*
* Je commençai ce travail par V Essai sur Us Mœurs des Nations^
de Voltaire ; mais après cette lecture, je trouvai cet ouvrage si odieux,
s! mauvais, et si plat d\in bout à Tautre, et teUemept rempli d'er*
reurs, de bévues et de mensonges, que je renonçai, sans retour, à
ridée de IVpurer; je pensai avec raison qu'une production si détestable
ne pourroit jamais être réimprimée que dans une édition eùmpactty
et que d'ailleurs nul libraire, nul spéculateur, n'auroit la folie de ta
présenter de nouveau au public. Je n'ai pafi en le tempe enneore de
. taire des notes à€%arle# AT//, et à Pierre U €frtmd; le premier de
ces ouvrages est agpréable à lire, quoique le style en soit souvent trop
négligé ; et ce livre contient tant de faits contradictoires, inexacts, et
tant de faussetés, qu'il n'est en général qu'un roman et non une histoire.
Quant à Pierre le Orand, les partisans même de M. de Voltaire con.
viennent que cette histoire est tout-àfait manquée ^ nul sv^ei pourtant
n'étoit plus beau, le héros ne ressemble â aucun autre : il fut, en poli-
tique et en législation, ce que fut parmi nous, en littérature, le grand
Ck)rneille; fondateur heureux d'un empire immense, il en assura la
gloire et la prospérité, en le tirant de la barbarie ; législateur éton-
nant, il donna des^lois à des peuples qui n'avoient point de Areln ; il
éclaira des esprits plongés dans les plus épaisses ténèbres; il
fit naître l'industrie du sein de la paresse ; il sut également instruire,
combattre, vaincre et régner. Il n'y a, dans l'histoire de WT. de Vol-
taire, ni trwt caractéristique, ni grandeur d'âme, ni peintures atta-
DB MADAlffiK I>B 6RNLIS. 151
' On fit cet hiver^ chez madame de Grollier^ une lec-
tnre tout haut devant trente personnes^ de mon
Essai sur les beaux^arts^ manuscrit queM.de Som-
majriva Isdssa en dépôt entre les mains de madame de
Grollier jusqu'à son retour à Paris. Cette lecture eut
le plus grand succès : elle fut faite par M. de Vimeux,
qui, dit-on, lit dans la perfection. Ce qu'il y a de
particulier à cet ouvrage,* c'est que je l'ai fait, non-
seulement sans aucun brouillon, mais sans aucune
rature, puisque je l'ai écrit sur un. livre blanc relié ;
je Toudrois, pour répondre à la confiance de M. de
Sommariva, qu'il ftlt un chef-d'œuvre.
J'allai avec madame de Choiseul faire une visite à
madame de GroUier. Je ne me console pas qu'une per-
sonne ai charmante, et qui a des talens si supérieurs^
soit aveugle ; elle est sans exception, le seul peintre
de fleurs qui ait su mettre dans ses compositions de
Fesprit, de l'intérêt et de l'imagination 3 il y a tou-
çhantet, ni rien enfin de ce qui devroit naturellement s^y trouver.*-
Cet ouvrage est àrefaire, et tout écriyain estimable peut Tentrepren-
dre saas aucune présomption.
JM fait et fini le travail sur VHiiMre politique et phiiosophique
des JEuropéetu dans les Indes, dePabbé Raynal, et même avant qae
le Journal des Débats, dans un de ses numéros, ait invité les gens
de lettres ft faire cette grande et ntile entreprise ; j*ai mis à ce travail
tout le soin et toute la réflexion dont je suis capable ; J*ai îeM un
très-grand nombre de notes que j^ai en le temps de relire et de médi-
* ter, et dont pavone que Je suis contente. Je n*ai point encore fait
imprimer cet ouvrage j J'en reparlerai dans ces Mémoires avec plus
de détail.— fiVo#e de V Auteur J
1$4 HÉMOIRES
le soir même une lettre de M. le duc de Glocester,
que j'ai gardée comme un souvenir précieux.
Je reçus aussi de Dresde une lettre de cette jeune
et charmante Polonaise^ madame la comtesse de Za-
kska, dont yai déjà parlé: elle m^envdyoit une
grande miniature ravissante, rej^ésentaot une vierge
et Tenfant Jésus, d'après l'un des plus beaux tableaux
de la galerie de Dresde, et que j'eavojm sur-le-
champ à Casimir.
Madame de Ghoiseul me fit faire eonnoissance
avec M. le vicomte de Saint-Priest, fils de l'ancien
ambassadeur de Turquie ; j'ai beaucoup- vu son père
chez madame de Gourgues dans ma première jeu-
nesse : je le regardois avec un grand respect, parcç
qu'il avoit passé plusieurs années à Constaniinople ;
sa conversation étoit aimable et instructive 3 son fils
m'intéresse également par son esprit, sa douceur, son
goût pour les arts, et la singularité de sa destinée^ ;
sa vie est un véritable roman, lia épousé une Russe,
il a des enfans dont il a dirigé l'éducation avec le
{dus grand succès^ son fils, qui étoit alors à peine
sorti de Taddiescence, donnoit déjà des espérances,
qu'il a pleinement justifiées depuis.
Durant ce même hiver je voyois souvent aussi
madame la maoquise de Montcalm :-^ eHe m'avoit
demandé quelques lignes de mon écriture, et je lui
• J'en parlerai avec plus de détail par la suite.— (Note de
VAuteur.)
Dfi AIADA.ME DB 6BNLI9. 155
portai des réflexions sur Tespérance^ et faites pour
elle ; je les écrivis de ma main d'une écriture extrê-
mement fine^ sur un petit papier grand comme le
doigt. Cette personne si intéressante par ses malheurs,
sa conduite, son esprit et son caractère, est jeune
encore, mais toujours malade, souffrante, ne pouvant
marcber, et toujours sur une chaise longue; sa
pieuse résignation est devenue en ellç un sentiment
si profond, si vrai, qu'il semble ne lui rien coûter ;
elle a un beau visage et une physionomie touchante
qui va au cceur; on croiroit que M, de La Harpe,
dans ses vers sur la mélancolie, a voulu peindre l'ex-
pression de ses yeux, lorsqu'il dit :
Son regpard triste et doux implore la pitié !
Mais ses discours ne la demandent point ; elle ne
parle jamais de ses souffrances ; eUe est toujours prête
à partager celles des autres; il y a dans toute sa per-
sonne un calme d'autant plus frappant, qu'il contraste
a sa situation j ce calme n'est jamais insipide, parce
qu'il est toujours uni à la sensibilité : c'est la paix
d'une belle âme et non l'insouciance de l'égoïsme ;
son esprit a de la justesse, de la finesse ; sa conver-
sation est toujours douce, attachante et solide. Un
jour je vis chez elle M % le duc de Richelieu, son frère,
que je n'avois jamais rencontré ; je fus charmée de
son entretien, que je trouvai simple, naturel, agréable ;
je n'ai vu à personne une physionomie qui soit à la
166 MÉHoiaBs
foi» plus douce^ et plu» animée ; j'ai on grand fond
d'admiration pour Thomme qui s'est conduit avec
tant de dignité dans Témigration^ et pour le fonda-
teur d'Odessa.*
Quand je songe au nombre infini d'ennemis que je .
me suis faits, je suis véritablement surprise de n'en
être pas plus eifirayée ; les uns me baissent pour
d'anciens démêlés littéraires, dans lesquels j'eus
Vimpnuhnce d'avoir toujours raison ; les autres, parce
qu'ils ne veulent pas que l'on défende la religion, et
que l'on ne soit pas prosterné devant Voltaire ; j'ai
contre moi tous les philosophistes et leurs disciples,
tous les littérateurs romantiques, tous les innpmbra-
blos écrivains qui ne savent pas écrire ; toutes les
femmes galantes qui ont une aversion naturelle pour la
saine morale; tous ceux qui, joignant à des talens et
à de bons principes beaucoup d'amour-propre et une
grande ambition, sont excessivement ennuyés de la
ténacité d'une vieille femme, de l'indulgence du pu-
blic pour elle, et des succès qu'elle obtient si cons-
tamment, en soutenant la cause dont ils voudroient
(*tre les seuls défenseurs remarquables ; ils trouvent
fort mauvais qu'une femme ose à cet égard entrer
en partage avec eux. Enfin, j'ai pour ennemis cer-
tains ultras qui pensent qu'on n'est véritablement
* A répoque où J^écrivois ceci, M. de Ricbelîeo vivoit eneore.
*■> Not€ iU V Auteur,)
DE MADAME DB GBNLXS. 157
monarchique qu'en aimant le despotisme, les lettres
s de cachet, les anciens droits de chasse, l'esclavage,
etc., choses que j'ai toujours détestées.
Je me suis encore attirée la haine de tous ceux
qui ont varié dan^ leurs principes, et le nombre en
est grand, car je crois que je suis le seul auteur qui,
publiant des ouvrages depuis près de cinquante ans,
ait écrit dans les mêmes principes et montré les
mêmes croyances, . professé les mêmes doctrine»,
avant, pendant, depuis les révolutions, en pays étran-
ger et en France. Il est difficile à soixante-quatorze
ans* de faire tête à tant d'ennemis et de partis, sur«
tout quand on ne possède ni maison, ni fortune, et
qu'on n'a qu'un très-petit nombre d'amis qui sont
incapables d'intriguer ; je les ai choisis pour mon
cœur, et non pour ma réputation. Pour supporter
avec sérénité tant d'inimitiés et d'injustices, il faut
sans doute, à mon âge, un courage plus qu'humcdn,
c'est celui qui m'est donné; je suis par moi-même
sensible, timide, et foible, mais je me répète ces pa-
roles divines : Celui qui n*a que le Très- Haut pour
appui recevra des marques constantes de la protection
du Dieu du ciel, et je sens que j'aurai la force de
'poursuivre, de triompher, et de terminer dignement
mu carrière littéraire*
* Et plus encore à près de quatre-vingts que j*ai aujoard'hui.—
fNffte de V Auteur, J
158 HfiHOIRBS
•
^ Je fiB dans cet hiver, une chose que je ne pouvois
faire que pour madame de Choiseul : j'allai à ce
qu'on appelle aujourd'hui une soirée, mais^se fut chez
elle ; j'y restai jusqu'à deux heures. U y eut une
très-jolie assemblée, et une conversation fort aimable
tint lieu de jeux et de musique ; j'y revis, pour la
première fois depuis trente-cinq ans, madame de
Matignon , elle a perdu son éclatante fraîcheur, mais
elle a conservé son aimable naturel ; elle est grand'-
mère de madame de Beauffremont, qui étoit mariée
à Théodore de Beaa£Eremont, neveu de madame de
Choiseul ; cette jeune personne charmante par sa fi-
gure et ses grâces, étoit là, ainsi que son mari, qui est
aussi à tous égards le jeune homme le plus agréable. Je
retrouvai à madame de Matignon toute sa gaieté et
l'art de conter des riens avec un charme infini : ce qui
me rappela une histoire très-pltdsante qu'ellecontoit^
à son retour de Naples^ et qui eut UU' succès parfait*
Je vais tâcher d'en donner une idée, ici ; ce qui sera
assez difficile. L'histoièe est assurément très-inno-
ceiit€f,.mais il est embarrassant d'écrire le mot qui en
fait tout le sel ; cependant ce mot, que les jacobins,
dans le tçmps de la plus grande licence, n'auroient
pas osé prononcer tout haut dans un cercle, étoit
alors mille fois répété dans la société^ puisqu'il tenoit
à une mode : ainsi je crois qu'après ces précautions
-eraioiresj je puis entreprendre ce petit récit.
Madame de Matignon, arrivant de Naples, fut
PB MABABCB D£ GENLIS. l59
obligée d^aller suMe^champ à Marly^ où étoit la
cour ; elle ne s'arrêta à Paris que pour y coucher ;
elle n'y avoit vn que deux ou trois personnages très-
graves, qui n'avoient pas imaginé de la mettre au fait
des modes nouvelles : il s'en étoit établi une, devenue
universelle depuis douze oit quinze jours* Cette
mode, qui n'avoit rapport qu*à Phabiliement des
femmes, consistoit à je mettre par-derrière, au bas de
la taille, et sur la croupe^ un paquet plus ou moins
gros, plus ou moins parfait de ressemblance, auquel
on donnoit sans détour le nom de cuL Madame de
Matignon ignoroît'complètement l'établissement de
cette singulière mode. Elle n'arriva à Marly que
pour se coucher ; on la logea dans un appartement
qui n'étoit séparé de celui qu'occupoit madame de
Rully (aujourd'hui madame la duchesse d'Aumont)
que par une cloison toès-mince et une porte con-
damnée j qu'on se figure, s'il est possible, la surprise
de madame de Matignon, lorsque le lendemain, deux
heures après son réveil, elle entendit entrer chez
madame de -Rully madame la princesse d'Hénin,
qu'elle reconnu! à la voix, et qui, sur-le-champ, dit :
^Bonjour, mon* cœur; înonirez-moi votre cuL .'^
Madame de Mat%non, pétrifiée^ écouta attentive-
ment, et recueUlit le dialogue suivant. Madame
d'Hénin, reprenant la parole, s'écria, avec le ton de
l'indignation : '^ Mais, mon cœur, il est affreux, votre
culy étroit, mesquin, tombant; il est aifiretix, vous
J60 MÉMOIRES
dis-je. En voulez^-vous voir un joli ? tenez, regardez
le mien. ." -- " Ah ! c'est vrai !" reprit madame de
RuUy, avec Taccent de l'admiration. " Regardez
donc, mademoiselle Aubert (c'étoit sa femme de
chambre, présente à cette scène) ; il est réellement
charmant, le cul de madame d'Hénin^ comme il est
rebondi 1. .le mien est si plat, si maigre !. .Ah ! le
joli, le joli eut!. .*'— " Voilà comme il faut avoir un
culf quand on veut réussir dans le monde. Il est
bien heureux que j'aie été chargée du soin de vous
surveiller."*
J'abrège ce dialogue, beaucoup plus long et plus
agréable, quand il est conté par madame de Ma*
tignon ; et, ce qui rend ce fait aussi curieux qu'il est
plaisant, c'est qu'il est parfaitement exact et vrai
dans tous ses détails. Les Anglaises n 'adoptèrent
point cette mode, mais elles n'eurent pas le droit de
s'en moquer, car quelques années après elles inven-
tèrent de porter des ventres; ce qui est tout aussi
bizarre, et n'a pas plus de décence.
J'ai été frappée, ainsi que beaucoup d'autres per*
sonnes, du ridicule des noms donnés par les terro-
ristes à différentes choses ; mais il faut convenir que
cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus
loin à quelques égards durant les dix années qui ont
* Par madame de Blot, tante de madame de Rally, et amie de
madame d*Héiuuiv^iVb#e de r Auteur,)
DE MADAME DB GBNLIS. 161
précédé la révolution^ ce qui contrastoit d'une étrange
manière avec la pruderie que certaines feinmes con-
servoient encore ; comme, par exemple, de ne jamais
se permettre de prononcer le mot culotte, et cepen-
dant les mêmes personnes parloient sans cesse des
pet-en-rair, que les princes, dans leurs châteaux,
permettoient de porter le matin jusqu'au dîner inclu-
sivement.
Les noms donnés à certaines couleurs n'étoient
pas plus nobles ni plus raisonnables, caca dauphin,
soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes sans ex-
ception appeloient le gros nœud de ruban qui com-
plétoit leur parure, un parfait contentement ; le petit
panier qu'on mettoit le matin, une considération ;
et le ruban qui nouoit un bonnet négligé, un déses-
poir.
Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces déno-
minations n'existoit. Les noms mêmes de modes et
de jeux avoient de la noblesse et de l'élégance : on
jouoit à Vanneau tournant, aupapillo7i, au por-
tique;* presque toutes les modes avoient des noms de
batailles ou de personnages célèbres, et rappeloient
des idées de gloire. ^
Je vis aussi chez madame de Choiseui madame la
barqAne Dubourg, que je n'avois jamais rencontrée,
mais dont j'avois beaucoup entendu vanter l'esprit
* Qa*on a depais appelé tr(m-madafnç—,(Note de P Auteur J
• i9
162 MÉMOIRKS
et les agrémens.. Le bon duc de La Vauguyon
devoit y être, mais il étoit malade ; (m lui avoit mis
le matin vingt-cinq sangsues : il désiroit me revoir,
j'aurois ëté.charmée de renouveler connoisâance avec
lui, je ne l'avob pas vu depuis mou premier voyage
en HoHande> il y avoit plus de quarante-cinq ans.
Je fis ce voyage avec madame la duchesse d'Orléans,
et la malheureuse princesse de Lamballe. M. de La
Vauguyon étoit ambassadeur de France à La Haye.
Il fut particulièrement aimable pour moi ; il fwévint
tellement en ma faveur le. stathouder^ que, lorsque
nou» allâmes à la cour, il ne fut occupé que de moi ;
M. de La Vauguyon lui avoit vanté mon talent de
déclamation ; et le prince, qui savoit des millions de
verd français, voulut me faire connoiti^ le sien. 11
me nomma, pour jouer au wisk avec lui, et, j)endant
toute la partie, il récita le rôle d'Oix>smane, et je fis
celui de Zaïre ; pendant ce temps les princesses
jouoient à une table ronde avec la princesse d'Orange,
et le reste dé la cour; mais notre déclamation,
quoique à voix basse, leur donna beaucoup de dis-
tractions. A souper, le prince me fit placer à côté
de lui : M. de La Vauguyon lui avoit dit que je n!avois
jamais mangé de nû&cl'oûfeaf/ar; c'est un mets des
Indes très<-rare et trè&-cher. Ces nids d'oiseaux sont
ceux d'une espèce d'hirondelle nommée sanlangane ;
on en servit un plat devant moi, que le prince me fit
manger presque tout entier, et que je trouvai excel-
DE MADAME DS GENLIS. 163
lent. La princesse d'Orange avoit une figure ma-
jestueuse, elle étoit affable et spirituelle ; elle n'avoit,
au lieu de dames, que àtsfiUes d'hmneuvy qui étoient
toutes, à cette époque, remarquablement laides.
Je fus très à la mode pendant Thiver passé,* mais
je n'eus ni l'envie, ni la possibilité de répondre à
toutes les avances qu'on voulut bien me faire. Mes
éditions de réimpression consumoient un temps qui
eût employé celui de dix littérateurs ordinaires, car
aujourd'hui personne n'est laborieux. Le travail im-
mense que je m'étois imposé me fatiguoit un peu,
parce qu'il étbit sans cesse interrompu par des mul-
titudes de billets auxquels il falloit répondre, par des
visites qui se multiplioîent tousles jours, par le temps
énorme. que nous passions à dîner, et par celui que
d'ailleurs j'étois obligée de donner souvent à M. dé
Valence, hors du -dîner; mais avec de la persévérance
et de l'activité, on peut suffire à tout.
J'ai su, à n'en pouvoir douter, que madame la
duchesse de Berri, et même feu monseigneur le dup
de Berri, avoient daigné montrer quelque désir de
me voir; il m'eût été bien facile de profiter de cette
bonté, qui, malgré toute ma sauvagerie, m'eût pro-
curé une grande satisfaction; mais si j'eusse eu
l'honneur d'approcher quelquefois de madame la du-
chesse de Berri, on m'auroit supposé, en dépit de
* En 1820.
164 MÉMOIRES
ma caducité, des desseins ambitieux que, même à
trente ans, j'aurois été bien incapable de former.
Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fableâ, j*ai
dû renoncer au bonheur de voir et d'entendre cette
héroïne de la sensibilité, du courage, et du malheur
le plus tragique.
Pour revenir à la rue Pigale, je dois dire que j'ai
toujours trouvé M. de Valence très-modéré dans ses
principes politiques : il vouloit sincèrement la paix
intérieure et lé maintien de tout ce qui existoit 3 mais
sa société n'étoit composée en général que de ceux
qu'on appeloit alors des libéraux ; et la mienne ne
Tétoit que de ceux qu'on nommoit ultrtis. Au milieu
de tout cela, je vivois sans disputes, parce que je ne
parlois point de politique, et qu'on ne m'adressoit
jamais un mot sur ce point. Parmi les personnes qui
venoient chez M. de Valence je distinguai M. de La-
cépède, homme d'un caractère si doux et si parfait,
auquel on n'a pu reprocher, lorsqu'il avoit une grande
place, que d'être trc^ poli, reproche bien nouveau^
et bien lionorable à un homme en place j d'ailleurs
cette politesse vient d'une âme bienveillante et géné-
reuse : quand il étoit grand chancelier de la Légion-
d'Honneur, il donnoit de sa bourse des sommes consi-
dérables en pensions, aux officiers malheureux de cette
Légion, en leur faisant croire que ce bienfait, leur
étoit accordé par le gouvernement ^ enfin il est savant
et modeste, et, ce qui est encore un titre auprès de
DE MADAME 1>K GENLIS. 165
moi, il aime passionnément la musique, et compose
avec beaucoup de talent.
M. de Flaugergues a de l'esprit, du calme, et de la
modération. M. le comte de Ségur, connu par ses
talens, est d'une société agréable et piquante. M.
Lemaire, si grand latiniste, loin d'avoir la pédan-
terie si ordinaire aux savans qui jouissent d*une haute
réputation, est simple, naturel, et d'une gaieté char-
mante. Quant à ses opinions sur les affaires, je les
ignore, car il ne parle jamais de politique, preuve
d'un excellent esprit.'
M. Villemain, qui n'a fait que des ouvrages sérieux
et d'un goût sévère, est d'une vivacité qui contraste
agréablement avec son esprit solide et réfléchi;
Par un hasard singulier et romanesque, et par une
confidence qu'il ne pouvoit se dispenser de me faire,
j'ai eu l'occasion de connoître avec une entière
certitude- qu'il n'est point d'âme plus sensible ef plus
désintéressée que la sienne. C'est une découverte
qui m'enchantera toujours, quand elle. sera relative à
une personne dont on doit admirer les talens. Je
n'en dirai pas davantage ; j'ai promis le secret sur les
détails touchans qui expliquent ce fait.
Je dlnois souvent, chez M. de Valence, avec M. le
duc de Bassano, et, me trouvant plusieurs fois à table
à côté de lui, nous avons beaucoup causé ensemble,
et î*ai été charmée de sa conversation. Jl a tou-
jours suivi constamment Napoléon dans ses campa-
166 ' MÉMOIRES
gne0^ et il en a profité^ en voyant tontes les choses
curieuses et intéressantes qui se trouvoient dans les
lieux qu'il a parcourus 5 en suivant Napoléon^ comme
ministre et comme courtisan, il s'instruisoit comme
auroit. pu le faire un littérateur, on un ami passionné
des arts. Il rend compte avec une extrême justesse
d'esprit de tout ce qu'il a vu; il sait donner à
ses descriptions un intérêt particulier, et l'on sent
qu'elles sont parfaitement véridiques.
L'amiral Truguet étoit aussi de la société de M. de
Valence ; je n'ai eu ni rapport, ni conversation par-
ticulière avec lui ; je sais seulement qu'il est généra-
lement- estimé ; mais je fus bien naturellement oc-
cupée de madame Truguet, son aimable et jeune
épouse. Avant de me connoitre personnellement,
elle avoit pris, par la lecture de mes ouvrages, un
très-grand sentiment pour moi ; elle me le témoigna,
dès notre première entrevue, avec une naïveté rem-
plie de grâce. Elle étoit déjà mère, et l'occupation
si tendre où je la vis de son petit enfant acheva de
m'intéresser vivement pour elle.
Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne
connoissance d'émigration, M. Dampmartin, connu
par quelques, ouvrages historiques estimables; sa
conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse;
j'en ai déjà parlé: nous fjCtmes efichantés de nous
revoir. Je ne connois point de société plus douce
et plus agréable que celle de M. Dampmartin; et
DE MABAMJB BJ» ^SNLIS. 167
ceci est un grand éloge, lorsqu'on parle d'un homme,
qui pourroit avoir si justement des prétentions à
l'esprit^ c'est-à-dire, le désir malheureux de briller
dans la conversation,
J'étois encore chez M. de Valence, lorsque parut
l'ouvrage de M. Garât sur M. Suard ; il y a bien
long-temps que jen'avois lu un ouvrage aussi étrange ;
le style, loin d'être celui d'un aicadémicien qui plus
d'une fois avoit montré du talent, est presqu'à cha-
que page rempli d'incorrections, de fautes de langage
et de phrases recherchées et à prétentions, accusa-
tion qu'il me seroit bien facile de justifier par un
grand nombre de citations, si on le désiroit ; et dans
cette triste production, nulle beauté ne rachète l'af-
fectation et le galimatias; il est vrai que l'auteur a
pris un pauvre sujet de panégyrique : vouloir présen-
ter M. Suard comme un grand homme est une
singulière idée. Qu'a-t-U fait ? de petits essais lit-
téraires toat*à-fait oubliés et fidts pour l'être, et une
très-médiocre traduction de l'histoire, de Giaiies-
Quint^^. Quel rôle a-t-il joué? aucun; aussi M.
Garât te loue-t-U surtout sur ses agrémens mcom-
parçJbfes dans la société, sur le chanm de saeonversa-
tion et sur .^e^ succès prodigieux dans le grand monde*
M. Suard n'a jamais vécu qu'avec des gens de lettres
et dans des bureaux d'esprit: là on dissertoit, et
* Mais qui fut prônée par les philosdphes» parce qu*e11e est Mê-
pkilasopkiqfiM.^NQte de P Auteur.)
168 liéiioiR»
l'on ne causmt point. M. Gsurat vent anssi persuader
qne madame Snard, ainsi qne son mari, étoit la per-
sonne dn monde la pins à la mode ; il dit : ^^ Hommes
*^ et femmes, on les Toyoit courir de leurs hôtels, de
** leurs palais, à la porte d'un homme de lettres et de
^^ sa femme,** qu'ils appeloient (élégamment, dit M.
Garai) h petit 9Ȏmngei il ajoute que les chasseurs
de leur connoissance gamissolent la table du petit
mbfkogt de perdrix^ de fmsanSj de gibier de toute
eqiècei que le marquis de Chastellux envoyoit les
lièvres et tes lapms^ qtt*il appeloit ses pièces fugitives*
Le fait est que M. Suard n*a jamais été dans le
monde, et Ton s'en aperçoit &cilement au ton de ses
écrits. Le second volume de cet ouvrage surpassé
tout ce qu'on peut imaginer de scandaleux : il suffit,
pour en donner une idée, de dire que l'auteur compare
Robespierre kJesus^Ckrist.\ • . • La plume s'échappe
des mains en citant un tel blasphème. • . .L'auteur
déjà dans le premier volume avoit osé faire l'éloge
de r^iire à Uranie, de Voltaire, infâme ouvrage que
même les philosophes du dernier siècle regardoient
comme méprisable sous tous les rapports. Dans ce
même volume, l'auteur cite comme une chose très-
touchante et même religieuse la lettre d'une f(nnme
mariée, maîtresse de M. Suard, qui lui écrivoit, en
sortant d'une église : '^ Je me prosterne aux pieds
des ahtels et je dis : Mon Dieu, qui m'avez donné ma
sœur et mon amant. Je vous aime et Je vous adore**
D£ MADAlitB J>B GBNLIS. 169
Ce qu'il y a de plus étrange dans cet ouvrage, c'est
que l'auteur, en débitant toutes ces extravagances,
n'a nullement le projet de dire des impiétés ; il croit
même qu'en général il respecte la religion : c'est un
impie naïf. On ne peut comparer cette espèce d'in-
génuité d'irréligion qu'à celle de corruption de mœurs
qui se trouve dans lesMémùires de madame d'Epinay;
d'ailleurs rien n'est risible comme l'importance phi-
losophique que l'auteur attache à tous les mots pro-
noncés par M. Suard durant l'espace de soixante
ans, à toutes ses conversations avec ses amis, dont
M. Garât a conservé le souvenir le plus détaillé;
il croyoît, dit-il, efitendre Tacite; il s'extasie sans
cesse sur sa grâce inimitable^ sur l'ascendant
que son génie uni à ses manières et à cette grâce
parfaite^ lui donnoit dans Je monde dont il étoit
r idole et le modèle. Ce que je puis dire en vérité,
c'est. que j'ai passé trente ans dans le plus grand
monde sans y avoir jamais rencontré M. Suard, et
sans y avoir jamais entendu parler de lui, sinon à
l'époque des grands succès de Gluck. Les gens de
lettres alors se divisèrent.en Gluckistes et Piccinistes,
et, sans aucune connoissance en musique, se mirent
à écrire des extravagances pour soutenir leurs opi-
nions. M. Suard fut un de ces écrivains ; ces écrits
les couvrirent tous de ridicule; tous les, musiciens
s'en moquèrent, et je fus du nombre. Enfin, il y a
aussi dans l'ouvrage de M. Garât je i^e sais quel
TOME. Vî. 8
170 MJBHOiBBS
comm&e^ philosophique que je n'ai vu dans aucun
^ autre» et qui est véritablement très-comique. 11 est
inutile de dire que l'on rencontre souvent dans ce
déplorable ouvrage des saillies heureuses et des traits
spirituels; un auteur tel que M. Giurat auroit pu
facilement l'écrire ainsi d^un bout à Tautre. Il est
intonce vable qu'avec son talent, sa raison et les nobles
sentimens qu'il a toujours montrés, }l ait pu laisser
échapper de sa plume une semblable production.
Mon ami, lord Bristol, revint à Paris, ce qui me fit
un plaisir extrême; jetrouvoisun charme inexpri-
mable dans son entretien^ car personne au monde
ne s'intéresse plus vivement que lui au rétablissement
de la religion et de la morale.
Outre les impressions épurées d'ouvrages philoso-
phiques dont j'ai déjà pai-lé, je conçus encore dès
lors le projet de refaire V Encyclopédie^ ouvrage dont
on ne pourra jamais se passer, par ordre alphabétique ;
et tant que nous n'en aurons pas une bonne, celle
qui existe sera consultée et gardée dans les grandes
bibliothèques, malgré ses erreurs, ses bévues, ses
omissions, pour grossir les volumes, ses infamies en
tout genre, et malgré tant de nouvelles découvertes
dans les sciences et dans les arts, qui ont été faites
de nos jours, etc» J'ai appelé très-justement, dans
je ne sais quel ouvrage, cette énorme et monstrueuse
production le Briarée des bibliothèques, titre qui
lui convient parfaitement, puisque ce livre colossal
s'élève insolemment et sans cesse contre le ciel, Il
DE MADAME DE GENLIS. 171
seroit bien à désirer qu'une société composée de lit-
térateurs véritablement estimables entreprit de re-
fondre^ d'épurer et d'abréger cette incohérente et *
dangereuse compilation ; je pourrois offi:ir à cet égard
quelques documens utiles, ayant lu dçuxfoisl'jBncy-
clopédie d'un bout à l'autre (à L'exception de l'as-
tronomie et des mathématiques) 3 ce que je puis
prouver^ puisque j'en ai conservé deux volumes d'ex-
traits. ^La grande entreprise de cette réimpression'
terminée Seroit un bienfait public inestimable. J'ai
Élit aussi des notes critiques sur l'ouvrage intitulé
Considérations sur les Moeurs^ de Duclos, mais elles
sont enG(H*e manuscrites: je ne les ai point fait im-
primer; je les. réserve pour un. moment favorable,
ainsi que mon travail sur Raynal.
Dès les années 1820 et 1821, l'impiété déclarée
n'étoît déjà plus de mode: on n'osoit plus déclamer
ouvertement contre la religion ; mais cependant elle
fjùsoit des progrès effrayans surtout parmi les jeunes
gens; elle leur donnoit un esprit séditieux qui fûr-
moit une espèce de conjuration sectète qui n'étoit
pas encore organisée, mais qui étoit réelle, et dont le
but est de détruire la religion chrétienne et de réduire
tous les gouvernemens en républiques. Ce qui
alimentoit cet esprit impie et séditieux, sont les
ouvrages des prétendus philosophes du dernier siècle :
leurs pamphlets et leurs petites brochures sont tombés
dans le mépris et dans l'oubli; mais ils ont fait une-
8*
172 MÉMOIRES
cinquantaine de volumes, qui, quoique beaucoup
moins estimés qu'autrefois, contiennent pourtant de
bonnes choses mêlées à des erreurs pernicieuses. Si
Ton prouvoit, P. que ces ouvrages ont une. réputation
très-usurpée pour le style ; 2°. que leur inconcevable
inconséquence démontre géométriquement qiie les
systèmes en sont faux; 3°. si l'on pouvoit trouver
un moyen d'anéantir tout ce qu'ils ont de dangereux,
on rendroit à la religion et aux gouvernemens établis
un service véritablement incalculable.
Les réfutations séparées, quelque bonnes qu'elles
soient, n'atteindront jamais ce but; on ne peut donc,
je crois, remédier à ce mal que par les moyens' que
j'ai proposés, les réimpressions épurées et l'entre-
prise d'une nouvelle Encyclopédie. Je communiquai
toutes mes idées à cet égard à trois hommes d'un
mérite supérieur, qui trouvèrent ce moyen sûr et
immanquable. J'imaginai de joindre à mes réim-
pressions des préfaces faites avec le plus grand soin,
dans lesquelles j'annonce que les choses pernicieuses
qui se trouvent dans ces ouvrages sont tellement in-
cohérentes, qu'en les retranchant je n'ai jamais été
obligée d'ajouter un seul mot de liaisou« Je n'ai pas
inséré dans ces ouvrages une seule syllabe de mpi, ce
qui prouve combien ils manquent de place, d'ordre
et de logique. Ainsi nul ne pourra dire que j'ai
refait ces ouvrages : le tout en est tout çntier de leurs
auteurs. Je sui^ autorisée à croire, et par mes en*
DE MADAME DE GENLIS. 173
nemis mêmes, que mes critiques doivent avoir quel-
que poids, M. Suard a écrit que je n'avois de talent
supérieur que pour la critique^ et il a prouvé en ceci
une grande impartialité, puisque je Tai beaucoup
critiqué. M. Hoffmann, dans le compte si singu-
lièrement inexact et malveillant qu'il a rendu de
Pétrarque et Lonre dans le Journal des Débats,
termine néanmoins cet article en disant, . en . propres
termes, que j'avois atteint dans Pétrarque le plus
haut degré de la perfection du style, et que mes
ouvrages soits ce rapport (du style) pouvaient être
rangés parmi les écrivains littéraires et classiques du
siècle de Lfouis XIV; et ce jugement d'un homme
de lettres très-malveillant, mais très-spirituel, et qui
écrit avec beaucoup d'agrément, ce jugement ho-
norable n'a point été contesté. J'ajouterai seu-
lement qu'il est extraordinaire, lorsqu'on a mani-
festé une semblable opinion et d'une manière- aussi
positive, qu'il est bien étrange de ne pas citer
une seule ligne d'un ouvrage auquel on reconnott
un genre de mérite qui n'est assurément pas com-
mun, aujourd'hui surtout.
Tous les pères de famille et tous les honnêtes >gens
applaudiront, j'en suis bien sûre, aux projets que je
viens d'énoncer. Il est bien certsiin que si presque
toute la classe des banquiers a produit beaucoup de
jeunes gens séditieux, on doit principalement l'attri-
buer au grand ouvrage de Raynal sur les Indes^ que
174 MÉMÛIRBS
tous ceux qui se destinent au négoce sont en quelque
sorte obligés de lire^ parce que ce livre, si scandaleux
à' tant d'égards, contient sur le commerce des détails
intéressans et curieux qui ne se trouvent point ail-
leurs. Mais, sous le rapport même de ce genre d'ins-
truction, il seroit -beaucoup plus utile, si le lecteur
n'étoit pas continuellement distrait par les peintures
les plus licencieuses et par des déclamations impies et
révolutionnaires ; Tauteur a écrit ces paroles :
Peuples^ voulez^votts être heureux? renversez tous
les autels et tous les trônes. /• *Son ouvrage* sur les
Indes n'est, dans sa plus grande partie, qu'un long
commentaire de ces exécrables paroles.
Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux
dames étrangères charmantes; l'une madame la
comtesse de Potocka^ femme du comte François
Potocki,' et l'autre une Polonoise, madame la com-
tesse d'Orlofka. La première est petite-fille du '
prince de Ligne; ce titre seul avoit de l'intérêt.pour
moi ; d'ailleurs elle est très-spirituelle, et elle a, ainsi
que madame Orlofka, un naturel charmant : il faut
convenir que le naturel n'est très-aimal?le que
lorsqu'on y joint beaucoup d'esprit et la délicatesse
qui l'empêche de dégénérer en niaiserie ou en gros-
sièreté. M. Potocki est l'un des étrangers les plus
instruits que j'aie connus, et sans aucune pédanterie ;
je passai des heures fort agréables avec ces trois per-
sonnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m'arrivè-
BB MADAMK I>£ GËNLIS. 175
rent sans aucune espèce dé recommandation^"^ et que
je reçus uniquement sur leur bonne mine ; elles sont
sœurs et s'appellent Clorinde et Georgina Byme .;
elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de
Langollen, Ëléonore Buttler et miss Ponsonby, qui
sont toujours sur le sommet de leur montagne > elles
étoient menacées d'un grand malheur : miss Pon-
sonbyiest hydropique^ ainsi l'une des deux survivra à
l'autre. Ces héroïnes de l'amitié, vivant depuis trente
ans dans cette solitude, n'en ont pas découché une
seule fois.
J'apprisT avec plaisir qu'elles ne m'avoient point
oubliée ; elles avoient toujours dans leur salon un
petit portrait en miniature de mademoiselle d'Orléans,
que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi,
dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles
monti'èrent à ces dames tous mes ouvrages magnifi-
quement reliés dans leur bibliothèque.
> Je revis alors mesdames de Chastenai avec un
plaisir inexprimable; il est si doux de retrouver ses
anciens amis ! Victorine est toujours jolie et bien
extraordinaire par la gravité de ses études, et l'emploi
sérieux qu'elle fait du talent d'écrire. Je retrouvai
à sa charmante mère la même grâce et la même dou-»
ceur; son mari l'accompagnoit, il est. bien digne^
* Elles me furent vivement recommandées^ depuis, par M. le
Donce quiy dans ce temps, m^honora de plusieurs yisites.— f iVofe de
VAuteur.)
176 MÉMOIABS
par ses excellentes qualités^ d*ètre le chef de cette
respectable famille. Il me parla de mes Parvenue
avec euthouHÎasme, je ne les ai jamais entendu louer
avec plus de gôut et de discernement; ils me dirent
qu'ils avpient passé près de quatre ans dans leur terre^
où M. de Clîastenai a établi des forges ; voilà presque
toute notre noblesse devenue commerçante : c'est ce
que Duclos a prédit dans ses Considérations sur les
mœurs. J'ai toujours pensé qu'il y avoit de la du-
perie à se priver de cette ressource honorable, et une
grande inconséquence à la dédaigner, quand on
faisoit sans cesse des mésalliances pour de l'argent.
Anatole de Montesquiou me fit un présent char-
nuint : c'étoit un tapis pour mettre devant un lit ; ce
tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé à
plat, il a son cou. ses ailes, sa belle queue; cela est
superbe et d'un agrément infini. Comme il y a près
d'un demi-siècle quej'ai renoncé à l'élégance, ce beau
tapis seroit fort déplacé danâ'ma chambre; j'ai écrit
à mademoiselle d'Orléans pour le lui offrir, en lui
mandant que cette offre étoit une préférence et non
un sacrifice ; car, en effet, si elle n'en eût pas voulu,
je l'aurois sûrement donné à un autre, mais cet
hommage ne pouvoit être mieux adressé qu'à ma-
demoiselle d'Orléans, qui a toujours été d'une mo-
destie, d'une simplicité remarquables, en possédant
les avantages en tout genre qui pourroient donner de
l'amour-propre ; j'aimois à penser qu'elle fouleroit
DE MADAME DE GBNLIS. 177
aax pieds chaque joor le symbole et Tattribut de
l'orgueiL
Pamélavint à Paris > elle m'écriyit^ en arrivant^
une lettre aimable et touchante pour me demander à
me voir ; je lui répondis que précédemment elle avoit
eu tort de partir sans me d}re adieu, et sans m'écrire
depuis ^ msds qu'alors même que je voudrois lui fer-
mer ma porte, j'étois persuadée que cette porte s'ou-
vriroit d'elle-même, à son aspect ; elle vbit plusieurs
fois* De petites explications douces me parurent
bonnes dans sa bouche; elle est si aimable, elle a au
fond un si bon naturel et tant d'esprit, qu'il est im-
possible de conserver de la rancune contre elle 3 il
falloit tous les bouleversemens des nations, pour la
rendre quelquefois un peu différente de ce que pro-
mettoient son enfance et sa première jeunesse.
Madame de Choiseul me dit que M. de Sommariva
étoit arrivé d'Italie et qu'elle me l'amèneroit; je fus
charmée de faire connoissance avec un homme qui a
le plus noble caractère, et qui est d'ailleurs un ami si
éclairé des talens et des arts ; je reçus cette aimable
visite, et je fus charmée de sa conversation, qui est
aussi spirituelle qu'instructive.
Je-n'avois compté faire chez M. de Valence qu'un
petit séjour de trois semaines, dans la seule intention
d'être utile à mon petit-fils, en amenant M. de Va-
lence à une conciliation; cette af&ire traînant en
longueur, je restai beaucoup plus long-temps chex
8**
178 MÉMOIUBS
lui ; d'ailleurs M. de Valence avoit pria pour moi ee
sentiment passionné que les personnes sérieusement
malades ont toujours eu pour moi : ce fiit ainsi que'
dans ma jeunesse, madame la marquise de l'Anbépine,
qui ne m'avoit jamais montré que de la malveillance^
devenue très-malade, me fit écrire par son beau-père
une lettre pathétique pour me conjurer d'aller la voir,
afin, disoit-elle, de lui donner la consolation de m' ex?:
primer, levant de mourir, tous ses aentimens ; con-
fondue de cette bizairerie, je crus cependant devoir
céder à cette fantaisie de malade, parce qu'elle étoit
dans un état fort dangereux ; elle me reçut avec des
transports inouïs, et me soutint qu'elle m'avoit tou-
jours aimée de préférence à tout ; comme je ne vou-
lois pas la contrarier, j'eus l'air de la croire, et pen*
dant deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins ^
elle recouvra la santé, retourna dans le grand monde,
et m'oublia tellement, qu'elle ne se fit même pas
écrire chez moi. . Depuis, dans l'émigration, madame
Cohen, très-malade d'une bydropisie incurable, prit
pour moi la même affection^ /et m'oŒrit, comme je
l'ai dit, un superbe écrin de pierreries pour m'en*
gager à rester à Berlin. Je pourrois citer encore
d'autres exemples de mon ascendant sur- les malades^
mais je ne parlerai plus que de M. de Valence ; il
me répétoit 'sans cesse que, si je Vabandonnms^ il
môurroit; Bourdois, son médecin, me disoit qu'il
étoit dans un état dangereux, et je restai ; cepen-
BE MADAME BB GBNLIS. 179
dant, pour ne point lui être à charge^ j'avois renvoyé
ma femme dé chambre : je n'étois servie que par les
personnes de sa maison^ mais qui toutes étoient à
mes* ordres avec un zèle qui ne s'est j^ais ralenti^
car Mi de Valence leur avoit déclaré que celui qui me
donneroit le moindre sujet de mécontentement seroit
renvoyé sur-le-champ; je n'en ai point fait renvoyer^
et^ tout au contraire, il en a conservé plusieurs à mon
instante prière ; j'avois une demoiselle de compagnie^
et je l'envoyois tous les jours prendre ses repas à une
table d'hôte dans une maison attenant à la nôtre, et
tenue par des personnes très-'distinguées, mais ruinées
par la révolution. Quant à ma nourriture, sa partie
la plus chère est dans mes déjeuners, et je me les
foumissois moi-même. M. de Valence, . pendant
trois mois, fut assez malade pour se condamner lui-
même à la diète là plus austère, et à ne plus se mettre
à table ; alors, ne voulant pas que Ton fit une petite
cuisine à part pour moi, j'allai avec ma demoiselle
de compagnie dtner à la table d'hôte chez nos
voisines \ j'y trouvai très-bonne compagnie, une con-
versation fort agréable, et un beau jardin dont nous
avions la jouissance, avant et après le dîner ; je n'ai
jamais vu de table d'hôte si bien servie et d'aussi bon
air en Allemagne, et dont les maltresses de la maison
fissent les honneurs avec tant de noblesse et d'agré-
ment; cet établissement dure toujours: il mérite
bien d'être recommandé aux étrangers.
180 MEMOIRES
»
J'avois clidisi un logement chez M* de Valence s
une vue admirable^ un beau balcon, une très-grande
chambre, me tentèrent ; mais cette chambre étoit au
cinquième étage, ce qui désoloit ceu^ qui venoient
me voir^ car, pour moi, je préfère toujours, à cause
du grand air, les étages élevés, que je monte encore
sans être essoufflée. Le pauvre M. de Monthyon
vint me voir dans cet appartement ; il avoit quatre-
vingt- huit ans, et il étoit asthmatique : il étoit dans
un si terrible état, en entrant dans ma chambre, que
je crus qu'il alloit y expirer; cette visite, qui me fit
tant de peur, me dégoûta entièrement de ce loge-
ment; je descendis à Ventre-sol : c'étoit un joli ap-
partement composé de plusieurs pièces fort bien ar-
rangées, mais les plafonds en étoient si bas, qu'on y
respiroit à peine; d'ailleurs la chamj)re à coucher
étoit posée sur la voûte, et j'avois au chevet de mon
lit une pompe qui me réveilloit à la pointe du jour ;
les secousses données par cette pompe et celles des
voitures qui passoient sous la voûte m'attaquèrent
cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement
le sommeil. Jepassois une grande partie de mes
journées dans la chambre de M. de Valence, les portes
et fenêtres en étoient hermétiquement -fermées : j'y
étoufFois, et ma santé dépérissoit visiblement ; celle
de M^ de Valence se rétablit pour quelque temps,
grâce à l'habileté de M. Bourdois, et à ma surveil-
lance sur sbn régime ; il se remit à table ; bientôt il
DE MADAME DE GENLIS. 181
sortit pour aller passe^^ ses soirées chez Robert, où
Ton faisoit très-bonne chère, et où Ton jouoit
très-gros jeu ; ce qui ne tarda pas à lui &ire grand
mal.
Je fis faire mon portrait à Thuile et en grand par
madame Chéradame, qui a un fort beau talent ; je
suis représentée jusqu'aux genoux écrivant pendant
la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à
s'éteindre, et m'arrêtant, en voyant naître le jour ;
cette idée est de Paméla; je fis mettre sur la table, à
côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un seul
livre, siu" le revers duquel ce mot est écrit : Evangile;
parce qu'en effet la morale de tous mes ouvrages a
toujours eu pour base les préceptes sacrés de ce livre
divin. Il y a derrière moi une harpe dans l'ombre.
J'avois beaucoup de répugnance à me fidre peindre à
mon âge, mais M. de Valence désiroit mon portrait,
et je le fis fidre pour lui, avec d'autant plus de plaisir,
que je voùldis, Avant <le quitter sa maison, lui offrir
quelque chose qui lui fût agréable, et je joignis à ce
don une très-belle miniature que j'avois encore, et
dont il avoit envie.
Je finis, sur la fin de cet hiver, le catalogue pit-
toresque des tableaux de M. de Sommariva, que
j'écrivis de ma main et de ma belle écriture, et que
j'ornai de culs-de-lampe et de vignettes; ce cata-
logue est précédé d^un discours sur la magnificence; je
crois véritablement que c'est un des plus jolis ouvrages
1B2 lijâiioiRBs
que j'aie fait; il est dans les mains de l'amateur
des arts le plus magnifique et le plus éckuréqui
ait jamais existé. Je n'ai gardé de cet ouvrage
aucune espèce de copie, je n'en ai même pas fiût
de brouillon, j'ai tout écrit à main posée sur le livre.
Il y a, entre autres, dans cet ouyrage, un morceau
qui me plaît sur la vieillesse des femmes, et que j'y
ai placé en parlant d'une charité romaine; je dis que
dans ce tableai; on a bien fait de préférer un père à
une mère, car nos cheveux blancs n'inspirent point
le respect; je développe cette idée d'une manière
qui me parolt très-neuve ; je pense que ce morceau
mériteroit d'être cité, je n'en rapporterai qu'une
seule phrase, dont il me semble que l'idée est ingé-
nieuse ; pour prouver la prééminence des vieillards
sur les vieilles femmes, j'ajoute :
^^ Quand le temps dessèche un chêne, on dit qu't7
^^ se cçuronnej quand il commence à décolorer une
rose, on dit qu'elle est flétrie/'
Voici ce que j'appelle un catalogue pittoresque.
Pour dgnner. un peu d'intérêt à une^escription de
tableaux, je l'ai mise en dialogue, et j'ai supposé
qu'une jeune dame veuve et un jeime homme amateur
éclairé, vont ensemble visiter la belle collection de
M. de Sommariva; on sent, dès les premiers mots
du dialogue, que le jeune homme a des prétentions
assez fondées sur le cœur de la jeune veuve, quoi-
qu'il n'ait pas encore osé lui demander sa main; ces
DK MADAME DE 6ENLIS. 183
deux personnages en raisonnant sur les tableaux^
les décrivent et les jugent, etc.*.
M» de Valence fit, bien malgré moi, une chose
qui prouvoit à quel point il désiroit que je fusse bien
chez lui ; voyant que je souffrois véritablement dans
l'entré-sol par le bruit et le manque d'air, il voulut
me forcer d'accepter son appartement, le seul bon de
la maison, et que j'avois déjà refusé plusieurs fois ;
il imagina, sans me consulter, d'aller s'étabjir dans la
grande chambre que j'avois occupée au cinquième
étage; alors il me conjura, avec beaucoup de grâce et
de bonté, de prendre son logement vacant) ce que je
refjiisai avec une fermeté inébranlable; il resta plus
de six semaines à ce cinquième étage, malgré toutes
mes instances; ce qui fut .très-préjudiciable à sa
santé, parce qu'il avoit déjà très-mal à un pied, et que
de monter autant d'étages le fatigua beaucoup ; enfin,
voyant que j'étois décidée à ne point quitter mon
entre-sol, il redescendit dans son appartement.
Un jour, en revenant de donner une séance à ma-
dame Chéradame^ j'entrai chez M. de Valence, où je
trouvai un homme de la figure la plus respectable,
qui, en m'entendant nommer, s'est avancé vers moi
pour me remercier, dans les termes les plus touchans,
de l'éloge que j'ai fait de lui dans les Parvenus 'y
* Diaprés cette idée, ou pourroit faire, dans le même genre, une
infinité de catalogues pittoresques qui ne se ressembleroient point.—
{NoiederAvieur.)
184 MÉMOIRES
cet homme est aujourd'hui le plus riche sellier de
Paris : il s'appelle. Garnier ; c'est liû qui, dans le
temps de la terreur, nommé commissaire des prisons,
a sauvé la vie de madame de Valence, en exposant
trois fois la sienne, et avec un courage et im esprit
infinis; il n'avoit accepté cette place que pour se-
courir les malheureux proscrits ; il n'a jamais pris
la moindre part, non-seulement aux cruautés, mais
aux injustices et aux rigueurs ; je l'ai vu avec autant
de respect que d'attendrissement.
Avant mon premier séjour à Tivoli, il y eut beau-
coup de train à l'issue de l'assemblée de la chambré,
des députés : il y eut même du sang de répandu; on
crut avoir la certitude qu'il n'y eut point de complot
formé, mais que ce fut l'effet de l'effervescence de
quelques jeunes gens des deux partis; quelques jour-
naux eurent à se reprocher d'avoir exalté cette effer-
vescence, en louant sans cesse la jeunesse d'en être
susceptible; il faudroit, au contraire, la blâmer de
se mêler des affidres politiques, qui la détournent de
l'étude et de ses devoirs.
Quelques jours après, on afficha une proclamation
au coin des rues, qui défendoit de s'arrêter en groupe :
la gendarmerie empêchoit que trois personnes fussent
réunies en s'arrêtant pour parler.
M. de Valence, quoique toujours malade^ se rendoit
régulièrement à la chambre des pairs pour le procès
de Louvel ; j'étois cruellement impatientée lorsque
DE MADAME DE GKNLIS. 185
j'entendois un grand nombre de personnes qui
avoient^ comme tout le monde, la plus grande hor-
reur du crime de ce scélérat, admirer jiéanmoins ses
réponses et son impassibilité ; cette manie de s'exta-
sier sur rentier abrutissement des monstres est
devenue très-commune; pour moi, je trouve fort
simple qu\in athée du peuple, ennuyé du travail, de
la misère et de son existence, incapable d'ailleurs de
sentiment humain, voie sa flh avec indifférence, et
soit même satisfait de rentrer, comme il le croit,
dans le néapt^ D'ailleurs, cet infâme assassin trouve
une sorte de plaisir dans Tétonnement qu'il cause; il
y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile in-
différence ; l'idée de surprendre tout ce qui l'entoure
lui donne au plus haut degré le stoïcisme de l'athéisme
et de la stupidité.
Malgré l'ordonnance qui défendoit les attroupe-
mens, il y en eut encore plusieurs, non du peuple,
mais de presque tous les étùdians et les écoliers de
Paris : le mépris de l'autorité royale me parut d'un
bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma
santé se déraûgeoit beaucoup, mais je n'en travaillois
pas moins; et j'eus une peine très- vive, celle de
voir madame de Choiseùl partir pour trois mois. Je
craignois qu'elle ne prolongeât davantage son séjour
en Franche-Comté, malheureusement je ne me trom-
pois pas.
Louvel fut condamné à mort : il se laissa défendre
186 MÉMOIRES
sans interrompre ses défenseurs. Il avoit quelque
espérance confuse qu'on pourroit lui faire grâce : on
s'extasioit toujours sur sa fermeté, on tàchoit d^etn"
bellir ses réponses; on auroit voulu pouvoir lui prêter
des r^onses romaines, tout cela sans mauvaise inten-
tion, mais par reffèt du goût naturel qu'on a depuis
long-temps pour l'extraordinaire. Pour inoi, je n'sd
jamais tu dans cet assassin que le dernier degré d'une
brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfEû'on-
nade. Après avoir appris son jugement, il deman^da
des drtgfsJbiSy car il voulait passer une deptière bonne
nuit et bien dormir. Je suis encore très-persuadée
qu'il espéroit qu'une émeute le sauveroit dans le
chemin qu'il devoit parcourir pour aller au supplice,
et que^ lorsqu'il fut sur l'échafaud, si on l'eût ques*
tionné encore dans ce moment, il auroit eu un lan-
gage bien différent. Je fus surprise qu'on eût omis
de lui demander, dans l'interrogatoire, s'il ne s'étoit
pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières,
d'autant plus qu*il avoit voyagé en Allemagne ; et
l'on sait qu'il y a dans ce pays de sociétés ténébreuses
desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre autres
Sand» '
Louvel fut exécuté à six heures du soh*. Malf^
toutes ses rodomontades, il étoit d'une excessive
pâleur et dans un grand abattement; il y avoit une
foule immense pour le voir passer : tout le monde le
regardoit avec horreur. Arrivé au pied de l'échafaud.
BK MAÔAMB 1>£ GENLIS. 187
il étoit près de s'évanouir ; il fallut que deux person*
nçs l'aidassent à y monter. Le soir^ tout étoit par*
faitement tranquille dans Paris.
Je reçois une lettre charmante de madame la prinr
cesse de Salm^"^ qui fait de si beaux vers i elle m'en-
voyoit une épitre d'elle, intitulée : A un honnête
homme qui veut devenir intrigant. Elle désiroit que
j'en parlasse dans, mon petit journal intitulé Vlntré^
pide, et que^ peu de temps après, je fus forcée d'aba.n-
donner au moment où il prenoit le mieux, parce que
mes associés, me manquant de parole, m^abandonnè*-
rent tout le travail, ce qui, avec mes autres occupa-
tions, ne m^eût pas laissé un instant de repos. Je
rassemblerai dans des mélanges tout ce que j'ai mis
dans ce journal, et j'espère que le public trouvera
* Une chanson commença la réputation de madame la princesse
de Salm. Cette chanson, imprimée dans VAlmanach des Oràces
de 1788, fut misé ep musique par Plantade, et tonte la France
chanta BotUmi de Rose, Née en 1767, à Nantes, mademoiselle
Constance IThéis vint à Paris où elle épousa, en 1789, M. Pipelot»
chirurgien acconchenr. Bientôt le nom de la femme dcYint plus
célèbre /jue celui du mari. Madame Constance Pipelot avoit déjà
publié différens morceaux de poésie, lorsqu'elle donna, au théâtre de
Lontois^ SaphOf tragédie lyrique, dont le compositeur Terastini fit
lamusiqoe. Cet opéra eut un très-grand succès. Madame Cons-
tance Pipelot a donné, depuis, des JEpitres et des Discours en
vers; des Eloges^ en prose 3 des Rapports académiques et un
roman. Elle a publié le recueil de ses vers, sous le titre, Poésies
de la princesse de SaJmy ayant épousé, en 1802> le comte, devenu
prince de Salm-I>ick.-^JVbf« dé F Editeur )
188 it£itoiR]ts
qu'il méritoit d'être, continué ; mais j'ai été coU''
vaincue depuis qu'un journal n'auca jamais une **
grande vogue qu'en paroissant tous les jours. J'eu»
pour celui-ci une idée critique qui parut origi-
nale: jevoulois relever les fautes sans nombre de
langage, les mauvaises locutions, les principes dange-
reux et les inconséquences qui se trouvent sans cesse
dans les journaux, et j'imaginai un genre d'ironie
très-neuf. Je dis dans un petit préambule que les
journaux qui paroissent tous les matins, forcés sou-
vent d'insérer précipitamment des articles, n'avoient
pas le temps de corriger toutes les fautes d'impres-
sion, et que, pour les obliger, je me chargeois d'oSrir
au public tous les mois un errata officieux de ces
fautes les plus grossières ; c'est ce que je fis en effet,
et ce qui eut un succès particulier, et l'on a plusieurs
fois depuis imité cette plaisanterie. .Je rendis compte
dans ce journal de l'épitre à un honnête homme de
madame la princesse de Salm, et j'en fis l'éloge de
bien bonne foi, car cette pièce de vers est véritable-
ment charmante.
M. l'évéque de Boulogne fit une si beUe oraison
funèbre de monseignem* le duc de Berri, que je ne
puis m'tsmpêcher d'en citer ici un morceau que voici :
^^ Malheureux sophistes, applaudbsez-vous donc
^' de vos succès i vous avez voulu les principes, vous
"en avez les conséquences 3 vous avez voulu tout
" immoler à vos vaines théories, vous en voyez l'ap-
C4
DE MADAME DE 6ENLIS. 189
^' plication, et de vos systèmes monstrueux naissent
<< des monstres de crimes ; vous avez voulu qu'il n'y
eût plus que des opinions^ et il n'y a plus eu que
des opinions dont chacun est le juge supr^me^ et le
^^ régicide vous a donné ses opinions comme sa règle
^^ unique, et a justifié ainsi le meurtre par le meurtre.
5' Non, ce n'est point ici un ressentiment, ce n'est
^^ point une haine personnelle, ce n'est point une
^' injure vengée, c'est son opinioriy ce sont ses senti-
" mens; de sorte que c'est bien moins ici la passion
^^ qui pousse au crime, que le crime qui est la passion*
" Vous ne voulez point de religion, si ce n'est peùt-
^' être son simulacre ; et, loin d'invoquer son auto-
^^ rite, vous ne cherchez qu'à lui opposer la vôtre, et
^^le coupable aussi cherche à lui opposer la sienne, et
^^ dans la liberté dépenser voit la liberté de tout faire.
*^ Vous désirez des lois athées, et vous avez des assas-
" sins athées, aux yeux de qui le vice et la vertu ne
^* sont qu'un mot comme Dieu, et pour lesquels il n'y
^' a d'autres crimes que celui de manquer son coup.
" Vous ne voulez plus de sacrilège, et il n'y a plus de
*^ sacrilège, excepté la foi qui le mécoimoît ; et im-
" moler l'héritier de la monarchie, ou le plus vîl des
hommes, n'est plus qu'un même crime. Enfin,
vous persécutez les missionnaires de la vie éter-
^' nelle, et vous avez des missionnaires du néant: tout
" cela n'est-il donc pas dans l'ordre ? . Et de quoi
** vous plaindriez-vous ? Ne faut-il pas que les
" maîtres soient responsables de leurs disciples î ne
190 MÉMOIRES
** faut-il pas que chaque arbre porte son firuit ? ne
^^ faut-il pas qu'aprèa avoir semé du Tent vous re-
^' cueilliez la tempête } Et puisque vous ne voulez
** pas de l'enfer dans l'autre monde^ ne faut-il pas,
*^ en attendant, que vous le transportiez dans celui-
-ci?"
Je fis connoissance, à notre table d'hôte, avec un
Grec athénien, très-savant, qu'on appelle M. Cod-
rika ;^ il se mettoit toujours à table à c6té de moi : sa
conversation est originale et m'intéressoit beaucoup ;
il voyoit souvent madame de Sta^l ; il m'a conté
qu'elle Tappeloit mon Ihrcy j'ai dit que moi je
l'aurois appelé mœi athénien.
Je souffris beaucoup, durant cet été, de la grande
Des Obêervatùmtêur Vopinion de qudque$ heUéniHes^ tfmchoMl
U grec modwrû ; un ouvrante intitulé : Etude du dialecte commun
de la langue grecque ; la traduction, en gprec moderne, des Mondée
de Fontenelte : tels sont les ouvrages par lesquels M. Codrika s'est
fkit oonnottre comme littératenr et comme adversaire de M. Coray,
autre Grec très-sarant et très-estimé en France et dans sa patrie.
M. Codrika, secrétaire interprète de la légation ottomane, envoyé
auprès du gouvernement français, vint à Paris en 1800 3 il y resta,
quoique rappelé par la Porte, et reçut une pension de six mille
franco qu'il a conservée. La polémique de M. Codrika est de Pan-
cienne école ; elle n'est ni assez modérée, ni assez polie. Il a écrit
en faveur des Turcs et contre ses compatriotes, avant la guerre que
ceux-ci soutiennent maintenant d'une manière si glorieuse. On
ignore si tant d'actions héroïques, qui ont illustré les Grecs
modernes, ofit désarmé le courroux de M. Codrika. — (Note de
VEditeur.)
DE MAP AME DE 6BNLIS. 191
chaleur; ce que j'^éprouvois de temps en temps ne
me parut pas devoir altérer le fond de ma sant^, et
cependant c'étoient des angoisses inexprimables que
je ne saurois décrire ; ce n'étoient point des douleurs
ni de la courbature : c'étoit urï certain malaise indéfi-
nissable ; je crus avoir en moi quelque chose d'ex-
traordinaire et de fort dangereux, et je n'en suis
point encore dissuadée; depuis deux ans, le batte-
ment de mon cœur s'étoit affoibli peu à peu ; enfin,
il ne bat plus du tout (apparemment pour avoir trop
battu dans le cours de ma vie) ; je ne consultai pen-
dant long-temps personne là-dessus, parce que je
crois que les maux du cœur sont incurables ; mais
ceci est un fait singulier dont je n'ai jamais^ entendu
parler. Je me figure que mon cœur s'est ossifié, et
que d'un moment à l'autre je puis subitement perdre
la vie. J'ai consei^é toutes mes facultés. Au reste,
j'ose croire que je suis prête à rendre h Dieu cette
âme si aimante qu'il m'avoit donnée, et ce seroit
avec plaisir si je n'étois pas encore utile à ce que
j'aime.
Madame la marquise de Grollier me fit un ravissant
présent, celui d'un tableau de son ouvrage, dont les
allusions sont si flatteuses pour moi, que je n'ose les
détailler ici. C'est le dernier tableau qu'elle ait peint
avant le malheur, pour elle et pour nous, qui l'a privée
de la vue; j'attache un tel prix à ce gage de son
amitié, que je l'ai donné à Anatole de Montesquieu.
192 ^ MÉMOIRES
De mon côté, j'ai donné à madame de GroUier un
ouvrage fait par moi et de mon invention : c'est un
dessus de table qui repiésente, sur du papier noir, un
bouquet de fleurs encadré dans une guirlande i les.
fleurs sont en nacre, et les feuillages et les queues
sont en or brillant et mat. L'ouvrage n'est point en
application coUé dessus le papier; j'ai découpé tout
le dessin, à l'exception des queues, j'ai collé l'or et
la nacre en dessous, et j'ai peint les queues en or ; de
manière que l'ouvrage, ne pouvant se décoller, est ex-
trêmement solide ; il a eu le plus grand succès; il
est réellement charmant ; mais il eût été mieux en-
core sij'avois pu avoir des plaques de nacre aussi
minces que m'en foumissoit, il y a quelques années,
autant que j'en voulois, un ouvrier qui est mort; il
m'a été impossible, depuis ce temps, de trouver un
bijoutier qui m'en fit de semblables, c'est-à-dire,
minces comme du papier; ce qui m'a donné beau-
coup d'humeur contre le perfectionnement si vanté
des arts d'industrie* Madame de GroUier fit monter
mon ouvrage sur une belle table d'ébène ; je l'avois
déjà recouvert d'une glace, et j'avoue que ce petit
meuble est un des plus jolis que j'aie vus.
Anatole m'amena un matin son charmant enfant,
qui, le jour môme, m'envoya le plus joli écran, re-
présentant une lyre et des fleurs parce qu'il avoit re-
marqué que je n'en ayois point, et- qu'il a pensé,
a-t-il dit, que j'avois dû, l'hiver passé, me l)rûlér
DE MADAME DE GENLIS. 193
le visage en me chauffitnt; je lui écrivis de ina main
(ce qui est assurément une grande distinction), pour
le remercier.
Rosamonde vint passer quelques jours chez M. de
Valence; j'avois eu soin de l'instruire en secret de
l'état de son père ; elle est également fille, épouse,
mère^ et sœur parfaite ; et l'on en peut dire autant
de madame de Celles. Rosamonde avoit fait, quelque
temps auparavant, un petit voyage à Paris avec ses
enfans ; mon arrière -petit-fils, Cyrus, est charmant
par l'esprit et par l'intelligence, je lui ai donné une
chaîne qui lui a causé de grands transports de joie.
Le journal la Renommée^ le plus mauvais de tous
les journaux libéraux, par l'irréligion et le mauvais
style, finit entièrement à cette époque; il portoit
l'estampe la plus ridicule que j'aie vue de ma vie : elle
représentoit une Renommée^ qui m'a inspiré cet im-
promptu, dont je n'ai fait aucun usage, et qui par
conséquent est ici inédit ; le voici :
Quelle est cette ^dévergondée.
Si laide et si dégingandée.
Dans cet indécent abandon ?
Bon Dieu ! quelle étrange figure !
— Mais, c^est la Renommée.— Oh! -non.
Ce n'est que sa caricature.
M. Boùrdois, médecin de M. deiValence, vint me
voir ; je le consultai sur mon cœur immobile ; il me
dit que les battem€;ns du cœur s'afFoiblissent toujours
TOMB Yl. 9
194 MEMOIRES
arec l'âge, à moins que le cœur ne soit malade; que
l'entière cessation des battemens n'étoit pas une chose
commune, mais qu'elle n'avoit absolument rien d'in-
quiétant. M. Bourdois est fort habile et fort spiri-
tuel ; il m'a fait de fort bons raisonnemens, mais je
persiste toujours à croire que j'ai au cœur quelque
chose de très-singulier.
Léon de Montesquiou, en reconnoissance de ma
lettre, m'en écrivit une charmante, mais qui ne con-
tient que quatre ou cinq lignes, dans lesquelles il dit
que sa mère lui défend de m'en écrire davantage ;
dans cette lettre il m'envoyoit une fable intitulée,
le^ Rossignol et la Fauvette, faite par son père à ce
sujet ; et il ajoute dans son billet, pour que je ne m'y
méprenne pas, ces mots : Madamsj le rossignol c'est
vous; la fable est si jolie, que je l'ai fait transcrire
ici. Léon n'a pour instituteurs que son père et sa
mère, et il est élevé conime on ne le sera jamais dans
les pensions ; avec une naïveté et une modestie char-
mantes, il a l'instruction la plus étonnante à son âge f
j'espère qu'il ferale bonheur de ses parens, qui le méri-
tent bien à tous égards.
Voici la fable :
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE.
Un rofisig^iol harmonieux.
Chantre favorisé des dieux.
Miracle du printemps, charme de la nature, •
Moduloit Mt accords pendant la nuit obscure ;
DE MADAME DE GENLIS. 195
Surpris, OD admîroit dans mille acoens diveiv
Cette yoix éclatante et pure :
Un calme approbateur protégeoit ses concerts.
Près de là, dans un nid prospère,
Vivoit on jeune oiseau sous Taile de sa mère ;
Il étoit loin des Jours où l'on prend son essor.
Il n'étoit pas habile encor j
Et d'ailleurs ce n'étoit qu'une simple fauvette.
Ce naissant mélomane, au fond de sa retraite.
De tant d'acçens heureux muet admirateur,
Ecoutoit l'improTisateur.
JL'audace est quelquefois compagne du jeune âge.
Ne yoilà-t-il pas l'imprudent
' Qu'un si bel exemple encourage ;
II veut au rossignol charmant
Répondre en son foible langage 5
Mais sa mère le lui défend.
Et dit au jeune téméraire :
tJne fauvette, mon enfant,
Prèa du rossignol doit se taire.
Madame la maréchale Moreau^ qui venoit me roir
très-souvent^ me dit qu'elle avoit lu dans le Journal
à
de Paris l'annonce d'un ouvrage intitulé Genlisiana,
ou Recueil (F anecdotes, de bons mots et de reparties^
etCj de madame de GenliSj suivi d'une notice sur sa
vie et ses ouvr(xges; je supposai avec raison que
c'étoit une espèce de libelle, ou du moins un tissu de
mensonges; si l'ouvrage i^'eût^pas été malveillant,
cela seroit beaucoup plus extraordinaire, car on.n's^
jamais rien écrit de semblable sur une per^onai^
existante, dont on n'a reçu ni notes, ni coosentementi,
9*
196 MBMOIKBS
et qu'on ne connoit pas même de vue. Je com'
mençù par désavouer publiquement cet ouvrage ; je
ne concevois pas quek bons mots et quelles reparties
on avoit pu recudllir de moi ; je n'ai jamais aimé à
me faire citer dans ce genre, j'en sd connu de bonne
heure tous les inconvéniens ; l'un des moindres est
de se iaire attribuer mille sottises auxquelles on n'a
jamais pensé, et, ce qui est beaucoup plus fâcheux,
de se donner souvent fort injustement la réputation
d'une extrême malice, car toutes ces espèces de tons
mots sont toujours des épigrammes plus ou moins
mordantes \ d'ailleurs je n'ai jamais porté la moindre
prétention et le plus léger désir de briller dans le
monde et dans la conversation générale j tout natu-
rellement alors j'ai toujours mieux aimé jouir et pro-
fiter de l'esprit des autres que de montrer le mien ;
il y a tout à gagner à cela: ma passion dominante
dans tous les temps a été de m'instruire, et je, dois
presque autant à la conversation qu'à la lecture; par
le même motif, je voulois observer le monde, étudier
les caractères, me rendre raison des ridicules, des
travers, et toutes ces choses demandent le calme de
l'amour-propre, du moins pour le moment 3 j'avois
placé le mien dans l'avenir. Je n'ai jamais eu la
duperie de faire de grands frais pour obtenir des
succès éphémères et puériles, et si l'on m'a trouvée
aimable dans la société, ce n'est point par ce que j'ai
dit, mais c'est par la bonhomie et par la manière
dont j'ai ^u écouter. ,
DE MADAME DE GENLIS. 197 ^
Le titre de Tcavrage dont j'ai parle étoit pour le
faire acheter aux amis BÎnsi qu'nxxK ennemis ; c'étoit
un libelle rempli de calomnies atroces, contradictoires
et stupides. Ce nouveau déchaînement eut surtout
pour cause mes réimpressions épurées des ouvrages
philosophiques, auxquels j'ai fait des rettanchemens
et ajouté des notes. Je n'en continuai pas avec moins
de zèle cett0 expiation des éditions compactés^ dans
lesquelles on a rassemblé toutes les. impiétés, tous les
blasphèmes, toutes les turpitudes philosophiques ré-
pandues dans une multitude de pamphlets qui étoient
oubliés depuis long-temps. • • .Et l'on a fait ces in^
fâmes éditions, de manière à les mettre, pour l'achat,
à la- portée de tout le monde. • • .11 n'y a jamais eu
de scandale comparable à celui-là 3 non-seulement
on n'eût osé le donner sous Napoléon, mais les ré-
publicains terroristes n'eussent pas permis la réim-
pression de ces obscénités, et l'on a cette impudente
effronterie sous le règne du roi très-chrétien !
Quant à VM^iile de Rousseau, comme il ne contient .
point de turpitudes et de blasphèmes (du moins iu-
solens et grossiers contre la religion), j'aurois dû n'en
rien retrancher, et seulement augmenter le nombre
des notes critiques : quoique Rousseau ait beaucoup
pillé (comme je l'ai prouvé ailleurs dans mes premiers
Essais) de Sénèque, de Montaigne, de Balzac, de
Locke, etc. ; il acependant beaucoup plus d'originalité
que les autres philosophes. Cette originalité, qui ne
198 MÉMOIRES
tieat en général qu'au désir de se singulariser, n*est
communément que de la bizarrerie, mais quelquefois
néanmoins elle est heureuse et piquante. Le com-
mun des lecteurs s^obstine encore à croire que Rous-
seau étoit un profond penseur et un génie sublime,
car les esprits médiocres gardent une admiration mal
fondée beaucoup plus long- temps que les esprits d'un -
ordre supérieur qu'un seul bon rdsonnement peut
désenchanter. Il falloit donc laisser Emile avec tou-
tes ses erreurs, qu'il est si facile de combattre victo-
rieusement, puisque l'inconcevable inconséquence de
l'auteur en ^paroîtroit mille fois plus étrange, lors-
qu'on trouveroit tous les rapprochemens dans des
notes. Ainsi donc, quand je ferai une nouvelle édition
à* Emile, je restituerai, à cet ouvrage tout ce que j'en
ai retranché, et j'ajouterai beaucoup de notes, qui ne
seront pas les moins saillantes, car je m'étbis privée,
par les retranchemens, de la partie la plus brillante
de la critique.
Personne au monde ne m'encourageoit dans mes
réimpressions épurées ; on me répétoit que cela n'em-
pêcheroit pas de les réimprimer avec tout ce que j'ai
retranché. Je persiste à croire que, si on les réim-
prime, ce sera toujours certainement beaucoup moins
souvent et en plus petit nombre ; secondement, que
ce que j'ai conservé qui est instructif et bon, sera
du moins fort utile à la jeunesse studieuse et raison-
nable; on me répondoit que cette jeunesse-là ne
DB MADAME BE GBNLIS. 199
seroit pas corrompue par les sophismes des impiétés,
des obscénités que j'ai retranchées, parce qu'elle
n'auroit cherché dans ces ouvrages que ce qui peut ins-
truire 5 pour moi, je croîs toujours bon de lui épargner
la peine de chercher^ et le danger d'être peut-être
ébranlée par quelques raisonnemens captieux fondés
sur upe calomnie qui pourroit Tabuser^ car il faut
du temps, de Texpérience, et une grande lecture
très-réôéchie, pour connoître à quel point les philo*
sophes ont menti^ et se sont approprié de vieilles
erreurs combattues, et complètement réfutées depuis,
long-temps; enfin, en réduisant à cinq ou six vo^
lûmes des ouvrages qui en ont dix, et dont je ne sup-
prime que des extravagances et des infemies, j'épar-
gne le temps si précieux des gens raisonnables, et
cela seul est assurément un véritable service et un
grand bien. J'ajouterai encore que, laissant dans
ces ouvrages les folies et les contradictions, qui ne
sont point corruptrices, je les combats dans deè
notes qui peuvent servira former le goût et le juge-
ment de la jeunesse. Je relève aussi dans des notes
un grand nombre de jfautes de langage; ce qui
n'est pas non plus, sans utilité, car toutes ces critiques,
dans lesquelles je ne mets aucun esprit de chicane,
et qui sont incontestablement justes, doivent dimi-
nuer l'admiration exagérée que tant de gens ont pout
ces auteurs f et c'est une chose infiniment plus impor-
tante qu'on ne pense 3 et, comme je ne mets pas un
mot de moi dans le texte, il est impossible de soutenir
900 MEMOIRES
que j'ai retouché ou refait ces ouvrages; tout ce
qu'on peut dire^ c'est que ces éditions sont des ex-
traits fort longs et fort détaillés copiés littéralement,
auxquels on n'a rien ajouté^ et dont on n'a retranché
que des passages scandaleux ; et je croirai toujours
que c'est là une entreprise excessivement utile. Je
pense to^]ours de même aujourd'hui sur tous ces
ouvrages^ à l'exception d'Emile^ pour les misons que
j*ai mentionnées ci-dessus.
Les gens qui s'intéressent à moi, me disoient que
je me faisois un grand nombre de nouveaux ennemis,
ce qui ne m'effrayoit point du tout. J'auroia voulu
avoir cinquante ans de moins pour livrer plus d'an-
nées aux persécutions de ce genre: s'y exposer avec
utilité et les braver avec courage; consacrer à cette ^
noble cause tout ce qu'on a de talens et de forces
physiques et morales, c'est vivre ! le contraire n'est
qu'une insipide et coupable végétation. Je vais faire
encore quelques démarches ; rien ne me découragera z-
je ne suis secondée par qui que ce soit, mais je
répondrois à celui qui feroit cette réflexion :
'* Et, compteK-Tous pour rien Diea qui combiit pour oous!"
Anatole de Montesquiou me demanda, dans ce
même temps^ de mettre par écrit mes idées politi-
ques qui ne se trouvoient détaillées, ni sous ce titre^
ni méthodiquement dans mes ouvrages ; je lui promis
de composer pour lui seul mon petit Traité politique^
qui sera divisé en trois lettres : la première con«
]>£ MADÀMA BE 6BNLIS. * 201
tiendra rexamen de ce qui peut constituer le bon-
heur d'une nation ; dans la seconde j'examinerai si
les gouvernemens actuels atteignent ce but ; dans la
troisième lettre, je chercherai les moyens d'y par-
venir. Je crois que, sans être publiciste, on peut
dire de fort bonnes choses sur ce sujet, si l'on a de
bons principes, un esprit juste, une âme sensible, et
la connoissance de l'histoire et du cœur humain. Le
chaud me causoit un tel accablement, et j'étois d'ail-
leurs si occupée, qu'il me fut impossible de com-
mencer ce petit ouvrage*. Anatole, qui étoit dans
sa terre de Bligny^ m'écrivit à ce sujet une lettre de
reproche, que je trouvai si charmante, que je ne puis
m'empécher d'en orner ces mémoires 5 elle cpntient
ce qui suit : - /
« Bli^y, le 30 juillet 1820.
*' Votre silence commence à devenir la chose^ du
monde la plus inquiétante, trop chère amie; trop
occupée de vos héros et de vos héroïnes chimériques,
vous négligez le positif et des amis réels. Je m'en
trouve très-mal: permettez-moi de m'en plaindre
encore à vous-même, et' croyez toutefois que toutes
mes occupations champêtres, ou littéraires, et même
vos preuves d'indifférence, ne peuvent pas affoiblir
l'occupation constante où je suis de vous, et en
détourner mon cœur. Je m'étois offert pour disciple
• Je Tai f^î^ cl^PuiB*
9**
â02 MÉMOIftBS
à votre universalité^ et vous gardez un. silence que
je crois comprendre ; n'est-ce pas là ce qui s'appelle
un refus ? c'est dommage. «Pavois besoin d'un guide,
d'un fil dans ce, dédale de politique et de principes
nouveaux entrelardés d'erreurs 3 je m^y perdrai bien
vite, et j'y serai la proie de quelque monstre, ou la
victime de quelque orage : je les mets sur votre cons-
cience. Naples, avec ses inventions et son perfec-
Uonnement renouvelé des Grecs, étoit un excellent
thème, un beau sujet de réflexions et d'observations
instructives ; pourquoi ne pas mettre en dehors les
idées lumineuses qu'un sujet si nouveau pour votre
plume voue inspire ? et surtout poi^rquoi rejeter du
sein de l'abondance l'humble prière du pauvre ? Voici
à ce sujet une fiable nouvelle.
LE MOINEAU.
Un BtK^eao débutant, bien foible, bien fragile,
S*égaffa dans des bo» désertiy
Loin deMB pe^ damiciley
A ràg;e où la gent volatile
N*a pas encor vaincu les airs :
De ses ailes parfois il essayoit rasage.
Et sauHlleiCsur le feuillage ^
fie branche eo branche^ ayant grand sein
fie ne pas B*avancer plus loin.
Mais qui sait s*arréter? souvent même le sage
Va plus loin quUl ne veut. Notre petit moineau.
Tout en craignant le vent, le firoid, le chaud, Torage,
La sécheresse et même Peau,
Enfin tout, se trouva sans guide et sans asile
fians un lieu sauvage et stérile j
DK MADAMS DE 6BNLIS. 20^'
Pbor chercber da •ècoiurs il erroit au basard»
Lorsqu'il aperçut à l'écart
Un oiseau protecteur dont Faile ingénieuse
Voiloit avec constance une tribu nombreuse
' I^oisillons craintifs et fuyards,
Qui sous cet abri sûr échappoient aux regards
Comme à tous les dangers; à la poule couyeuse
Le 'petit égaré, d'un air respectueux.
Exposa ses besoins et Tobjet de ses vœux;
<< Pour mon âge, dit-il, la nuit est dangereuse :
Que faire seul errant dans la noire Tapeur?
Ayez pitié de moi, j*ai foim, j'ai froid, j*ai peur ;
Au gré de mes souhaits montrez-vous généreuse.
En daignant m'accueillir dessous Tample manteau,
Où Ton voit prospérer votre léger troupeau ;
Je n'abuserai pas de votre bienfaisance:
Il faut si peu pour un nloinean;
Tolérez cette nuit ma débile existence
^ Auprès de vous; et puis demain,
Guidé par votre expérience.
Je trouverai le bon chemin :
Comptez stn* ma reconnoissance."
Hélas! il pria vûnement;
Le lendemain, le pauvre enfant
Fut pris par des filets dans la forêt prochaine.
On dit que la poule inhumaine
Se repeptit de ses refus ;
Mais le motneau n'existoit plus.
Le ciel vous envoya pour éclairer la terre :
Parcourez la noble carrière
Qui vous conduit â Timmortalité;
Mai» répandez gur tous, vos torrens de lumière-,
Le passereau le plus vulgaire
Ne doit pas être rejeté.
" Etes-vouB de mon avis, chère amie, ou bien allez^
204 HÉMOIRBS
voua retomber on plntât perdster dans ce silence qui
me tue) Adieu. Ma triste indigence se prosterne
devant votre féconde. et sublime universalité.
** Un p«tt3nre Moineau.
n
Il y a certainement dans cette &ble plusieurs traits
qui n^peUent la grâce, la naïveté, le talent de La
Fontaine* J*aurois été bien ingrate si, après une si
jolie lettre, je n'eusse pas commencé tout de smte le
petit Droite poKtigue; je le^ livrai sur-le-champ, et
je n'en gardai nulle copie. Anatole n'avoit aucun
besoin de mes petites idées sur ce sujet; mais il les
demandoit, je devois les lui ofi&ir.
A la même époque dont je viens de parler^ je lus
une chose étonnante et miraculeuse; un article ti'ès-
bienveillant sur moi dans un journal, et dans le
Journal des Débats!. .Ce fut à propos de ce petit
libelle fait sur moi par M. Cousit dCAvallon ; il y
avoit, entre autres, un mot que je croirois digne
d'être cité, quand, je ne serois pas l'objet de ce qu'il
a d'obligeant : en parlant du parallèle que fait M.
Cousin de madame de Staël et de moi, le journaliste
dit qu'il ne prononce rien entre l'auteur de Mademoi-
selle de La Fallière et celui de Corinne, et en paro-
diant ce vers si connu :
' " Je ne décide point entre Genèye et Rome,'*
Il ajoute:
• Je ne décide point entre Genève' et Paris."
DB MADAME DB OBNLIS. 205
; Une femme, et un auteur, ne pouvoit manquer de
saisir tout ce que ce trait a de &n et d'obligeant 3 il
faut convenir qu'en littérature française, Iprsque ces
deux villes se trouveront en rivalité, Paris vaudra
toujours mieux que Genève.
J'étois et je suis encore, dans un sens, comme le
misanthrope, qui dit qu'il seroit charmé de perdre
son procès pour avoir une injustice de plus à conter;
je me console aussi des injustices qui. ont quelques
singularités bizarres, par le plaisir d'en orner ces
mémoires. J'appris avec certitude une chose véri-
tablement inexplicable , M. Chéradame, chez lequel
se vendoit une partie de mes ouvrages, alla prier l'un
des rédacteurs du Journal des Débats d'annoncer
et dé rendre compte des nouvelles éditions épurées
â* Emile et du Siècle de Louis XIV; IV}. Chéradame
ajouta, ce qui étoit vrai, qu'il venoit de ma part faire
cette démarche, que je n'ai jamais faite et que je ne
ferai jamais pour des ouvrages de moi; mais, comme
Une s'agissoit que.de réimpressions d'ouvrages contre
la religion, dont j'ai ôté toutes les impiétés, et dans
lesquels il n'y a de moi que des notes critiques, je
pensai qu'un travail si utile à la morale me prescrivoit
d'employer tous les moyens qui pouvoient le faire
valoir, et que des journalistes religieux dévoient
surtout s'y intéresser. On répondit à M. Chéradame
qu'en ^ffet cette entreprise étoit parfaitement bonne,
qu'on la trouvoit très-bien exécutée^ qu'elle étoit
206 ' MéMOIÊBB
dans les principes et dans les sentimens des r61ac-
teurs ; et que néanmoins^ par intérêt poar la chose,
et même pour moi^ on ne pouroit en faire mention
dBdïB le Journal des Débats^ parce qu'il étoit irré-
vocablement décidé, lorsqu'on y parleroit de mes
ouvrages, que ce seroit M. Hoffman qui toujours en
rendroit compte et en feroit les extraits; que rien au
monde ne pouvoit engager M. Hoffman à parler avec
bienveillance de mes ouvrages, et qu'ainsi tout ce
que ce journal pouvoit faire pour moi, c'étoit de
' garder un profond silence.
Il y a peu de choses dans ma vie qui m'aient causé
autant d'étonnemeut; conçoit-on qu'un journal, qui
n'est pas malveillant pour un auteur, prenne l'enga-
gement irrévocable de le livrer constamment à l'aver-
sion d'un de ses associés ? conçoit-on que des rédac-
teurs religieux sacrifient ainsi leurs princfpes et les
intérêts de la bonne cause à l'àiiimosité d'un de
leurs collaborateurs ? Il me fut bien prouvé, d'ail-
leurs, par Tarticle bienveillant que j'ai cité*, que les
rédacteurs de cet estimable journal ne sont nullement
mes ennemis 5 au reste, la rancune de M. Hoffman ne
m'empêchera jamais de rendre justice à son esprit
et à ses talens. Depuis que je suis instruite du
pacte fait contre moi dans le Journal des Débats^ j'ai
lu dans ce même journal plusieurs extraits fort
• Sur le. libelle de M. Cousin.— (2Vb<c de r Auteur J
1 DE MADAME DE GENjLlS. 207
is^^vëables cle M. Hoffinan, et je me stnB livrée, avec
graRd plaisir^ à la douce vengeance d'en faire et d'en
répéter Téloge dans la société. Qa'il seroit à désirer
qae les gens de lettres qui professent de saines doc-
trines entendissent assez bien leurs véritables intérêts,
et rânassent assez la littérature pour s'imposer la loi
d'être invariablement équitables ! • • • • Combien la
droiture, la bonne foi, la candeur anobliroient les
talens, et combien eUes épargneroient de discussions
et d'inimitiés fâcheuses !• . . •
Le parti qu'on appelle libéral devroit naturelle-
ment l'emporter sur les royalistes, non assurément
par la bonté de leur cause, mais parce qu'ils se
soutiennent dans toutes les occasions, en dépit des
petites rivalités particulières ; tout intérêt, dans ce
parti, est immola à l'intérêt général ; c'est ainsi qu'on
réussit.
Tout cela ne m'empêchera pas de continuer ce que
j'ai entrepris avec la même ardeur, et d'y employer
toutes les forces qui me restent; sur toutes ces
choses je dis bien sincèrement, en pensant à mes
ennemis et à toutes leurs intrigues contre moi:
Qae Diea voie et nous juge.
Je fis alors un tour de force littéraire dont je veux
me vanter ici : je travaillai dans une matinée à cinq
ouvrages difiërens ; j'achevai de dicter un article sur
la cenmre ; je commençai et j'écrivis de ma main
206
Ml&MOIRBS
la première lettre du dernier roman que je comptois
faire,* Paimjfre et Flaminie, ou la Dupe et la Fie-
timedeson siècle, qui. est en deux volumes; j'en
dictai le lendemain un plan très-détaillé ; l'idée mo-
rale en est bonne et neuve ; j'ai voulu peindre dans
mes deux héroïnes la perfection religieuse, mais mon-
daine, et la perfection purement religieuse. Comme
rhéroïne mondaine est la dupe de presque tous les
sentimens qu'on Im montre, j'ai fait le roman en
lettres, afin d'y peindre, avec un plus grand naturel,
la fausseté et la duplicité, qui avoient feit de si grands
progrès dans le grand monde, durant les dix ou douze
années qui ont précédé la révolution ; j'ai vu ce ta-
bleau de près, et je crois l'avoir bien peint; des
lettres de la même date, à différens personnages, et
contenant les plus frappantes contradictions, attein-
dront sûrement ce but. Les lettres de Voltaire m'ont
donné cette idée il y a long-temps, en lisant les lettres
hjrpocrites qu'il écrit au roi S,tanislas, à dom Calmet,
etc., et les lettres impies des mêmes dates qu'il écrit
à ses amis ; les lettres au maréchal de Richelieu, qu'il
appelle son héros, et les lettres, aussi de même date^
dans lesquelles, s'adressant à ses confidens, il ap-
pelle le maréchal le Maître di^ tripot (c'est-à-dire
de la Comédie Française)^ ou le tripotier. S Cette du-
* J^en ai fait d'antres depuis^ ce qae je ne croyoïH pas en com«
mençant Fkminie.-^Note de V Auteur,)
DE MADAME DE GBNLIS.
209
plîcîté, dans un ouvrage (rimagination, sera très-
piquante et très-utile, si Ton a su la rendre morale.
Le troisième ouvrage auquel je travaillai fut une
Nouvelle pour Alfred Lemaire, et qui est intitulée :
Frédal ou V Artiste. Je la composai avec autant de
soin que si j'avois voulu la faire imprimer ; je la fis
pour lui seul, je la lui envoyai, et je n'en ai point
gardé de copie : il me semble qu'il s'y trouve de
l'im^nation et de l'intérêt. Le quatrième ouvrage
est un Traité sur la sympathiey que je fis pour
deux dames anglaises, et que j'écrivis de ma main
dans un livre blanc. Ces deux dames s'appellent
miss B}Tnesj elles sont extrêmement aimables,
je les aime beaucoup, et j'en ai déjà parlé. Enfin,
le cinquième ouvrage est ce qu'on vient de lire ci-des-
sus dans ces mémoires . >
Il faut convenir que le moment où je fis le tour de
force dont je viens de parler n'étoit pas favorable à la
littérature*, et par conséquent à tous les travaux
que j'entreprenois avec tant de courage.
Après l'assassinat de monseigneur le_ duc de Berri
vînt la loi sur les élections, et ensuite une nouvelle
conspiration contre toute la famille royale, qui pro-
duisit un grand procès qui occupa tout, le monde ex-
clusivement; tout cela, joint à la révolution d'Espa-
gne, à celle de Naples, à celle qui sembloit nienacer
• £nl821.
210 m£moirbs
tous les Toyamnes, acheva bien naturellement d'é-
teindre toute espèce de goût pour la littérature*
Toutes mes entreprises de cette époque s'en ressenti-
rent, et je ne m'en étonnai pas.
J'allois toujours chez madame de Montcalm, aussi
souvent que me le permettoient mes nombreuses oc-
cupations. Je lui portai un jour pour Tamuser un
gros volume de plantes peintes par moi que je venois
d'achever. Ce manuscrit très-précieux în^a coûté
trente ans de recherches ; c'est im gros livre in-é"^.
contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé
dans la Bible et dans les vies des saints^ que j'ap-
pelle 1% V Herbier sacrée 2*. V Herbier de la recon^
naissance et de Tamitié^ contenant les plantes qui
portent les noms de personnages fameux; S"*. VHer^
bier héraldique^ contenant toutes les armoiries de la
noblesse française qui offirent une ou plusieurs plan-
tes; et 4*. T Herbier d'or, toutes les plantes d'or
dont il est parlé dans Isr fable et dans l'histoire. Je
n'ai rien répété dans ce livre de ce que j'ai dit dans
ma Botanique historique et littéraire, qui est impri-
mée : le travail de mon livre est tout autre chose ; j'en
ai dessiné et peint toute seulè^ sans aucune espèce
d'aide^ toutes les plaiites, et en outre j'ai orné le
texte d'une infinité de vignettes et de culs-de-lampe.
J'oublie de dire qu'à V Herbier héraldique je mis sur
le revers des pages un grand nonvbre de devises an-
ciennes tirées du règne végétal/et les ordres anciens
)
I
DE MABAMB DE GKNLIS, y 211
qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour
toute grande bibliothèque, valoit bien au moins quinze
mille francs ; tous ceux qui Tout vu, et même des
artistes, en furent charmés. M. le duc de Riche»
Heu, qui le vit chez madame de M ontcalm, en parut
enchanté ; il se chargea d'en parler au roi pour sa
bibliothèque particulière : j'en demandai seulement
huit mille francs. J'aimois infiniment mieux qu'il
restât entre les mains du roi de France, que de Ten*
voyer dans les pays étrangers (ce qui m'eût été si
facile) pour une somme beaucoup plus forte. Je
u'avois pas reçu la moindre marque de protection et
de bienveillance de la cour ; cependant l'auteur de
, Mademoiselle de Clermont, d'un Trait de la vie de
Henri IVy de la Vie de Henri IVy de trois romans
historiques traduits dans toutes les langues, et dans
lesquels, sous l'empire de Napoléon, je me suis plu
à faire valoir, avec toute la portion de talent que le
ciel m'a donnée, la race des Bourbons, l'auteur de
plus de trente-cinq volumes sur l'éducation consacrés
par près de quarante ans de succès, Tauteur qui a
constamment combattu pour la cause de la religion,
et enfin l'éditeur des Mémoires de Daitgeau et des
nouvelles réimpressions épurées que je dônnois alors
au public, ce foible champion de la bonne cause,
mais si courageux et si persévérant jusque dans la
débUité de l'âge, et ayant élevé avec tant de succès
trois princes et une princesse du sang, cet auteur.
212 . MÉMOIRES
»
dis-je, méritoit aussi bien une marque de protection
du gouvernement que tant d'autres qui en ont obtenu
si facilement. Le roi a daigné accepter cet homma-
ge ; je sais qu'il a lu ce volume avec plaisir (et son
suffrage est si précieux !); qu'il a gsErdé ce manuscrit
plusieurs jours sur sa table, et qu'ensuite il l'a fait
mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle
on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valéry,
homme de lettres distingué, est le conservateur.
En cherchant dans mes papiers, je trouvai le
brouillon des réflexions sur V Espérance, faites pour
madame de Montcalm ; et, comme elles sont très-re-
ligieuses, je crois devoir les insérer dans ces mémoi-
res. Voici cette copie :
^^ M. de Chateaubriand a dit admirablement que
'^ c*est une religion bien divine que celk qui a fait
" une vertu de V espérance.
" En effet, il n'appartient qu'au souverain dispen-
^' sateur de tous les biens, à l'être souverainement
'^ puissant et bon, de défendre et de maudire le dé-
^^ sespoir. C'est pourquoi le suicide ne fut pas un
" crime chez les païens, et c'est pourquoi il en est
" un irrémissible pour les chrétiens.
'* Qu'il y a de bonté et de profondeur dans cette
^^ sublime réunion des trois vertus théologales : la
" f^i l'espérance, et la charité! La foi qi^i reconnoit
" la puissance suprême et protectrice; la charité qui
^* comprend l'amour, et qui la fait adorer; l'espé-
DE MAr>AME DE GENUS. 213
" rance qui s'y confie, et qui en attend le soulage-
*' ment de ses peines !
*^ La religion commande la résignation dans les
" plus grands maux ; n'en a-t-elle pas le droit, lors-
^^ qu'en même temps elle nous prescrit l'espé-
" rance?. . ••
" A ce commandement plein d'amour, à ce com-
" mandement d'une autorité si douce et si majes-
^' tueuse, qui peut méconnoître le vrai Dieu ?. . . .
'^ Le juste résigné n'est qlie patient, il sait qu'il
" aura la force de tout supporter, il sait que ses maux
^^ finiront, et qu'il en recevra le prix,
^' Hélas ! dans le cours de la vie, et même de la
5' vie la plus heureuse aux yeux du monde, qui n'a
'^ pas besoin d'espérance ? Que ne souffre pas quel-
*^ quefois, par le cœur et par l'imagination, celui que
*^ souvent on envie !
*^ 11 est des chagrins auxquels nulle protection,
**- nul ami sur la terre, ne sauroît remédier ! Quelle
^* douceur alors de se livrer à l'espérance que l'ami
" souverain peut en délivrer, et sans faire ces mira-
*^ clés éclatans, qu'il y auroit de la présomption à
" lui demander, car il peut donner à tout une appa-
** rence simple et naturelle ! Combien, sous le nom
** du temps ou du hasard, ne fait-il pas sans cesse de
** prodiges pour le juste ! C'est lui qui console de là
perte d'un objet chéri ; c'est lui qui donne la force
de supporter avec calme l'injustice, la calomnié et
214 MÉMOIRES
ce
ce
ce
ce
ce
ce
ce
ce
ce
ringratitude ; c'est lui qui fait découvrir au ma-
lade qui espère en lui le remède nouveau, ou qui
inspire tout à coup le médecin qui le guérit. L'es-
pérance purement humaine est trompeuse et
mensongère comme les passions qui la produi-
sent ; elle n'est qu'illusion et folie. Mais Tespé^
rance religieuse a pour base l'éternelle vérité;
loin d'égarer l'imagination et d'enfanter des
monstres, elle élève et purifie l'âme, elle y répand
** une délicieuse sécurité ; plus on s'y livre, plus on
'* l'exalte, plus on acquiert de mérite aux yeux d^ .
** celui qui a dit :
** Je te délivrerai, je le sauverai^ parce qu'il a
espéré eft mot.
Enfin, quelle pensée, que celle-ci :
** Dieu ne peut tromper; il voit mon avenir, qui
m'est inconnu, et il m'ordonne d'espérer. . • •"
J'appris une nouvelle perte de ipanuscrits inédits
qui me fit de la peine; c'est une pièce à ajouter au
ITufdlre d'éthication, dans le volume des sujets tirés
de l'Ecriture-Sainte : je l'avois fiEÛte il y a vingt-trois
ans dans ma chaumière de Brevel, et je l'avois tou-
jours réservée pour une édition générale; elle avoit
pour titre, David. Elle étoit véritablement théâtrale
et intéressante ; je représentois David âgé de seize
ans, ayant vaincu Goliath, et s'étant retiré, après
sa victoire, sans se faire connoltre, ainsi que le dit
l'Ëcriture ; je le supposois revenu dans la maison
ce
ce
ce
DE MABAMB BK OENLIS. 215
paternelle, et son père Isaï absent. Au lever de la
toile, on voyoit David, au point da jour, endormi
aotts un berceau de feuillage, parce qu'il avoit cédé
son logement à des étrangers demandant Thospitalité;
la harpe de David est à ses côtés, et sa fronde à ses
pieds. Pendant Iç sommeil de David, l'orchestre
jouoit une syn^phonie guerrière et triomphante ; il
y avoit deux silences, pendant lesquels David, tou-
jours dormant, s'écrîoit: J'ai vaincu Goliath! Il
, me semble que cette idée eât belle et neuve, et
qu'elle eût produit beaucoup d'effet. David, à son
réveil, exprin^oit la joie de sa victoire, et disoit qu'il
attendoit son père, et qu'il vouloit garder le secret de
son triomphe jusqu'à ce qu'il l'en eût instruit ; ensuite
David prenoit sa harpe, et chailtoit un hymne dont
j'avois fait les paroles. Au retour d'Isaï, on voyoit
dé&ler sa petite caravane formée par ses serviteurs :
on voyoit aussi, dans le cours de la pièce, une belle
cérémonie antique, celle de l'offrande à Dieu de la
gerbe sacrée. Jonathas et Saûljouoient de grands
rôles dans la pièce ; Saûl étoit amené par Jonathas,
qui avoit reçu l'hospitalité de David, un jour qu'il
s'étoit égaré à la chasse. David calmoit les fureurs
de Saûl avec sa harpe. Il y avoit, à mon avis, une
très-belle scène dans la pièce 5 celle où David con-
fioit à son père le secret de sa victoire, et dans
laquelle Isaï le faisoit consentir à ne jamais le révé-
ler, afin d^en conserver le mérite pur aux yeux de
2Jg MÉMOIRES
Dieu et de l'amour paternel, et aussi afin deje sous-
traire aux dangers de la renommée de l'a^J^^t"»"; «*
aux persécutions de l'envie. A la fin David etoxt
reconnu par des députés spectateurs du<:ombat, qm-
avoient fait suivre le jeune vainqueur, et qm savoient
nu'il habitoit la maison d'Isaï. Il y avoit dans cette
pièce de beaux contrastes formés par la haute sagesse
k'Isaï son bonheur intérieur, et la turbulence, 1 or-
gueU ' et la fureur de Saûl ; il y avoit de Hutérét pour
?amôur paternel et filial, et l'amitié de Davxd et de
Jonathas, et enfin on y trouvoit un spectacle très,
frappant et très-varié. Dans le temps où je voyoïs
beaucoup M. Briffant, ilmeditqu'il vouloit faire «ne
tragédie intitulée, SaUl, je lui lus mon DaM avec
permission d'en prendre ce qu'il voudroit. 11 fut
charmé de cette petite pièce, qui étoit en trots actes,
et je crois qu'il en a pris l'idée de faire combattre la
jalousie de Saûl contre David par l'admiration et
l'inclination natureUe. ;,„.*•
J'avois laissé cette pièce à Casimir ; il 1 avoit mise
avec toutes ses compositions, et, dans sa dévotion,
voulant brûler toutes ses comédies, ma pauvre pièce
a été enveloppée dans la proscription, ainsi qu'une
fable en vers, intitulée le Genévrier et le Gratte-Cul,
l'une des plus jolies que j'aie jamais faites. Je lui
avois laissé aussi une grande quantité de lettres de
madame de Brady, de M. deTréneuU, de M. BrifBiut,
de M de MiUevove, d'Anatole, de Montesquiou, et
DE MAOAMJË DM GENLIS 217
de plusieurs autres personnes ; il avoit mêlé pai'eille-
ment ces lettres avec le^«iennes et il a brûlé le tout.
Je me consolai facilement de cette perte, et je regret*
tai davantage un beau mélodrame, une charmante
comédie de Casimir, qu'il brûla sans pitié, malgré
les succès brillans de lectures de société, dont j'ai
déjà parlé. C'étoit assurément une preuve non équi-
voque de la plus profonde piété ; et la satisfaction de
lui voir à un si haut degré de tels sentimens me dé-
dommagea pleinement du sacrifice. J'ai moi-même
brûlé toutes mes premières composHions, qui au-
roient bien formé trois gros volumes, mais je ne les
regrette pas : elles ne valoient rien. Je n'avois uni
quement conservé qu'un petit manuscrit qui n'auroit
pu faire qu'un volume in- 12, de cent cinquante pa-
ges 3 il avoit pour titre les Datigers de la Célébrité ;
je l'avoîs gardéj parce que je n'y avoîs pomt mis les
coups de théâtre extravagans de mes autres produc-
tions de ce temps, et, s'il faut l'avouer, parce que je
l'avois écrit avec, soin «ur un joli papier à vignette».
Je le montrai un jour à Belle-Chasse à M. de Va-
lence,quime conjura à genoux (et <;e n'est point une
exagération), de le lui donner : j'y consentis. Long-
temps après, je lui demandai ce qu'il avoit fait de ce
manuscrit ; cette question parut l'embarrasser, je
n'insistai point 3 on ne l'a point trouvé après sa mort.
Enfin, outre les manuscrits que m'a perdus ma fille
et dont j^ai parlé ailleurs, je perdis encore un journal,
TOME VI. 10
\
218 Hfiiionim
06 que j'û beaucoup regretté, et que j'avob fidt pour
ma mère, 8ur un gprand livre blanc in-foHoy pendant
le temps que j'ai passé à Genlis ; je crois en avoir
déjà parlé, ainsi que beaucoup d'autres manuscrits
que j'ai perdus.
J'ai oublié, dans le cmnpte de mes manuscrits
peidus, ou sacrifiés, une pièce en cinq acîies inti-
tulée : La Fausse Antipathie. C'est le titire d'une
pièce de Destouches, mais la mienne n'avoit aucun
nqpport avec la sienne^ je l'avois lue à ma nièce
Henriette et à quelques autres personnes; et je la
trouvois si jolie que craignant de céder à la tentation
de la iaire jouer (chose que je n'ai jamais voulu per-
mettre pour mes pièces), je la brOdai à l'Arsenal; ma
filleule Stéphanie Alyon, aujourd'hui madame Javary,
étoit présente à cette exécution qu'eUe voulut vaine-
ment empêcher. J'ai fait encore, dans les commence-
mens de la révolution, une pièce en prose et en cinq
actes, très-singulière; elle étrât prise entièrement
des ouvrages de J »-J. Rousseau ; elle ayoit pour titre,
I/Ile de Saint'Pierre ; je n'avois pris que ses beaux
morceaux, et ceux qui sont religteux ; j'avois cousu
tout cela à une intrigue simple et ingénieuse ; il n'y
avoit pas deux pages de moi ; toute la pièce étoit de
Jean-Jacques, et elle étoit charmante. En partant ^
pour l'Angleterre, je l'ai laissée à une personne de
ma connoSssance^ qui la fit jouer : elle eut le plus
grand succès ; et le lendemain de la seoonde repré-
sentation, on porta en pompe au Panthéon le buste
DE MABABfB DB GBNLIS. 219
de Jean-Jacques. Mais, après plusieurs représen-
tatkHis, on la trouya trop religieuse; ou donna d'iii-
dignes pièces dans un sens tout contraire^ et on ne
la joua plus. Je n'ai jamais pu raroir le manuscrit;
il n'étoit pas de mon écriture, puisque la pièce entière
n'étoit qu'une eiHnpilation ; on me répondit qu'on
Taroit donné àMidé, qui n'a jamais voulu le rendre;
je n'en avois point de double copie : je Tai perdu.
Il y eut, dans le cours de cette année, une éclipse
de sideil ; elle n'étoit point entière, mais l'obscurcis-
sèment fut très-visible, et avoit quelque chose de
frappant avec un beau ciel sans aucun nuage. Il y a
je ne sais quoi de solennel dans ces phénomènes de
la nature, qui porte à une méditatioli qui peut facile-
ment devenir de la crainte. Ce spectacle me causa
une vive émotion ; il est assez lïaturel de penser que
lorsque k Créateur suspend les lois de la nature, il
ponrroit aussi les dissoudre ; la foi nous apprend que
cet événement est' inévitable; nous en ignorons
Fépoque, et, pour moi, je ne crois pas qu'à présent
elle soit fort éloignée. Voici là-dessus mon idée.
Le Créateur n'a rien &it en vdn; ainsi le monde
ne finira que lorsque tout le globe sera connu, lorsque
toutes les substances végétales et minérales auront
été employées; et lorsque enfin l'homme aura acquis
toute l'industrie et toutes les connoissances dans les
sffU et dans les sciences, que son intelligence et l'ex-
périence peuvent lui donner. Depuis l'invention de
10*
220 MÊMOTftES .
rimprimerie, il avance à . pas de géant dans cette
espèce de perfectionnement ; tout ce qu'il acquiert
ne se perd plus, et se trouve ainsi fixé par le moyen
de rimprimerie* Les progrès de la navigation ont
fait &ire, depuis cent ans^ d'immenses décoovertes ;
nous avons acquis un prodigieux nombre de plantes
nouveUes, de métaux et de demi-métaux qui étoient
inconnus^ il y a cinquante ans ; il reste moins t de
choses à découvrir qu'on n'en a découvert et perfec^
tionné depuis un siècle. La mécanique, laphysique,
la chimie la botanique, et l'histoire naturelle ont fait
les mêmes progrès* L'anatomie, que n'ont point
connue les anciens, a porté la chirurgie à un point
qui est à peu près celui de la perfection. Dans
un sièc]e et demi ou deux siècles tout au plus,-
tout sera connu^ tout sera su. Quant à la morale,
elle a eu le dernier degré de perfection quand
r£vangile a été prêché ; mais les vices et les pas*
sions, en produisant une corruption presque gêné*
raie, ont rempli l'Europe d'erreurs, et de prin-
cipes faux et contradictoires; aujourd'hui tout est
confondu dans la morale, et, par une conséquence
nécessaire, tout le sera dans les gouvememéus ; un
désordre universel dans ce genre sera le résultat du
philosophisme. Tour à tour l'anarchie, les révolu-
tions, les guerres civiles et extérieures bouleverseront
l'Europe ; mais les monumens des arts et des sciences,
lés artistes, et les savans qui les cultivent toujours,
les bibliothèques immenses établies dans toutes les
BB MADAME DB 6ENLIS. 221
villes^ conserveront le dépôt des connoissances hu-
maines ; après avoir soufiett tous les maux qu'en*
traînent des passions extravagantes et Timpiétë^ le
bien naîtra du mal^ Tesprit de parti fatigué s'anéan*
tira dims le besoin du repos ; on profitera enfin des
leçons de l'expérience qu'on a jusqu'ici repoussées,
on reviendra à la raisonna la religion; on renoncera
à de funestes préjugés qui existent depuis si long-
temps y les gouvernemens n'auront plus l'odieuse im-
moralité d'établir des loteries, et d'infâmes impôts
sur les maisons de jeux et les lieux de débauche ; les
duels et les guerres offensives feront horreur; alors
on verra renaître le plus brillant âge d'or : ce sera
celui d'une parfaite civilisation ; le monde assez vieux
pour ise convertir sera ainsi préparé à rendre le
compte universel ; c'est à cette époque mémorable
que, toutes les destinées de l'homme étant accomplies,
toutes ses facultés ayant été mises en œuvre, tous les
trésors de la nature et de la création étant connus,
le temps finira et se perdra dans l'éternité. Je crois
que cinq ou six cents ans suffisent à peu près pour
opérer toutes ces choses.
La demoiselle de compagnie que j'avois me quitta
par. des Taisons de famille qui la regàrdoient, et non
par aucune espèce de mécontentement. Je me trou-
vai donc sans compagne, sans secrétaire^ sans copiste,
ayant un grand ouvrage à faire !• • • «Je me trouvai
livrée à une femme de chambre de vingt-deux ans.
\
299 iiéMôiR»
que je fos alors obligée de prendre^ qui n'avmt
qu'une groeee écriture, aussi peu Ibible qu'affireuse,
et qui ne sayoit exactement pas un seul mot d^ortho-
graphe. Cependant, je ne pouvois écrire Imig-temps,
sans une extrême fatigue ; il fallut donc &ire écrire
cette femme de chambre sons ma dictée; c'étoh un
étrange secrétaire auquel j'étots forcée de dicter à
mesure l'orthographe de chaque mot > mais j'avois
plusieurs fois enseigné l'orthographe avec succès et
en peu de temps à des personnes de cet état, et sans
utilité pour moi. ^ Mais comme celle-ci montroit de
rintelligence et de là bonne volonté, je prenois in»
térèt à ^instruire et à la former. Il est fort ennuyeux
d'enseigner les élémens de toutes les connoissances
humaines 3 je Tai toujours trouvé, et surtout lorsqu'on
a, par les sciences et par des talens, les moyens de
s'occuper agréablement. Voilà ce que j'ai toujours
pensé ; et néanmoins j'ai donné, durant tout le cours
de ma vie, un prodigieux nombre de leçons, parce
que j'ai toujours été persuadée que la religion et senle»
ment l'humanité prescrivent de faire, dans tous le»
temps, et dans toutes les situations, tout le bien que
l'on peut faire ; ce qui rappelle non-seulement les
préceptes sacrés de rEvangile, mais ce vers ancien
'd'un sens si profond :
*' Qui ne vit qae pour soi^ ii*est pas digne de vivre.'*
m
Je ne pouvois charger mon nouveau secrétaire de
me faire des extraits, même en lui marquant dans un
BB MADAMID D£ 6ENLIS. 2S9
9
t
livre lea passages que j'aurois voulu prendre^ car elle
n'étoit pas en état de copier : mais je n'en lisois pas
moins ; et toutes les manies et les puérilités politi*
ques me retraçoient dans un autre genre les extra*
vagances des Gluckistes et des Hccinistes, et la folie
de Tesprit de parti qui veut toujours ériger en
écrivains suhHmes ceux qui soutiennent les opinions
que soi-même on professe^ et le tout sans com-
prendre un mot du fond des choses. Je me souviens
que, lorsque Gluek venoit souvent chez moi^ je lui
dis un soir que l'injustice de ses détracteurs me faisoit
beaucoup moins de peine que l'âgnorance de ses par»
tisans écrivains; il me répondit : Quand Je leur ex»
pUquerois ce qtCil faut dire, ils ne me compren-
draient pas. .
C'est aussi une des manies de ce^siècle, de mettre
au rang de» grands hommes tous ceux avec lesquels
cm a eu des liaisons intimes^ ou tous ceux du parti
qu'on a suivi. Il en résulte que dans une multitude
de mémoires historiques de nos jours, d'éloges funè-
bres, de biographies, de brochures, etc., on trouve
des révélations innombrables, qui jaous apprennent
les noms des personnages les plus fameux, nos con^
temporains, dont nous ignorions entièrement la
célébrité. Là nous découvrons des pépinières de
guerriers illustrés par des exploits inconnus, dont on
n'avoit jamais entendu parler} des millions d'orateurs
siiiblimes, et d'hommes de génie, dont il ne reste pas
224 HÉMOIRlfiS
un ouvrage que Von puisse citer. II est vrai que dans
les mêmes ouvrages, et dans une infinité de libeUes,
honorés du nom de dictionnaires, éP/dstaireSy etc., on
trouve aussi des révélations d'un autre genre i on y
xenverse les réputations qui sont le plus, solidement
établies; on y prouve que des écrits traduits* dans
toutes le& langues de l'Europe ne valent rien ; on y
fait ce qu'un ancien philosophe (au rapport.de Bayle)
attribuoit à Jupiter : on y rabaisse les grandes choses,
wiy^flève les choses basses. Tout cela est ingénieux^ et
surtout instructif; et voilà comme nos légiona d'au-
teurs modefnes font des livres !• • • •
Nos penseurs, tous gprands hommes d'état, se mo-
quent sans cesse de là frivolité duidix-septième siècle
et de la première moitié du dix-huitième*. Il est vrai
que les. prétentions et l'ambition n'ont' rien de /S^^fe^
car nous avons vu, dans ces derniers temps, une mid-
titude d'hommes de génie prétendre aux prendères
places, à des majorats, à des royaumes» • • • On r^ète
que la société n'est plus frivole; hélas ! non; et,
selon moi, c'est un yrai malheur. J'écrivis à ce
sujet à Anatole de Montesquiou une lettre en verset
en prose, que je crois devoir placer ici, parce qu'elle
peint les mœurs de ces derniers temps :
^' Il y a un grand charme à pouvoir bien raisonner
^^ dans un entretien sérieux^ et à dire des riens avec
<< grftce dans le petit cercle d'une société intime ; et
^^ jadis les seuls Français sembloient avoir le pri-
2>B MADAME DE GENLIS. 225
^^'vilége exclusif d'exercer avec succès ce double
" talent.
<< Il est nne déesse inconstante et légère,
^ Badinant, folâtrant avec aménité,
*^ Et jadis à Paris toujours sûre de plisdrej
^ Sons les aimables traits d'une douce gaité
<< Réunie à Tesprit, surtout à Télégance :
*<'Son nom est la frivolité.
<^ Fruit du luxe et de la beauté,
^ Elle naquit au sein de Pheureuse abondance,
^Delapaixj dePoisiveté.
<* On la Tit accourir en France,. \
^< Avec les'gnrâces et Tamour.
^ Ce qui brille un moment, ce qui ne plaît qu'un jour,
' ' ^ Est, en tout pays, son domaine ;
*^ Itfais elle transporta, sur les bords de la Seine,
^Son trône aérien, et sa volage cour*
<^ Des fêtes et des jeux brillante souveraine,
^ Durant nos anciens jours de splendeur et de paix,
^ Elle eut le don charmant de plaire'et de séduire ; ,
^ Mais elle sut aussi restreindre son empire;
^ Et, sans blesser jamais la décence et le goût, ■
<< Elle avoît alors en partage
** Un ton si piquant et si doux,
'< Que la raison souvent emprunta son langage.
Avant Tépoque affireuse où Firréligion^ la licence
et Torgueil en démence se réunirent pour enfanter
'^ tout ce que nous avons vu^ la frivolité française
^' n'étoit point un défaut national ; elle étoit au con-
" traire le préservatif de la pédanterie, de Taffecta-
^^ tion, et de mille prétentions ridicules et dange-
10*»
296 hAmoiiebs
^' reases. On la trouvoit où elle doit être pour le
^' charme de la société^ dans les conversations des
" gens du monde^ dans les commerces épistolaires
** et aux spectacles les plus gais. Elle excluoit de
^ nos entretiens le ton dogmatique et tranchiott, la
^^ métaphysique^ la politique^ le» disswtalioss; elle
" étoit à son tour exclue des aflkires et des ouvrages
^' sérieux. On n'a jamais mieux pensé et mieux.écrit
'< que lorsque la société étoit embellie par la frivolité
^^ la plus aimable, qui n'étoit antre chose qu'un dé-
^^ lassement d'esprit et une gaieté pleine de ânesse, de
^' naturel et de grâce* Si Ton reti*ancboit tout ce
^^ qu'il y a de frivole dans les lettres de padame de
^' Sévigné, on en ôteroit le phi« grvaiid charme
*^ Telle étoit jadis parmi nous la frivolité ; mais,
*< Du fond d*an antre afireaz^ creusé dans an abime>
^ S'élance et parott tout à coup
^ Un monstre audacienZy enfanté par le crime,
^ Bouleyersanty ravageant tout ;
« Ce monstre forcené, cette horrible mégère,
<< Sortant du g^uffire et de' Tobscurité,'
^ Déchire avec fureur les yoiles du mystère,
^ Qui cachoient aux yeux du rnlgaire
<^ l^n efiVayante nudité.
^ 068 deroin et des lob fl-anchisMuH b barrièiv^
<< Un poignard à laaiain,et tritaiplnnte et fièrt^
<< Elle se nommé enfin, o*étoit TimpLété. »
•^ A son aspect hideux, reculant en arrière,
^ L*innocente frivolité,
<< Jura d'abandonner la Fhmee ;
Dfi MADÀKS . DK ÔBNLIS. 227
^ Mais, soit paresse^ ou soit recoiuioisBaMey
** Et souyenir des beaux jours écoulé^
^ Elle resta dans ces lieux désolés.
^^ Les Muees^ les Grftœs^ et le Didu du goût>
^ prirent la fuite pour aller chercher de paisibles
^^ asiles. Cette troupe charmante diercha long-
^^ temps; elle. est peut-être errante encore: espérons
*^ qu'elle reviendra se fixer en France.
^* En attendant; nous étions moins aimables^.
<^ Sans devenir plus raisonnables ;
^ Parmi nous, la frivolité,
** Sans grràee, sans légèreté»
^ Et de ses attraits dépourvnej
^ Ne pouvant éviter les pédans et les sots,
'^ Redoute à tort d*étre aperçue,
^ Ou se montre mal & propos ;
^* Elle n'est plus un donx mu^ea de plaire y
« Dq siècle où nous vivons psenant le caraotère,
^ Elle a changé de ton, de manière» de goût ^
^ ** Vainement la pédanterie
<^ Se vante d6 l'avoir bannie ;
^ SOM ttte lourde fbrne on la trouvé partent»
<< A la &usse sdeiioe elle est toi^oufs mile ^
<< Couverte du manteau- de la philosophie^ .
** Elle ose se mêler aux plus graves travaux^
^ Elle a^ dans sa folle manie,
<< Gony>mptt Melpemètie et dédaigné tll^ $
^ Elle est dans ka salons» die est daur les hvnan ;
^ Dans nos livres savana, dans nos pa^iphlets nouveaux^
« Et parfois à F Académie.
<^ En efifot, est^il rien de plus frivole qw tons ces
^ oa OB uuângmsx, q^ éustk mam
"^ ccst kl fpâdé de Mofièie? Qmk de plB
^ kl pféteBtioii fificide et CitipHile de
^ ^mwy de fiecer de figue en figae vi noibiilluit
^ on. mie peoiée pkQofopiBqae, BiéttMide sûre pour
^ écrire faut natniel, et par roBi^qiifnt sans goAt et
^ MUie justesee ! H n'ert pas iiioini fiânde de woiiknr
^^ mettre de Tesprit et de jcBes jlhnaes dams des
^ ourrages scientifiques et dans des fines de méde-
** cine. ConTCBons donc qne kLCâmfité exempte de
** malignité, ki firirofité qui ne Tent rien apprrfondir,
^* qui eflkme tont ayec grâce, qui raifie sans aigreor^
** qui juge en badinant et raconte sans réflesdonsy
** toujours prête à se moquer ^de ses j^pres joge*
'^ mens, contenons que cette aimable frivofité fidt
^' tout l'agrément de la société et de la conversation^
'^ et qu'elle est le délassement nécessaire des grandes
** afbires et du travail. Son étourdeiie ressemble à
** la candeur, et son espèce d'enfantillage ressemble à
** rinnocence ; mais qu'elle est à la fois insipide et
^* ridicule, quand, se méconnoig^ant elle-même, elle
** prend un air capable et un ton doctoral poiur dis-
** serter gravement sur des puérilités, ou pour débiter
'* des lieux communs et de fitusses maximes 1. •• .''
Je louai un petit logement aux Bùns de Tivoli ;
j'avois besoin de changer d'air, d^un beau jardin.
DE MADAME DE GENLIS. 229
d'une profonde solitude; et j'y allai en effets au
grand déplaisir de M. de Valence. Il n'y avoit de
vacant qu'un vilain logement ; au reste ma chambre
donnoit sur le jardin : elle avoit une jolie vuey et
j'en aurois été fort contente, si ma cheminée n'eût
pas fumé •
J'inventai un nouveau jeu de cartes tout en fleurs,
et dont ridée me parut ingénieuse, parce qu'elle est
d'une clarté si parfaite, qu'un enfant de sept ou huit
ans pourroit la comprendre en un quart d'heure et
jjouer tout de suite avec ces cartes. Je crois- que
personne ne s'est occupé de fleurs autant que moi :
une ou plusieurs fleurs jouent un rôle intéressant
dans chacun de mes romans, et dans presque toutes
mes nouvelles; j'en ai même fait une intitulée. Us
FleurSj et une autre qid a pour titre, les Pleurs
Funéraires. Dans ma jeunesse, j'ai fait sortir de
sou obscurité la rose deSalency : j'en fis le sujet d'une
pièce 4ans le Théâtre iï Education ; on imita^. depuis,
cette petite comédie, qu'on mit en. opéra- comique, et
j'-ai été la première cause de l'établissement de tou-
tes les rosières fondées en France, depuis cette épo-
que. C'est à moi que l'on a dû le premier rosier de
roses mousseuses que Ton ait vu en France. Mon
ouvrage intitulé, la Botanique historique et littéraire^
contient d'immenses recherches sur les événemens
produits par les fleurs, sur le culte que plusieurs
980
MÉMOtRBS
nations leur ont rendu, enfin sur ces charmantes
productions comme attributs et comme emblèmes.
J'ai fait en outre sur lep fleurs ; P. Touvrage manus-
crit dont j!ai déjà parlé, et qui se trouve dans la
bibliothèque particulière du roi. 2°« Des arabesques
mjrthologiques peints par moi et gravés, et que j'ai
ornés de toutes les fleurs consacrées aux faux* dieux.
3*. Toutes les plantes.de grandeur naturelle dont il
est parlé dans la &Ue; et c'est, je crois, ce que j'ai
hit de mieux dans ce genre* Le prince Jérôme Bo-
naparte, que je n'avois pas alors l'honneur de con-
noltre personnellement, acheta cet ouvrage dont il
donna six mille francs;' on lui présenta cette collec-
tion sans lui dire le nom de l'auteur : il fut charmé
de Texécution et de l'idée; il en fit sor-le-^hamp
l'acquisition. 4*. Des Alphabets de fleurs. 5^. tJn
volume manuscrit entièrement rempli de devises
' toutes tirées du règne végétal, dont je peignis toutes
les fleurs ; j'y ajoutai un petit nombre de notes ; ce
Qianuscrit n'a point été imprimé, je n'en gardai
point de copie; je n'ai ni donné séparéinent, ni cité
dane mes ouvrages une seule de ces devises;- tandis
que j'étois chez M. de Valence, je vendis ce petit
manuscrit quatre mille francs ; il est entre les mains'
d'une dame anglaise fort ùmable et très-spirituelle,
lady Guilford. &• Quatre tableaux de fleurs sur les
saisons^ chaque tableau contenant les fleurs deehaque
BE MADAME DE GENLIS. 3^1
saison avec des vers qtie je citerai plus tard.
7^. Un onytagt intitulé t Herbier Moral composé
de fables dont les sujets sont tirés du règne végétal;
on a surtout remarqué les Deux Cerisiers, la Feuille
défaehée éCtm grand arbre, et le Lierre. S". Mon Jeu
de cartes. 9°« Mes Plantés ustêelles à l'usage des
jeunes perso nnesy ouvrage livré depuis long- temps à
M. Barrois; et qui n'a point encore paru; j'en ai déjà
parlé avec détail/ lO. Enfin mes Jeua?^ Champêtres,
dédïéd, à S. A. R. M. le duc de Chartres. J^oublîe
mon plus grand titre de gloire en ce genre et Tun
des plus anciens, ma Botanique de Fleurs Artificiel'^
/^s composéer de plantes des champs^ que je fis à
Belle-Chasse, que M. de Buffon admiroit tant, et qui
fut parfaitement bien vendue au profit de la nation,
avec les caisse» et les vases qui la contenoîent, lors-
qu'on fit à BeUe«>Chassel ^inventaire de tout ce qui
m'appartenoit, tandis que j'étois dans le» pays étran-
gers ; c'est avec ma LantemeMagique historique et
mes tableaux, de tout ce qu'on m'a pris sans rien me
rendrey ce que j'ai le plus vivement^ regretté^.
* II iUanq[ae à <^é énomératioD deux choses sur leiB fleurs, que
j*ai fautes depuis j fa premîère est un cantique sur les iieui^ (et sttir
un aîr tulg^ré) que J*ai composé pour mon arrière-petHe-fflley Pul-
chérie de Celles 3 c'est un eours de morale religieuse et de botanique
dans ce qu'elle a de plus curieux, car j'y ai placé une très-grande
quantité de plantes merveiUeu»es dans lesquelles se montrent évidera*
meut la divine providence et les soins bienfeddans du Créateur. D^Kâ-
332 MBBfOIRBS
Je me trouvai parfaitement heureuse à Tivoli; je
finis là, sans distraction, mon roman de FUxnàanie ;
il ne manquoit à mon bonheur qu'un piano et une
harpe ; mais j'exerce tous. les jours mes doigts sur
une petite harpe que m'a faite Alfred, et j'étois bien
sûre de ne rien perdre de mon exécution ; pendant ce
temps, je dictois. Quant au piano, j'imaginai de
leuni cette conporition eet une suite de Tidée. qui forme le fond de
non ouvrage lur Téducation». qui est intitulé: ^{j^Aoïwtiie on Ui
Umâruê* nwttmelU ; cette idée consiste à attacher, dès Tenfance,
un souvenir vertueux à tontes les choses qui peuvent dans la' suite
produire des sensations dangereuses, et ces espèces d^impressîOiiB
sont peut-être plus à craindre que les passions, surtout pour les
fBmmes. J^espère donc que mon cantique sera pour ma postérité
fSminlne un préservatif contre les fadeurs et les flatteries qn*à Toc-
casion des fleurs, on prodigue sans cesse avec succès aux jeunes
personnes j J*al %)outé bea^up de notes *ci9ntifiqueê à mon cantique
qui 'k cent et un couplets. ' C'est un véritable ouvrage^ j*y aï mis
cette épigraphe : ^ Dieu a fait connottre aux hommes la vertu des
** plantes j le Très-Haut leur en a donné la science, afin quMls Tho-
^ norassent dans ses merveilles.'' (Ecclésiastique, ch. xxxviir.)
J'en ai déJX envoyé' une copie à' ma chère petite Pulchérie, et j'en
ftds une pour elle en ce moment, que j'écris de ma main, que j'orne
de deux vignettes, et que Je lui enverrai incessanunent. Mon autre
et nouvelle production sur les fleurs est l^ guitkmde d'Hélène, née
priint9SHdêBea}ifi'emimi, eomtesM de Choiseul; je peins moi-même
cette guirlande dans un beau livre blanc relié en maroquin, qu'elle
.m'a donné, et j'^)oute à chaque fleur, quatre, ou six, ou huit yers
qui lui sont adressés. Je compte y mettre iine trentaine de fleurs, et
j'ai d^à commencé cet ouvrage auquel je travaille avec un bien,
grand plaisir.— (iVbfe th V Auteur»)
\
Dfi MADAMB D£ GKNLIS. 233
m'exercer tous les jours sur une table.* J'avois une
* "y ni été vingff mois^taiia piano, et pendant tout ce tempe Je
m^amnsois tous le» Jours à exercer mes doigts, de temps en temps,
quand J*aToîs du monde, sur le bord d^nne table ou sur le bras d*un
fauteuil, en>appuyant assez les doigts pour ne pas perdire la force,
nécessaire & la pression ; et, quoique Je me sois moins occupée de
cet exercice que de celui des harpes muettes, quand J*ai pu me pro-
curer un piano, il y a six semaines, J*ai trouvé que mes doigts
n^avoient absolument rien perdu : J*avois seulement presque entière»
ment oublié tout ce que Jesi^ois par cœur, ce que J*ai rappris sans
peine en huit ou dix Jours. ^
^ Pai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de ma-
dame Errard) le traitsuivant :" Un très-bon pianiste fut mis en
prison pour dettes ; il demanda et obtint la permTssibn d'avoir avec
liii son fils, âgé de sept ans ; il eut Tidée, pour se distraire, d'en-
«seigner à cet enfhnt àjouer dupianc^ il ne lui en avoit Jamais donné
une seule leçon j mais il lui fut impossible de se procurer un piano j
alors il imagina, ainsi que moi, d'y suppléer par l'exercice des doigts
sur une table^ mais, de plus, il traça sur la table les figures des
notes ; il marqua les dièses avec des morceaux de papier, auxquels
il donna le relief nécessaire; Tenfant Jouait ainsi presque toute la
J«nmée, et dans les intervalles il apprenoit la musique. Son père
resta une année entière en prison. Aussitôt qu'il fut en liberté, il
fit étudier son enfant sur un vrai piano, et, au bout d'un mois, l'en-
IHnt tat en état de Jouer, dans un concert, une sonate difficile et
brillante, composée de trois morceaux, et qu'il exécuta avec une per*
fection très-rare à son âge."
^ Tartini, excellent compositeur italien, et le premier violon de
son temps (il y a soixante ans), s'avisa de commencer le violon à
trente-trois ans ; il y devint supérieur en un an ; on sait que durant
cette année il portoit toigours dans sa poche un manche de violon
afin de rompre ses doigts aux positions les plus difficiles et Jes plus
extraordinaires du manche de cet instrument.
^Jejoue aussi de la guitare, sur laquelle J'ai été d'ane très-grande
884 MÉMOIRJiS
guitare et^enjouoifl sans fiction; avec tout cela un
peu de peinture, un peu de lecture, beaucoup de pro-
menades dans le jardin, de temps en temps lesidsites
de deux ou trois amis, et ioies journées s'écouloient
très ag réablement.
lies perscmnés qui sont à la tête de cette maison
sont très-obligetotes et fort aimables. J'avois une
jeune voisine bien malheureuse et bien intéressante,
mademoiselle Clémence Gabarus. Six mois auparar-
vant, en se relevant la nuit sans lumière, pour aller
prendre une perruche qui s*étoit échappée de sa cage,
elle glissa, tomba et se fracassa la hanche et le genou ;
depuis ce temps, elle étoit toujours dans son lit,
souffrant de vives douleurs. Quand ce cruel accident
arriva, elle étoit an moment de se marier ; quelques
jours après, son prétendu fit une chute de cheval et
se cassa la jambe 3 voilà une triste sympathie I Cette
jeune personne me fit témoigner le désir de me voir ;
j'allai chez elle sur-le-champ. Je hais les visites et
je n'en fais jamais ; le temps m'est très-précieux^
mais ce n*est pas le perdre que d'en consacrer une
partie à l'espoir de porter quelques consolations aux
force, dont j*ai beaucoup perdu, paî'ce que Je n*ai point imaginé sur
cet instrument de moyens dé suppléer à des études ordinaites et
Journalières, de sorte que, n*en Jouant que de loin en loin, ma main
gauche est beaucoup moins habile; la droite est toi;doiirs bonne, car
les arpégemens et les batteries exécutés sur la harpe la donnent tou-
jours telle sur la guitare.^— ^^mtploi du Tempe, Chap. H)
BIS MABAMB SB GBNLIS. 295
personnes qui souffirent. Mademoiselle GabàruB egt
belle et intéressante à tons égards ; sa patience dans
tous ses nuMix étoit véritablement admirable.
Madame la duchesse de Berri vint à Tivoli prendre
des bains 3 elle charma toute la oraison par sa bonté
et son affiU>ilité« Jamais princesse n'a été aussi uni-»
versellement aimée, et n'a excité une admiration d'mi
genre aussi touchant*
M. 46 Valence me demandoit, avec tant de grftce^
d'instance et d'amitié, de retourner chez lui, que je
le hd promis, d'autant plus qu'il me mandoit, dans
une de ses lettres et en propres termes, que si Je me
rejwaiê â ses prières, U était certain de retomber
malade et de mourir* Il m'avoit déjà dit, pour me
retenir, cette même phrase, à laquelle je n'ai jamais
pu résister. Ainsi, je ne crus plis pouvoir me dis-*
penser d'aller reprendre mon petit logement dans la
ruePigale; cependant je ne 'renonçai point au des*
sein positif formé depuis si long-temps de me retirer
dans un couvent ; mais rien n'est plus difficile à Paris
que d'y trouver un logement, car ils sont tous pris ou
retenus d'avance.
Je voyois toujours' de temps en temps M. le cbe-
vdier d'Harmensen ; je ne connois pas de conver-
sation tète à tête plus intéressante et plus instructive
que la sienne.
Le comte de Rochefort, qui m'avoit feit feîre côn-
noissance avec lui, m'en conta un trait charmant
196 UÉUOIRBd
^ue jo M puia me défendre de rapporter icL Haii^
«tu d« nos bouleveraeniens politiques^ M. de Rodie-
fort M trouva dans uu vérita^ile embarras d'ar-
g^XkU Un jour qu'il dinoit avec deux ou trois per-
aoiinoschea le chevalier d'Harmensen, oak qoes-
UaunaaoraaMluatioiif il répondit brièvement et lé^
fitrôment quil avoit chargé un homme d'affidrea de
lui trouver de Taigent à emprunter, et que, comme
il u'avoit pas besoin d'une grande somme, il étoit
•ana inquiétude i après cette réponse, il se hâta de
parler d'autre chose. Le lendemain, à son. réveil,
on lui dit que le valet de chambre du chevalier d'Har-
mensen demandoit ^ lui parler ; il le fit entrer, et
cet homme lui dit que son maître Tavoit chargé de
lui reiuirt les 4,000 Jir. qu'il lui devoiL Cette obli-
geance et cette tournure généreuse touchèrent vive-
ment le comte de Rochefort, et il n'accepta que
3,000 francs, dont U avoit besmn; dans son billet de
remerclment, il prit l'engagement de rendre cette
somme à une époque fixe, et il eut ]e bonheur de
pouvoir la resUtuer beaucoup plus tôt ; mais il ne
crut pas s'acquitter, car il y a des dettes dont on ne
se libère point par des restitutions ma^rielles ; et la
belle mémoire de M. de Rochefort conservera tou-
jours le souvenir de ce noble procédé.
Au bout de cinq mois, je quittai Tivoli 5 j'y fis
connoissance, dans les derniers jours, avec une per-
sonne aimable et spirituelle, qui porte un nom que
«
DE MADAME DS GENLIS, 237
}e «évésois deptiis long-temps : c'est madame la mar-
quisede B^cdelièvre, dont le mari estpetit^neveadu
vertueux évéque de Nimes^ qui étoit adoré bien j^uste*
ment dans son diocèse, où il avoit établi des manu-
factures (qui donnoient du travail à tous les pauvres),
des hospices pour des malades, etc. En aUant en
Italie, nous avons connu avee^détail le bien immense
qu'il a fait dans cette province, et nous eûmes un
grand plaisir à voir et à contempler ce pieux bienfai*
teurde riiumanité.
J'allai donc m'établir de nouveau dans le bruyant
entresol que j'avois déjà occupé chez M, de Valence ;
pour cette fois, j'en arrangeai le petit salon à ma fan«
taisie : il contint alors tout ce qui m'occupe, une ta-
ble à écrire et à peindre, une belle harpe d'Ërrard,
que je venois d'acquérir, ma guitare, et un piano
que M. de Valence eut la bonté d'y faire mettre.
Je comptois faire alors un ouvrage dont on m'avoit
donné l'idée, et qui étoit fort désiré par plusieurs
personnes: c*étoient des nouvelles^ dont chacune
devoit contenir la vie d'un poète moderne, le tout
pour faire suite à mon Pétrarque. Je devois faire
huit nouvelles, dont les sujets étoient le Camoëns^
Michel Cervantes^ le Tasse, Mîlton, Savage, Pierre
Corneille, La Fontaine et Jeqn^Baptiste Rousseau ;
, j'aurois voulu faire encore cet ouvrage, et en outre
un gros volunxe in- 12 des Annales de la vertu, pour,
jinir cet ouvrage dont on a.fait tant d'éditions ', j'au**
238 M iMoiftBs .
rois voulu Caire encore le La Bruyère des antickam"
breSy pour les domestiques^ ouvrage qui manque et
qui leur seroit très-utile. D'ailleurs^ comme je le
concevois, les personnes des classes les plus élevées
auroient pu le lire avec plaisir. Le milieu et la fin
de cet hiver furent bien tristes pour moi y je voyois
chaque jour dépérir M. de Valence : je tâchois cons-
tammenty dans nos conversations particulières^ de
ramener à des sentimens religieux'que les exemples
édifians He sa femme et de ses filles aurcnent dû natu-*
reUement lui inspirer; mais iln'avoit jamais fai dans
toute sa vie que les ouvrages de nos prétendus phi-
losophes* . Je m'attachai à lui prouver que ces
esprits forts avoient écrits autant de mensonges que
de blasphèmes: M. de Valence m'écoutoit avec une
s
douceur et une attention qui m'encourageoient ; ja-
mais ces entretiens^ si nouveaux pour Im, n'ont eu
l'air de le contrarier ou de l'ennuyer ; j'obtins même
de lui d'aller régulièrement à la messe : il y venoit
avec moi tous les dtmandies et toutes les fêtes.
X Presque tous mes anciens amis étoient absens.
Madame de Choiseul, qui m'avôit promis de ne
rester que trois mois en Franche-Comté, fut forcée,
par ses aflBsdres,'d'y passer quatorze mortels mois,
qui me parurent d'une longueur démesurée } Astolphe
dç Custine étoit dans sa terre de Fervagues, près de
Lisieux ; madame la Maréchale Moreau, d^à très-
nudade, gardoit sa diambre.
D^ MAJDAMB DB 6ENLIS. 299
Je fis connoissance avec une Anglaise charinante,
madl^me Canning, femme da ministre; elle a luIé
fille qui.est bdle comme un ange.
Je vojrois s<mvent M. de l^aulty et son aimable fa-^
mille. M. de Sauby, quoiqu'il smt sans cesse oc^
cnpé d'afiaires, n'en est pas moins de la sodété la
plus agréable. Je l'ai vu, dans son château deBa-
ville^ jouer les soirs à de petits jeux, avec une gaieté,
line vivacité qui me charmoient, quand je songeois
que souvent il étoit obligé de se lever à la pointe du
jour pour se livrer tout entier aux travaux les plus
arides; Je me rappelle que, dans ma jeunesse, je
souj^ois de temps en temps avec des magistrats et
des financiers, et j'avois remarqué qu'ils se rembru^
nissoient singulièrement à la fin des soirées ; l'idée
du lendemain matin gâtoit la fin de toutes leurs soi*
rées. Enfin, M. de Saulty a une instruction tou£-à-
fait étrangère à ses occupations h^ituelles ; il a fait
de très-bonnes études ; il a en histcâre et en littéra-
ture des connoissances beaucoup plus que superfi-
cielles, et, pour que rien ne lui manque pour m'in*
téresser et pour me~ plaire, il &it souvent de fort
jolis vers ; et il est l'ami le plus obligeant et le plus
fidèle.
Je vis encore dans ce temps, et presque tous les
jours, M« Gérono, ce jeune homme si intéressant
dont j'ai déjà parlé. Il venoit toujours, par amitié,
écrire sous ma dictée pendant des heures entières.
240 M^Moiass
J'allois toi^ours faire à S. A. S. mademoiselle d'Or-
léansj* qui est toujours aussi bonne et aussi tendre
pour moi ; je vis là le petit prince de Joinville, qui
u^avoit que deux ans^ et qui parloit aussi distincte-
ment et aussi bien qu'un enfant de six ou sept ', il
étoit d'ailleurs aussi obligeant qu'intelligent et beau ^
en tout, la famille de M. le duc d'Orléans est vérita*
blement la plus intéressante que je connoisse ; elle
est charmante par les figures, les qualités naturelles,
et l'éducation, et enfin par l'îvttacliement mutuel des
parens et des enfans. Je m'applaudis d'avoir pro-
posé à M. le duc d'Orléans madame Mallet pour
institutrice des jeunes princesses ses filles. Mada-
me Mallet, par ses vertus et ses talens, est bien digne
d'être dirigée par une princesse d'un aussi rare
mérite que S. A. R. madame la duchesse d'Orléans ;
elle a tout ce qu'il faut pour bien concevoir les or-
dres qu'elle en reçoit, et ppur les exécuter avec une
parfaite exactitude. C'est mademoiselle d'Orléans
qui, seule, enseigne à ^ouer de la harpe à l'aînée de
ses nièces, la princesse Louise; mademoiselle d'Or-
léans crut devoir à sa vieille maîtresse de harpe de
lui faire entendre sa jeune écolière, et elle me fit as-
sister à une de ses leçons dont je fus charmée.
Je fis d'un trait de plume, le lendemain de ma
visite au Palais-Royal, une épître en vers à ma vieille
• Portant aujoard*hm le Téritable titre qai convient anx princes
du sang, celui d^aJteêêe ropaHe, — (Nàte de l* Auteur,)
DK MADAMB IXB GBNLIS, 241
montre ; et comme elle a eu du succès dans la so-
ciété, je vais la placer ici.
ÉPITRE
A MA VIEILLE MONTRE USÉE ET N*ALLANT PLUS*
(16 décembre 1820.)
Dorant qd demi-siècle, attachée à mon 80rt>
Tu fus ma compagne fidèle.
Et Je me flattois qaé ton zèle
• Se soutiendroit jusqu^à la mort !
Tu réglois mes travaux, mes veilles et mes muses^ ;
Au lieu de me guider, maintenant tu m^abuses !
Tons tes avis, hors de saison.
Pressent, retardent sans raison.
Et trop souvent, pour me confondre.
Tu refuses de me répondre !
A ta solide' et brillante beauté
Le temps n*a fait aucun outrage.
Tandis quHl épuisa toute sa cruauté
Sur ma force et sur mon visag^e !
Mais je suis plus vieille que toi.
Car tu recevois la naissance.
Lorsque nous fîmes connoissance.
Et tu radotes avant moi! . .
Est-ce folie, est-ce vengeance ?
Quand tu parois être en enfance,
Dois-je croire à ta bonne foi ?
Il est vrai, dans ma solitude,
* J^ai dit mes muses, non pour la rime, mais pour rezacHtiide
puisque j*ai cultivé plua d^tme «iim«, d*abord.ea littémtav^ .ayant
écrit dans presque tous les genres^ ensuite ayant aussi coUIvé, et
constamment, la musique, etc. Il >n*y a point de jHBéaoMipllon à dire
un fait, puisque .je ne prétends point que ce soit avec sBCcé s >iwy
(Noie de V Auteur,)
TOME. Y!. il
242 MÉMOIRES
Quelquefois, J^en conviens, me laissant emporter
[^ Par Tattrait si puissant des arts et de Fétude,
J*oubliai de te consulter;
Tu ne ra*en étois pas moins ch^re.
Et ce tort fut involontaire ;
£h quoi l prétends-tu m*en punir»
. Par tes écarts et ton morne silence ?
Ou plutôt veux-tu m^avertir
Que pour moi le temps va 6nir,
Et que sa voix s^éteint dans cet espace immense
Que Je dois bientôt parcourir?. .
Faite pour me survivre, ô mon ancienne amie, .
Toi qui marquas presque tous les instans
De mes jours orageux et de ma longue vie,
Ne m^abandonne point dans mes derniers momens !
' Et, pour me préserver de tout penser frivole*
Fixe-toi-là si près de mon tombeau ;
Parmi tous ces papiers, reste sur mon bureau.
Sans mouvement et sans parole;
Et que ton immobilité.
En frappant mes reg^ds, soit pour eux le symbole
De rimmobile éternité* !••'
Madame la comtesse d*Hautpoul* m'envoya le
recueil de ses poésies, formant un volume în-8°.,
* Cette épitre, (quelques années après, a paru imprimée, pour la
première fois, dans le joli petit Journal des Dimanchesj-^^Note de
VAuteur,)
f Madame Beaufort d^Hautpoui, née MarsoUier, a composé une
vingtaine de volumes de romans; un Cours de Littérature ancieime
et moderne^ à Vusage des jeunes demoiseUes, et un grand nombre de
morceaux de poésies remarquables par la mollesse, Tabandon et une
tendre mélancolie. Ses romances vsont des modèles de ce genre de
t>£ MADAME D£ GENLIS. 243
dédié au roi. Il y a dans ce volume plusieurs pièces
de vers charmantes; mais il y en a quelques-unes
qui sont beaucoup trop familières pour être placées
dans un recueil dédié au roi, et contenant une élégie
sur la mort de monseigneur le duc de Berri : ce qui
est surtout étonnant^ c'est que l'auteur, par inadver-
tance sans doute, ait mis dans ce même volume un
conte burlesque et licencieux intitulé 7a Savonnette ^
et qui n'a pas même le mérite d'être plaisant. Avec
un peu de réflexion, l'auteur auroit senti qu'il y a
bien peu de goCtt à insérer un conte de ce genre dans
un livre rempli d'élégies et dédié au roi. Madame
d'Hautpolil -eut la bonté de venir me voir: elle est
très -aimable ; elle s'occupoit alors de faire des ex-
traits historiques pour la jeunesse. Elle me demanda
de lui faire un plan de lecture pour cet ouvrage ; je
lui répondis que j'en avois donné un dans Adèle et
Théodore : elle m'a dit qu'elle le relimt et en pro-
fiteroitj ce qui me fit sourire, parce que j'imaginai
que ce plan seroit copié sans me citer. C'est un
honneur que l'on me fait sans ceâse depuis quarante
ans.
Voici les vers que j'ai faits pour les quatj^ saisons
de fleurs, que j'ai peintes pour en former quatre
tableaux :
composition. Madame d^Hautpoul a publié, soas le titre é^ Athénée
deê Dameêy un joarnal qui paroissoit une fois par mois.*— (iVo^o de
rEditeur,)
11*
244 -^ MEMOIRE»
PRINTEMPS.
Filles aimables da printemps»
Ces belles fleurs, de la Jeunesse
Ont la légèreté, Téclat et la souplesse,
La brillante fraîcheur et tous les agrémens -,
Mais de leur beauté fugitive
Nous Terrons bientôt le déclm :
Sous peu de jours et peut-être demain»
Sur ces coteaux et sur la rive.
Nos yeux chercheront en vain !
Et néanmoins ce n'est qu*en apparence
Que ces fleura reçoivent l» mort f
Elles conservent Te^tence, ,
Et pour subir le même sort.
En dépit de rexpérience.
Si quelquefois Thaleine du zéphir^
Par sa bienfaisante influence.
Vient Ranimer et rafratchii"
Leurs attraits prêts à se flétrir.
Elles sont toiûo^n sans défense
Contre Torage, et la grêle, et les vents,
^t pour orner les bois, les champs et la prairie.
Elles renaissent tous les ans.
Je ne leur porte point envie ;
Plaire et briller quelques instans,
Craindre toigours» souflHr long-temps,
' Hélas! telle est pour nous la viej
Oh ! qui pourroit supporter ses tourmens,.
Ses revers, ses peines cruelles.
Ses inquiétudes mortelles
Sur son. incertain avenir.
Sans l^espoir de la voir finir U»
DR MADABt» DB GENLIS. 245
■
L'ÉTÉ.
Saisons des doux plaisirs, des ]ciox fie rinnocence)
A ton éclatante beauité '
Turéuidsi^ltiiitéj
Tti réalises TespérianGe
Du citadin et de r&omme des cliaraps,
Tu leur donnes la jotilsÉance
Des biens promis par le printetnps.
Le riche, au sein de Tabondance,
Le cénobite et le voluptueux,
Ne peuvent se passer de tes fimHs savoureux.
Que tes jours sont brillaa?, que tes nuits sont charmantes !
Mais à ton soleil radieux,
J*ai toujours ^préféré les clartés vacillantes
De ces étoiles scintillantes
Qui parent la voûte des cieux.
Combien j*al consacré de veilles
A contempler tes touchantes merveilles
Ddus les vallons silencieux.
Quand Tastre de la nuit jette sur la nature
Son voile transparent, mais si mystérieux \
Laissons le fol amour, ég^é dans ses voeux,
Vanter cette lumière et si douée et si pure \
Un sentimeut religieux,
Une céleste, une divine fiamme.
Peuvent seuls en goûter Fattrait délicieux t
Oui, c'est vers toi que s'élance mon âme,
O Créateur de l'univers.
En admirant de tant d'objets divers
L'ordre, les beautés, Tharmonle ;
Reçois, au déclin de ma vie,
Mes derniers chants, mes 'derniers vers.
246 MÉMOIRES
L'AUTOMNE.
Déjà la rose a perdu ses couleurs,
D^à la feuille jaunissaiite
Du sombre hÎFer annonce les rigueurs ;
Le temps semble faàter sa course menaçante,
La nuit s^approche, le jour fuit,
Le rossig^nol se tait, et le soleil pâlitl
La nature^ ainsi défaillant^
En présentant & nos regards.
Une si triste ^décadence^
Nous invite de toutes part»
• A ne fonder notre espérance,
Nosvo&nz, nos désirs, nos projets.
Que sur des biens de notre essence.
Et qui ne périssent jamais.
L'fflVER.
Sans fruits, sans fleurs et sans verdure.
Ennemi de toute culture.
Parmi la neig^ et les frimas.
Le triste hiver désole nos climats.
Et désenchante la nature.
Mais nous supportons sa rigueur.
Sans en éprouver de douleur.
Sans en gémir, et sans murmure.
On ne pense qn*au doux printemps
Qui doit terminer ses ravages y.
Et vous, vieillards impatiens,.
Vous osez vous plaindre du temps.
De son poids et de ses outrages 1
, Four se soumettre, sans souffrir,,
A tous les maux de cette vie,
Retraçons-nous le souvenir
De la véritable patrie,
Et de rimmortel avenir:^
DE MADAI4B DE GBNLIS. 247
Mademoiselle d'Orléans me fit rhônneur de
ttt^'éGrire une charmante lettre, en m'en voyant une
très-jolie pendule, qu'elle appelle une suppléafite à
ma vieille montre, car je lui avois offert l'hommage de
l'Epître manuscrite à ma vieille montre. Mes arrière-
petites- filles admirèrent tant cette pendule, que je ne
pus résister au plaisir de la leur donner.
. Madame la maréchale Moreau me dûniia un su-
perbe bénitier de cristal, orné de dorures et d'timé*
thystes, etc.
Je fus obligée de renvoyer une fetnme de chambre
incorrigible. Je fus servie à bâtons-rompus par les
gens de la- maison, qui, ayant beaucoup d'autres
choses à faire, m'oublioient sans cesse ; un soir on
m'enferma, sans le vouloir, à la nuit, sans lumière,
et pendant trois heures un quarts Je sonnai inutile-r
ment quatre fois ; je pris mon parti sans aucune im-
patience : je composai dans ma tête, je priai Dieu,
je méditai, et je ne m'ennuyai point ; je fus délivrée
de ma captivité par une visite. Je ne contai point
cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire
gronder ses gens, mais il en fut instruit quelques
jours après, et rien de semblable ne s'est, renou^velé
depuis. Au contraire, j'étois servie par tous ses do-
mestiques avec un zèle qui ne s'est jamais démenti
jusqu'à mon départ ; il est vrai que je sus le recon->
noître de manière à le redoubler encore, s'il eût été
possible } malheureusement M* de Valence, si facile
248
MÂMOIBES
à vivre dans la société^ étoit un maître impérieux et
violent: il cjiiangeoit «très-souvent de domestiqua;
ce qui étoit fort cher pour moi par les pour-boire
continuels qu'il falloit sans cessé renouveler : aussi
quand j'employois tous mes soins à l'adoucir pour ses
domestiques^ il y avoit un peu d'intérêt personnel dans
ce bon caractère.
Je dînai cbez M. de Valence avec madame la prin-
cesse de Wagram^ que je trouvai fort aimable^ et qui
fut pour moi d'une extrême affabilité ; elle me fit
Ffaonneur de venir chez moi. Je suis toujours recon-
noissante de ces marques honorables de bienveillance ;
mais, à Tâge où je suis, je ressemblée ces voyageurs
qui trouvent que ce n'est pas la peine de cultiver les
bontés qu'on leur témoigne dans des lieux qu'ils vont
quitter et qu'ils ne reverront jamais.
M., de Custine revint; je fus charmée de le revoir.
Il fit des vers sur mon Epitre à ma montre, que je
citerai ici, par vanité pour lui, et non parce qu'ils
me furent adressés ; on sait que la poésie et Tamitié
ont le privilège et le droit d'exagérer sans toesure^
Voici ces vers charmans que l'on peut appeler un im-
promptu, car l'auteur sortit dexîhez moi à onze heures
du doir pour aller lire à madame la princesse de
Vaudemont mon épitre que je venois de lui donner,
et, le lendemain matin, il m'envoya ces vers :
■
Le tempSj pour nous si court, ne cessera pour tou&
Que lorsqu'il finira pour la nature entière -^
DB MADABdUfi DS GENLIS. 249
Vous aves arraché, de son aile légère.
Une plame immortelle, et voué bravez ses coaps.
En Versant comme lai la vie et la lumière.
Jouissez ici-bas de I^mmortalité;
Que le teaipil même vous essore ;
Songez qu^il est pour vous, comme réternité ; •
Une source abondante et pure
De lumière et de vérité.
M. de Custine^ dans cette année, m'amena un jeune
homme fort aimable^ parent de feu M. de Genlis, et
' qui s'appelle M. le marquis de La Grange ; il a une
figure agréable, il pense et s'exprime bien, deux
• choses qui me charment, surtout dans les jeunes
gens qui peuvent aroir une si grande influence sur
les mœurs. Je fis aussi connoissance avec un autre
jeune homme, M. de Bouille, petit-neveu du célèbre
marquis de Bouille, que j'ai beaucoup connu dans ma
jeunesse, et qui a joué un rôle si noble et si coura-
geux dans les commencemens de la révolution. Son
petit-neveu me parott digne de son nom ; il est jeune,
beau, spirituel, il a les sentimens les plus religieux :
il me parut ^aussi, autant que j'en ai pu juger dans
une conversation d'une heure et demie, qu'il a beau-
coup plus d'instruction que les jeunes gens de son
âge, même bien élevés, n'en ont communément.
Je puis dire que j'ai également le droit de ne pas
être honteuse de mes ennemis, et d'être fière de mes
amis.
• Ma Palmyre parut : un journal refusa tout net
250 MéBioiRK»
de l'annoncer; j'étoîs accoutumée à ce genre de-
politesse des journaux; je n'en fus ni surprise^ ni
fâchée; mais le public^ toujours si indulgent pour
moi, malgré le silence des journaux^ se porta en
foule chez Maradan, pour acheter ce nouveau ro-
man. J'avois fait cet ouvrage comme par enchan-
tement ; je ne mis pas trois mois à le dicter, en
dictant aussi toutes les lettres de chaque mot ; mal-
gré cette précaution ma femme de chtimbre copiste
faisoit des fautes grossières presque à chaque page,
car elle joignoit à la plus extrême ignorance la plus
étonnante étourderie, et elle avoit dans l'imagination
une telle surabondance d'A, à'i, et d'o, que rien ne
pouvoit contenir l'impétueuse multiplicité de ces
lettres ; elle prenoit d'ailleurs trois ou quatre ca-
ractères dans une seule ligne, passant avec une faci-
lité merveilleuse, non du grave au doux^ mais de la
plus grosse majuscule à l'Elzevir le plus fin. Il en a
résulté qu'il me fut impossible d'estimer (chose que
je fais ordinairement très-bien) ce que produiroit à
l'impression ce singulier manuscrit, et on l'imprima
sans savoir s'il auroit un ou deux volumes. J'avois
contracté, en dictant à ma femme de chambre co-
piste, une si grande habitude de dire à haute voix
toutes les lettres des motsquej'articulois, qu'il m'est
arrivé plusiedrs fois, dans la conversation particu-
lière, de faire la même chose sans m'en apercevoir,
quand je n'avois qu'une phrase courte à dire. J'ai
eu une véritable peine à perdre cette habitude.
D£ MADAMK DK GENLIS.
251
Le jour où j'eus soixante-quinze ans accomplis^
en remerciant Dieu qui^ en prolongeant ainsi ma
carrière^ daignoit me conserver une parfaite santé,
une excellente vue qui s'étoit jusqu'alors passée de
lunettes,* Touïe que j'avois à vingt ans, dé bonneë
jambes, la mémoire et toutes nies facultés intellec-
tuelles, je repassai sur tous les événemens de ma
vie, et je me confirmai dans l'opinion que j'avois dèf
puis si loug^temps, c'est qu'à l'exception delà perte
de ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs
et toutes nos peines viennent toujours un peu de
notre faute.
Je puis me rendre la justice de n'avoir jamais eu
de mauvaises intentions, d'avoir été incapable de
sentimens de haipe et de vengeance; mais j'ai eu si
peu d'égoïsme, que cette vertu est devenue en moi
un défaut capital, parce que non-seulement je ne
me suis jamais occupée de ma fortune, mais que
je n'ai jamais réfléchi à ma conduite, ce qui m'a
fait faire une infinité d'étourderies et de faus-
ses démarches. J'ai beaucoup médité sur les in-
térêts des objets de mes affections, je n'ai jamais
pris la peine de penser aux miens dans aucun
genre ; de sorte que si j'avois ma carrière à recom-
mencer avec le souvenir du passé, je ne ferois pres-
que rien de- ce que j'ai fait qui m'a regardé person-
nellement, excepté en littérature ; car je ne crois pas,
• £t Je paîs dire encore exactement la même chose sur la fin de
Vannée î825,où je prends quatre-yingts ans.— (ZVo^eifeZ^^tc^^ur.)
262 BliMOIREfl
dans ma conadence, que dans la nombreuse coUec-
tion de mes ouvrages, j'eusse raisonnablement plus
de dix pages à retrancher. J'ai eu, à cet égard, du
courage, delà persévérance, et les intentions les plus
pures, et je me flatte que mes écrits ont été utiles, et
en général le seront toujours.
Mais la plupart de mes actions ont été d'une im>
prudence peu commune. Si j'eusse mieux calculé
ina vie, je me serois épargné de cruels chagrins, et
je serois très* heureuse aujourd'hui. Que Dieu me
fasse la grâce de bien employer le temps qui me
reste ; je ne déaire vivre encore quelques années que
pour achever de réparer et d'expier mes fautes. Je
finirai cet article |iar un avertissement utile à la jeu-
nesse spirituelle et studieuse : elle doit se défier de
deux très-bonnes choses dont l'excès est dangereux :
le désintéressement poussé jusqu'à la duperie, et
l'esprit observateur qui donne une curiosité qui peut
entraîner facilement dans des démarches inconsidé-
rées. Tout excès est mauvais ; la sagesse fondéesur
la religion et sur la défiance de soi-même, peut seule
en préserver. On ne s'instruit point, ou l'on s'ins-
truit à ses dépens, en-se plaçant volontairement dans
des situations périlleuses. Quant au désintéresse-
ment, la raison doit y mettre des bornes ; quand il
devient romanesque, il n'est plus qu'une folie causée
par l'orgueil, et non par la délicatesse de l'âme et
des principes. Par exemple pourquoi refuser ce qui
DE MADAME DB GENLIS. â&3
s
est légitimement dû de gens qui peuvent payer sans
fe^appauvrir ? Ne vaudroit-il pas mieux recevoir pour
donner à ceux qui sont dans le besoin f II est beau
et se dépouiller par bienfaisance^ il est absurde de
rejeter le paiement d'une dette par vanité, et voilà
ce que j'ai fait mille fois. Ces sortes d'actions sont
toujours punies, car elles n'inspirent jamais de re-
connoissance. Il est très-louable de remettre, quand
on le peut, une dette que le créancier ne pourroit ac-
quitter sans se ruiner y tuais je le répète, il y a de la
sottise à' ne pas accepter l'acquit d'une dette qui ne
sauroit déranger Infortune du débiteur.
Je trouvai chez M* dé Valence un secrétaire qui
nie dédommagea pleinement de toutes les bévues de
ma femme de chambre, copiste : c'étoit une jçùne
personne, fille de la concierge, femme de charge de
M, de Valence, qui ti'avoit dans la maison aucune
espèce d'emploi ; sa mère qui n'étoit pas née pour
servir, obtint, pour prix de l'utilité de ses soins,
de garder sa fille avec elle, et à condition qu'elle
n'auroit rien de commun tivec M. de Valence et
qu'elle n'entreroit même jamais dans sa chambre, ce
que M. de Valence approuva entièrement comme une
mesure intlispensable de décence pour une personne
aussi jeune et aussi jolie. Cette personne, appelée
Julie, est charmante par sa figure, sa modestie et ses
sentimens ; elle employoit son temps très-pieusement
et d'une manière utile 3 elle est fort habile dans tous
254 MÉMOIRES
les ouvrages à Taiguillè^ elle a une jolie écriture^
ejb son orthographe^ à fort peu de chose près^ étoit
fort bonne. J'acheva)^ en peu de^temps^ de la per-
fectionner; ce qu'elle me dut particulièrement, ce
fut d'écrire des billets et des lettres avec une conve-
nance parfsûte et avec toutes les formules d'usage
qui varient prodigieusement suivant l'âge, le sexe et
le rang des personnes auxquelles on, écrit. Je^ne
connois point de femme qui écrive une lettre ou un
billet avec plus dé goût et un meilleur ton. Elle ré-
compensoit mes sofns par le zèle le plus empressé et
l'affection la plus touchante; elle venoit régulièrement
tous les jours écrire pour moi sous ma dictée. Je
n'aurois jamais pu sans elle, débrouiller les notes
presqu'indéchiffrables qui m'étoient remises pour
écrire les mémoires de madame de Bonchamp ; je re-
parlerai encore d'elle à ce sujet.
M. de Valence, malgré le déplorable état de sa
sapté, alloit toujours à la Chambre des Pairs; il a
rempli ce devoir, devenu si fatigant pour lui, avec un
courage bien digne d'éloges, mais il ne pouvoit pres-
que plus travaille!* à ses discours. Jusque-là il
n'avpit fait que me les lire et me demander quelques
petits conseils sur le style ; mais voulant proposer
à la Chambre un projet de loi véritablement intéres-
sant,* il me conjura de faire tout ce morceau; je
• Peu de temps auparavant, un infortuné (Lesurgues) aroit été
faussement accusé d'un crime, condamné à mort, et exécuté 5 sa
DE MADAMB DK GENLIS. 255
lui répondis que je le ferois avec plaisir^ mais qùe^
ne pouvant écrire moi-même sans une extrême fati-
gue, je ne pourrois lui donner cet article, c'est-à-
dire, lui promettre le secret à cet égard, puisque je
serois obligée de le dicter à Julie. M. de Valence
répliqua que cela ne XxA faisait rien du tout y et qu'il
ne cacheroit nullement le nom du véritable auteur.
Je dictai donc à Julie ce morceau tout entier ; il se
trouve dans les discours imprimés de M. de Valence,
qui. le lut avec le plus grand succès à, la Chambre,
qui en ordonna Timpressiou. Voilà toute la part
réelle que j'ai eue à ses discours, quoiqu'on ait dit que
je les faisois tous; il ne m'a jamais consulté d'ailleurs
que sous les rapports littéraires, et encore assez rare-
ment, et seulement sur quelques phrases isolées
qu'il croyoit lui-même susceptibles de critique.
Palmyre fut accueillie par le public, comme mes
autres ouvrages ; et de plus les journaux qui en par-
lèrent en firent les plus grands éloges, surtout le jour-
nal des Débats, qui dérogea, dans cette occasion, à
la loi qu'il s'étoit faite de charger M. Hoffman de
faire tous les articles qui me concernent; c'est M.
Dussault qui rendit compte de Palmyre, et avec une
extrême bienveillance et tout le talent qu*on lui con-
parfaite innocence yenoit d*étre authentiquement reconnue. M. de
Valence vouloit demander ane loi qui non-seulement réliabilitât la
mémoire de l'innocent ii\justement condamné, mais qui offrît des dé-
dommagemens à sa malheureuse famille.—- (ZVbfe de V Auteur.)
256
MÉMOIRES
nolt ; les journaux libéraux refusèrent tous de Tan-
noncer. Ce n'est assurément pas l'intrigue, la fa-
veur^ et la catMde, qui ont fait mes succès ; je n'ai ni
le génie, ni le talent du grand Corneille, mais je
puis dire connue lui :
Je ne dois qu'à moi seul tonte ma renommée.
C'est une chose plaisante de voir aussi avec quel
peu de pudeur les auteurs mes contemporains se font
louer ; c'est un art qui est poussé très-loin aujour-
d'hui, mais celui de bien écrire vaut mieux. Il est
mieux encore de voir avec quelle effronterie on me
pille de tous côtés, surtout depuis quinze ans. Si
je revendiquois tout ce qu'on m'a volé, je n'aurois
plus le temps de composer. On a pillé mon Théâtre
âH Education dans des milliers de Dialogues faits de-
puis pour la jeunesse ; on a même pillé une pièce in-
titulée la Curieuse pour la mettre au Théâtre-Fran-
çais sous un autre nom.* Toutes les femmes, sians
exception j qui, depuis vingt ans, composent des
* On Tient encore de mieux faire, comme je Pai d^à dit: on vient
'de prendre toute entière cette piècede la CurieusCy qu^on a mise an
tliéâtre 'y on y a seulement inséré quelques plirases burlesques, qui
ne sont point dans Toriginal. On voit, entre autres, à TOpéra-Co.
mique,. une pièce qui a pour titre, les Deux motSy ou Une Nuit dans
la Foréty et qui est entièrement prise d^une pièce de madame de
Genlis, intitulée Minuit^ qui se trouve à la suite des Souvenirs de Pé-
îicie. On ponrrolt citer une énorme quantité d'autres plagiats de ce
genre, et que l^anteur mêmeipiore,^ CNote de V Editeur J
DE MADAMIS BB GENLIS. .^57
romans^ ont mis dans leurs ouvrages tous les miens
à contribution.
Toutes mes recheréheïi historiques, presque sans
exception, ont été pillées de même, sans jamais me
citer. On a copié dans des Dictionnaires des articles
entiers de mes ouvrages sur la mythologiet* Il y a
quinze ans que Je les ai publiés, et depuis ce temps,
on a fait une quantité de petits Dictionnaires, pour
y insérer une grande partie de mon travail sur ce su-
jets On a fait depuis une quantité de petits Aima*
tiachs sur les fleurs, et tout le texte en est presque
entièrement .tiré de ma Botanique historique et liité-
rfnre, btivrage qui, je Tose dire, est amusant et très-
curieux par l'immensité et la singularité des recher-
ches. Enfin mes ouvrages ont produit une. énorme
quantité de pièces de théâtre, de ballets, de mélo-
drames, etc. Ainsi je puis me flatter d'a^'oîr été d^un
très-grand secours à tous les auteurs de mon temps
quimànquoient d'imagination.
L'anniversaire'de la mort si tragique et si touchante
de l'infortuné duc de Berri renouvela visiblement
rimpressîon terrible de cet événement funeste ; ce
jour malheureux fit faire bien naturellement de tristes
réflexions : le crime qu'il rappeloit en retraçoît tant
d'autres !. . ^.Que de forfaits, de meurtres, de guer-
* MeB Arabesques Mythoiogique9iConten9aty Tfaistoire des dieu je,
déesgçB, demi-dieux, et des divinités allégoriques. — (Note de VAut
iéur.)
258 MÉMOIRES
res injustes^ de scandales^ d'impiétés monstrueuses
et d'excès dans tous les genres depuis trente wsl....
Quand les opinions nouvelles ne produisent que des
boule versemens, des crimes, la perte de la morale
publique, des erreurs, des sophismes, la décadence
des lettres et l'abaissement des âmes de la masse
d'une nation, certainement ces opinions ne sont pas
bonnes. Personne ne s'entend plus ; aucun parti ne
sait au juste ce qu'il veut ; les discours et les écrite
politiques manquent en général de franchise et de
loyauté;, on y sent partout des arrière-pensées ; on
n'y voit de clair et de positif que des intérêts person-
nels. Le véritable amour de la gloire n^existe plu$,
le besoin et le désir des richesses l'ont remplacé. Les
écrits politiques n'instruisent plus, ils sont sans au-
cun plan, et leur langage souvent barbare est presque
toujours inintelligible : ils offrent la confusion mo-
rale des langues. On peut quelquefois y trouver
quelques -bonnes maximes, quelques paragraphes in-
téressans; mais presque toujours l'ensemble n'en
vaut rien, faute de résultats utiles et de conclusions
satisfaisantes. Il est vrai que les sciences ont fait
de grands progrès ; mais il est absurde de penser
que sans les guerres, les conscriptions, les gardes
nationales^ l'interruption de toutes les études, on
n'auroit point porté jusqu'à leur perfection l'agricul-
tute, la chimie, la physique, la chirurgie, la méca-
nique, etc. 'y et c^u'il falloit le bouleversement de l'Eu-
DE MADAME DE GSNLIS. 259
rop6 pour produire en médecine^ etn chirurgie^ etc.^
un Alibert, un Moreau (de la Sarthe), un Dupuytren,
un Richerand, etc. ; et si nous n'avions pas perdu
par les guerres des millions de bras, l'agriculture se-
roit beaucoup plus florissante. Au reste, la nais-
sance miraculeuse de M, le duc de Bordeaux ouvre un
champ sans limites aux plus douces espérances, et
semble nous annoncer et nous promettre un meilleur
ordre de choses.
On célébra à Saint-Denis l'anniversaire de la mort
du malheureux duc de Berri, et, malgré le mauvai9
temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de
la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse
de la nation un grand fonds d'attachement pour la
famille royale. On peut dire qu'il seroit difficile de
trouver dans une famille particulière plus de vertus
et de bons exemples que, depuis la restauration, on
en voit dans la famille royale^. Madame, duchesse
d'Angouléme, Madame, duchesse de Berri, par la
pureté de leur vie et par leur conduite, sont des
anges ; M. le duc d'Orléans est le modèle des époux
et des pères; Madame la duchesse d'Orléans douai-
rière étoit généralement admh'ée ; S. A. R. Madame
• Louis XVllI avoit certainement beaucoup d^esprit, d^nstruction
et de fort bonnes intentions. Notre monarque actuel, Charles. X,
monseigneur le dauphin, ont la piété la pUs exemplaire, Taffabilité
la plus aimable et uue immense charité.— ^2Vb/6 de V Auteur y fuite en
1825.)
260 MÉMOIRES
duchesse d'Orlâtns et mademoiselle d'Orléans
sont révérées et chéries de tout ce qui les approche.
Tout le monde rend justice à Taffiibilité, aux qualités
du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bout*
bon. Madame la duchesse de Bourbon se refusoit
tout personnellement pour donner aux pauvres^ et
pouir soutenir les établissemens de charité qu'elle
avoit fondés. La perfection de la vertu n'a dans
aucun temps été contestée à madame la princesse de
Condé**. Si l'on étoit équitable^ on béniroit universelle-
ment le ciel qui a rétabli dans ses droits une telle
funille, et dont les ancêtres ont illustré la France en
la rendant la première nation de l'Europe.
M. Fiévée fit paroître une petite brochure intitulée :
Ce que tout le monde pense, ce que personne ne dit.
On pourrait critiquer ce titre sous plus d'un rapport,
"mais un titre ne vaut pas la peine d'hêtre discuté. On
doit admirer dans cet écrit ce que l'on trouvera tou-
jours dans les ouvrages de l'auteur, une grande su-
périorité de talent et d'esprit. Je ne puis m'empê-
cher de citer ici un passage de cette brochure :
" L'habitude qu'on a prise en France de faire re-
^* poser la politique sûr des opimons,t a conduit
• Abbeme du Temple.— y2Vo#e de V Auteur J
f UécAvtin confoud ici le mot repoeer avec les verbesybiHfer et
appuyer, ce qui donne un sens louche à cette phrase, et telle est av-
Jenrd'hui, en écrivant, la négligence habitaelle des esprits les ptas
distingué8.^^o/e de V Auteur),
DE MABABIB D£ GJBNLIS. 261
^' nécessairement à isoler les faits de leur consé-
^^ quence. Les esprits s'épuisent dans les vains
" efforts qu'ils font pour comprendre chaque événe-
^^' ment^ sans le rapprocher des événemens qui l'ont '
" précédé.
^^ Le monde n'a jamais été gouverné que par des
^^^ doctrines et des talens.. •
^^ A mesure que la civilisation avance^ l'histoire ne
^^ s'occupe plus uniquement de ceux qui gouvernent ^
^^ on sent que les nations, ont une force qui n'est pas
^^ concentrée dans l'administration.. •
^^ Renoncer aux doctrines du gouvernement qu'on
^^ est appelé à défendre^ et se soutenir avec éclat
^^ dans l'opinion publique est une chose impossible. . .
" Tout le monde vise à l'importance, il ne faut
" que rétrécir le cadre. Renfermez ensemble les
^^ trois députés les plus muets, il y aura au moins un
** orateur. "
L'auteur dit ceci avec beaucoup de justesse sur le
danger dès réunions particulières où l'on prépare
les délibérations des chambres. Ces dangers sont
expliqués dans la brochure avec beaucoup de saga-
cité.
^^ Depuis que tous les services publics sont
^^ soldés, quiconque sollicite une fonction demande
" de l'argent.
^^ Quand vous aurez donné toutes les places à un
^^ parti, depuis les directions générales jusqu'aux
2fô MEMOIRES
'^ bureaux de loterie et de tabac, ceux qui n'en
" auront pas obtenu (et ce sera neuf sur dix) reste-
'* rorit là encore pour crier que tout est perdu^ et que
'^ le gouvernement néglige ses plus sincèrespartisans.
^^ Jamais folie n'a été plus grande que celle de préten*
^^ dre fonder la stabilité d'un état sur le zèle des
^^ hommes qui offrent pour garantie le besoin qu'ils
" ont d'un emploi lucratif.
" Ce n'est jamais ceux qui veulent être payés
" qu'il faut avoir la prétention de satisfaire, mais
^^ bien ceux qui payent, par conséquent, la nation
^' propriétaire, industrieuse et commerciale. Ceux
^^ qui la composent ne demandent rien pour eux que
" la part qui leur appartient dans les libertés publi-
^^ ques 'y ils apportent au trésor pour tous. Entrez
'^ franchement dans un système qui les satisfasse.. ..
" vous aurez une majorité fixe dans la chambre et
^' hors de la chambre Comme le pouvoir est une
^^ condition indispensable de tout état social, lepou-
" voir aura gagné en moyens -dans les mêmes pro-
^' portions que la société aura acquis; seulement
** pour jouir de toutes les forces qui résultent des
" nouveaux développemens de la civilisation, il fau-
*f dra qu'il cherche les forces bù elles sont, et non
" OÙ elles ne sont plus, du moins exclusivement 3
^* c'est là tout le secret des gouvememens moder-
^^ nés. ..
" L'union par les hommes n'est presque toujours
DE MADAME DE GSNLIS. 263
" qu\in amas de trahisons secrètes ; l'union des es^^
*^ prits est la seule bonne, durable, et elle ne s'opère
^^ que par des doctrines. Les doctrinaires sont ceux
*^ qui font des doctrines ; les hommes d'état sont
'^ ceux qui cherchent leur force dans les doctrines de
'^ l'état"*^ ; ils ne les font pas pour les circonstances,
*^ ils s'en appuient contre les circonstances. Mais
^^ lorsqu'il y a dans un état des doctrines publiques
^^ et des doctrines secrètes, tout est impossible,
^' même la répression d'autres doctrines secrètes
^^ professées dans des intentions qui ne sont ni fran-
'^ çaises ni constitutionnelles^ ni ministérielles."
Je dois réfuter ici quelques articles d'un ouvrage
estimable à beaucoup d'égards, mais qui contient
plusieurs choses inexactes et même fausses ; cet ou-
vrage est d'un M. Lemaire, qui n'est pas le latiniste.
L'auteur de cette histoire raisonne souvent avec
beaucoup de sens ; il parait avoir de la modération et
de bons sentimens ; on ne sent point en lui le projet
de mentir ou d'exagérer ; mais il a été très-mal in-
formé d'une quantité de faits qu'il conte d'une ma-
nière inexacte,et souvent comme je l'ai dit, tout-à-
fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme
témoin oeulaire; par exemple, le ^malheureux duc
4'Orléans, père de mon élève, est sans ces^e calom-
« Cest-à-dire, appoyées sur les doctrines religieiiseS) fondement
de touU^(Noie de V Auteur J
264 MÉ24OIRE0
nié dans cet ouvrage. Voîci ui) dos ^BspnigeB qu'on
y rapporte à soa si^et^ celuVflà .suffis» pour damner
une idée de», autres ; on y dit q^ to .princifiale cause
de sa haine contre la icour viotidu refus que Ton y
fit de la main de madenckoiselk d'Orléaii^ |^ur lopn*
seigneur le due d'Ângouléme* ^^Qute.la cour et. ti>ut
le monde savent que ce maziage fut positiyemwt ar-
rêté peu de temps avant la révolution^ q^e les. parod-
ies furent données^ les complimj^iS'reçtts, et que le
mariage ne se ût pas sur-le-champ, parce que les;fu-
turs époux n'avoient pas tout-rà-fait Tâge fixé par les
lois \ il leur manquoit à Tun et à l'autre quelques mois
pour atteindre cet âge; mais l'entrevue, fut .faite, la
chose publiée 4e part et d'autre ; et j'ai déjà dit que
Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l'hon-
neur de m'écrire pour me demander' d!accorder une
place de lectrice auprès de la princesse à une fenoune
qui'avoit été attachée à son éducation; car la prin.'-
cesse, en se mariant à douze ans, devoit rester à
Belle-Chasse jusqu'à seize pour y fiimr son éducatiop,
et l'on savoit> que l'on m'avoit donné la disposition
de toutes les places subalternes de la "maison. La
révolution vint qui rompit tout.
Il y a dans le premier volume de cette histoùre trois
pièces authentiques l'apportées tout du long, et très-
curieuses à lire ainsi réunies et de suite : ce sont
trois discours prononcés par- Je roi, ' le garde des
sceaux, et M. Necker, à la séance royale des états-
DE MADAME DE 6ENLIS. 265
généraux en 1789. J'étois à cette séance royale^ et
je me souviens que je trouvai les discours très-mala-
droits ; mais avec l'expérience que je dois à trente
années écoulées depuis et à touls les événeniens qui
ont signalé cette époque, je ne revins pas de ma sur-
prise, en rélisant ces discours, et en réfléchissant à
l'effet qu'ils durent produire. Le roi s'y livre aux
révolutionnaires, il autorise tout ce qu'il devoit répri-
mer, il sanctionne tout ce qu'il devoit craindre* Le
garde des sceaux, dans sa harangue, oublie les inté7
rets du Tci'j M. Necker, dans la sienne,, les trahit
tous. D'ailleurs son discours, sous le rapport, du
style et du talent oratoire, est véritablement bien au-
dessous de sa réputation d'écrivain.
~ En tout, en pensant à tous les faits de la révolution,
et en se retraçant le tahleau de la conduite irréfléchie
de la cour, on n'est nullement étonné de la plupart
des choses qui y sont arrivées ^ elles n'ont été que
les conséquences n^essaires d'une telle conduite. ^
Je voyois quelquefois chez M. de Valence mon-
sieur et madame d'Ârgenson, monsieur Victor de
Broglie (fils, de madame d'Ârgenson, d'un premier
mariage), et monsieur de Chauvelin. J'ai beaucoup
vu madame d'Argenson dans sa première jeunesse,
et avant son mariage ; elle est fille de madame de
Rosen, qui étoit sœur du comte d'Harville, Madame
d'Argenson avoit la figure la plus agréable, et sa
personne le sera toujours, parce qu'elle est graicieuse,
TOME VI. 12
966 lifil|OIR£6
qu'elle a de la donceur, de la gaieté, la politesse la
plus ainiable, et beaucoup de naturel.
M. d'Argenson est très-spirituel^"*^ il y a de
l'intérêt et de la vivacité dans sa conversation.
On loue généralement l'esprit et l'instruction de
M* le duc de &oglie;t je n'ai pu en juger^ il parlé
très-peu^ et cette réserve annonce certainement un
grand nombre de quittés rares dans une persoime
qui passe généralement poiùr avoir un esprit très-
distingué I mais il a dans la physionomie quelque
chose de moqueur et de persifleur qui ne me plait pas.
• M. le marquis Voyer d'Argenson, né à jParin, en 1771, entra fort
jeune au serrice ; il fut aide dé camp du gfénéral Wittgenstein qui,
au commencement de la révolution, comiAandoit .une divii^on sur la
Meuse. Bientôt M. d*Arg«naon quitta Tarinée et rentra dans l'inté-
rieur. Il épousa la veuve du prince de Broglie, mère du duc de
Broglie, pair de France, et petite-fille du maréchal de Rosen. JBo
1804, il fut nommé préfet des Deux-Nèthes, et se distingua dans
cet emploi par la plus honorable rénstance à «m ordre illégal d^ar-
restation, donn^ par décision de Tempereur, contre Je maire et c<mtre
les habitans d'Anvers ; il falloit obéir ou se retirer. M. d'Argenson
donna sa démission. U fut nommé, en 1815, membre de la chambre
des représentans, et réélu, dans le cours de la même année par le
département du Hant.Rbinv^iVd#e de VEMeurJ "
t M. le duc Victor de Broglie, peàr de France, né en 178Ô» n'avoit
que neuf ans lorsqu'il perdit son .père, condamné par le ùrlbnnalTévo-
lutionnaire de Paris. Nonimé auditeur au conseil d'état, en 1809,
U fut bientôt chargé de missions importantes, en lllyrie, en Espagne,
en Pologne et en Autriche. Il prit séance à la chambre des pairs,
au mols'de juin 1814. Madame dé Broglie est fille de madame de
WMX^fiQie de rjBdUeurJ
DB MADAME DB GENUS. 267
Je n'ai vu cette espèce d'expression aussi singulière-
]a;tent marquée que sur le visage du feu vicomte de
Custine.
Il arriva à M. de BrogUe une aventure qui fit \^e&xi*
coup de bruit. 11 s'apercevoit, depuis quelque tempSj
que^ malgré sep défendes expressres^ on dérangeoit
daiip son cabinet, sur pon bureau, aes lettres, ses
papiers, les brouiUoiis de ses discours oratoires; on
les çb^itgeoit de pls^e et souvent même il lui en man-
quoit plusieurs pages ; on l'avertit que l'on voyoit
presque tous les jours de la lumière jusqu'à quatre
ou cinq heures du niatin dans les chambres de deux
domestiques» M, de Broglie^ conçut des soupçons,
et, pour les ^çlaircir, il feignit un soir d'être un peu
malade, et se coucha à dix heures ; il se releva, sans
brutit et sans appeler, à minuit, et il. alla visiter son
Q^binet : alors il trouva qu'on avoit enlevé tous ses
papiers ; U alla sur-le-champ dans les chambres des
domestiques qui conservoient de la lumière toute la
nuit, et il les nurprit copiant ses manuscrits. M. de
Broglie, dans cette occasion, qui pouvoit naturelle-
, ment causer un violent mouvement de colère, se con-
duisit avec beaucoup de modération et de ss^-froid ;
il se contenta d'obtenir un ordre qui forçoit ces deux
misérables, qyi sont Suisses, à ^udtter sur-le-Kshamp
la France, et M. de BrôgUe eut lagénâiosité de leur
donaer l'argent nécessaire pour retourner daiip l^up
pays. --
12*
268 MEMOIRES
- Rien certainement ne nous appartient mieux que
le fruit de ^ notre travail et les productions de notre
esprit. Ainsi le vol d'un manuscrit est, s'il est pos*
sible, plus condamnable encore qu'un vol d'argent 5
par conséquent je ne crois pas que la licence de ^es-
pionnée' puisse s'étendre, jusqu'à faire dérober des
lettres et des papiers inédits, c'est-à-dire, en secret
et par de» domestiques ; car le domestique capable
.de commettre un tel délit ne se fera aucun scrupule
de voler de l'argent pour son compte, et avec un peu de
temps il pourra bien en venir à assassiner son maître,
et à le feire sauter avec de la poudre à canon, comme
fit alors le valet de chambre de l'ex-ministre de la
marine. En général les moyens de force et d'autori-
té, dans les temps orageux, sont beaucoup moins
funestes dans leurs conséquences^ que les moyens
obscurs et corrupteurs ; outre qu'ils renversent tous
les fondemens de la morale, ils ont toujours peu de
sûreté, et s'ils échouent, ils déconsidèrent le gouver-
nement. . Quand la violence ne réussit pas en ce
genre, son audace au moins la sauve du mépris; et
si elle a du succès, elle acquiert une sorte de gran-
deur, qui, aux yeux du vulgaire, . efface son injustice.
. M. le marquis de Chauvelin avoit alors la réputa-
tion d^étre trop libéral pour me plaire; je n'admire
les ulirà dans aucun genre, excepté les vrais dévots ;
et j'appelle ainsi ceux qui sont également catholiques.
DB MADAME BS GBNLIS. 269
apostoliques, romains, et évangéliqties; ceux qui ne
pensent pas que l'unité de l'église soit rompu par les
libertés gaUicafieSf puisque ces libertés oixt été accor-
dées par les chefs suprêmes de Téglise, par les pape^
que la religion nous prescrit de croire infaillibles, et
par conséquent toujours sincères en matières de foi.
J'appelle enfin vrais dévots ceux qui, d'après l'Evan-
gile (qui défend jusqu'au mensonge officieux), ne
croient pas permis de faire un petit mal pour opérer
un grand bien ; admirable précepte (jui réprouve le'
zèle violent et inconsidéré qui produit le fanatisme
sanguinaire ! Pour en revenir à M. de Chauvelin, il
me sembloit, d'après sa conduite publique, qu'il
aimoit les scènes et le bruit ; et c'est un travers d'à- ,
mour-propre qui mène loin dans les temps de
faction; car, lorsqu'on vise hY^et, on perd toujours
un peu de vue le bien public.
On donna promptement, après la première, une
seconde édition de Palmyre* . L'article^ d'annonce, -
fait encore par M. Dussault,"*^ contenoit de nouveaux
* M. Diiflsault, critique jadicieux, mais excessivement séTère,
n*a g^ère écrit que dans les feuilles publiques. Après la réTolution
du 9 thermidor il rédigea avec Fréron, et sous sa direction, VOraieur
eu Peuple, feuille dans laquelle il attaque, avec beaucoup de force,
les auteurs de la tynmnie populaire. U travailla ensuite au Véridi-
quey ce qui le fit condamner à la déportation, mais il sut se soustraire
à cette peine. Enfin, il a coopéré à la rédaction du Journal été
Débaie, M. Dnssanlt ' publia plusieurs écrits, après la chute de
Robespierre^ le plus remarquable est intitulé: Fragmene pour
370 MBMOIABS
élogea .de Touvrage ; mais l'auteur de l'articie me
fidsoit un étrange reproche ; il prétendoit que j'urois
dit que toutes les dames dufatibourg Stdnt^Oermain
sont fausses. . Il n'est point dit, dans le passage itt^
diqué, qu'elles le soient toutes; et, en second lieu,
ce n'est point moi qui les accuse. J'étois alors moi-
même à l'époque indiquée dans l'ourrage, une dés
dames du faubourg Sûnt-Oermain, puisque je logeois
rue de Grenelle, chez M. de Puisieux^-à l'hôtel de
Sillery. J'ai placé ce mot satirique dans une lettre
d'un homme qui appelle la sensibilité une duperie, et
•
Yinnocence une niedserie, d'un homme enfin qui, en
parlant des trois personnages* les plus rertueux du
roman, ne les appelle jamais que des hypocrites et des
tartufifes. Ainsi, le reproche vague en deux lignes
que me fit M. Dussault.étoit de la plus extrême in-
justice, et si l'article d'ttllemrs étoit malveillant, ou
potuToit appeler ce reproche une fisusseté calomnieuse,
et d'autant plus qu'il mit en rumeur contre moi toutes
les dames du faubourg Saint-Grermain, quoiqu'elles
eussent lu l'ouvrage avec ravissement ; mais ce mot ^
de M. Dussault changea leurs dispositions, elles
dirent que j'avois eu les plus mauvaises intentions,
puisqu'un littérateur si distingué, qui a tant loué le
reste de l'ouvrage, le trouvoit ainsi 5 et voilà comme
1
ierfHr à PHUtoirê de la Contention. Ce sarant critique est mort
depuis trèft-peu de temps. U étoit dé en 1769^ à FAÛB^-^Noie de
r Editeur J
DB MADAME D^ GSNLIS^ 271
on juge dans le monde^ et voilà comment tournent
à mon désavantage lés éloges même qu'on medopne/
J^écrivis une réclamation sur. cet article; elle étoit ^.
remplie de douceur^ de modération et d'égards pour
l'auteur. Je l'envoyai à Maradan pour la &ire inaé»
rer dans le Journal des Débats / mais M. Dussault,
auquel Maradan la montra, fiit désolé, et vint me
supplier d'y changer une infinité de choses. En*
nuyée de cette tracasserie, je dis' à M. Dussault que
je le priois de faire lui-même ces changemens.
Je réfléchis depuis que, s'il n'avoit pas eu la bonne
foi que je lui supposois (je le connoissois à peine per-
sonnellement), et s'il eût été gagné par mes ennemis,
il auroit arrangé ma réclamation de manière à me
nuire tout-à-fait et sans retour, puisque j'y aurois
mis ma signature (cependant l'ouvrage restoit pour
le démentir). Je fus persuadée cependant qu'il étoit
incapable d'une telle noirceur ; uuiis du moins j'au-
rois dû demander à revoir cette lettre arrangée par
lui, avant de la livrer à l'impression. Le temps et
l'expérience n'ont pu me corriger d'un excès de con-
fiance et de droiture, qui rendent tous mes premiers
mouvemens d'une extrême imprudence ; mais^ dans
cette occasion, je n'eus point à m'en repentir : je ,
lus, le surlendemain, ma réclamation dans le Jàur^
nal des Débats. Ma confiance en l'honnêteté de M.
Dussault ne fut point trompée ; on changea seule-
ment deux ou trois expressions qui ôtèrent un peu
/
272 MÉMOIRES
de la fiprce de ma réplique ;' mais je Tavois permis>
et même j'autorisois à faire beaucoup plus, ainsi je
n'eus qu'à me louer de M. Dussault et de la promp-
titude avec laquelle il fit insérer cette réponse ; elle
dut calmer l'agitation dès dames du faubourg Saint-
Germain. Il est sing^er que ces dames soient si
disposées à s'irriter contre moi, elles dont les mères
et les gcajid's-mères ont supporté avec tant de doo-
ceur et de bonhomie les peintures scandaleuses, ri-
dicules et fausses que Crébillon fils, Marmontel et
Duclos ont ftdte» des gens du monde, de la cour, et
de la société.
J'ai réfuté avec un succès qui n'a jamais été con-
testé toutes ces faussetés extravagantes ; je m'en
suis moquée surtout da!a^\ddèle et Théodore^ et dans
mon conte intitulé les Deux M^nitations ^ dansle-
quel je passe «n revue les contes prétendus moraux
de Marmontel ; ce littérateur vivoit alors y il ne ré-
pondit pas à mes Critiques, et comme je crois l'avoir
déjà dit, lorsque, plusieurs animées après, il fit une
nouvelle édition de ses contes, il retrancha de sa
préface cette phrase : Si ces contes n'ont pas le mé^
rite de bien peindre le grand monde"^ Us n'en ont
aucun.
J'ose croire que, sous ce rapport, mes ouvrages
seront le seul n\onument littéraire qui puisse donner
une idée ju^te et parfaitement vraie de la société, du
ton et des mœurs du dix-huitième siècle, et des vingt
BB MADAME BB GENLIS. 2/3
premièves années de oelui-ei. J'ai vécii à la cour^ et
dans le grand monde ; j'ai su observer^ et j'ai peint
sans humeur^ sans exagération, et avec une parfaite
vérité. J'ai justifié les gens de la.eour et de la société
d'une infinité de platitudes et même de bassesses que
leur attribuoient les gens de lettres ; cependant ces
mêmes écrivains n'ont inspiré aucun ressentiment,
aux gens du monde, tandis que mes ouvrages ont
excité beaucoup d'inimitiés, de ressentimens et de
calomnies ridicples. Des peintures vraies -qui ren-
ferment quelques traits de critique blessent tous ceux
qui s'y reconnoissent ; c'est pourquoi les Caractères
de la Bruyère ont fait tant d'ennemis à l'auteur ;
ses contemporains l'ont déchiré, mais la postérité
l'admirera toujours. L'attribut inséparable du vrai
est la durée.
Pour revenir aux injustices que j'ai éprouvées,
noil-seulement des littérateurs, mais des gens du
monde et de ma propre classe, je terminerai cette di-
gression par un trait qui prouvera que même la bien-
veillance" personnelle ne sauroit empêcher de méjuger
avec cette rigueur outrée.
Une femme dé beaucoup d'esprit, qui a toujours
paru s'intéresser à moi, en causant sur merf ouvrages^
il y a peu de temps, faisoit un grand, éloge de mes
Petits ^Emigrés, et puis' tout d'un coup elle ajouta ;
mus je ne me console pas que vous y ayez si maltraité
la noblesse émigrée. Ce reproche me confondit} car
12**
274 MÉMOIRKB
il est tout-à-fait extravagant^ puisque dans cet
ouvrage je suis continuellement occupée du soin de
faire valoir les vertus, le courage, et les sentimens
de la noblesse éinigrée, et que je n'en représente pas
un seul qui soit intrigant, envieux, vicieux ; etnéan*
moins dans le grand nombre il s'en est trouvé de tels ;
mais ce que madame de*** appelott maltraiter les
émigrés, c'est d'avoir peint une dame de la cour par-
lant ridiculement ,sur la politique, et mettant mal
l'orthogri^he. Je représente d'ailleurs cette fçmme
comme une personne très-bonne et très<-honnête, et
je lui oppose une autre rojraUste remplie d'instruction,
d'esprit et de vertus. A en croire quelques libéraux
d'aujourd'hui, toutes les personnes de la vieille cour
étoiént ignorantes, arrogantes, à peu' près imbéciles,
et ne sachant ^as un mot d'orthographe ; et en pro-
nonçant ce beau jugement, ils n'admettent que deux
ou trois exceptions. La vérité est qu'en général la
classe élevée n'étoit nullement dépourvue d'instruc-
tion, et qu'on ne pou voit citer qu'un très-petit nombre
de gens d'une ignorance honteuse, mais il en existoit;
et l'on a long-temps parlé, quelques années avant la
révolution, des lettres de deux grandes dames de la
cour, dont l'orthographe étoit si ridicule qu'elle en
étûit devenue fameuse; c'est Tune de ces deux dames
qui, étant en Suisse, écrivoit de Schaffhouse qu'elle
venoit de vmr dans les envi^onds une belle chute de
teins. Cette lettre toute entière écrite dans ce genre.
• B£ MÀDAMB DB GENLIS. 275
fat communiquée à plusieurs personnea^ et il en cou-
rut plusieurs copies. .
Je dinois souvent chez lord Bristol : je m^ trouvai
un jour avec M. Canning* qui se mit à table à cdté
demoi^ et dont Tentretien m'a vivement intéressée;
il a beaucoup d'esprit et de sagesse^ deux choses
aussi agréables que précieuses lorsqu'elles sont
réunies*
Je fits charmée de revoir là le savant voya^eur^ si
justement célèbre^ M. deHumboldt; il étoit à table
à côté de M. Canning : je causai beaucoup avec lui ;
il a vu tant de choses, il en parle si bien, et il a unç
si profonde instruction et uii si excellent esprit,- qu'on
ne peut se lasser de le questionner et de l'écouter.
Il m'a confirmé tout ce que j'avois lu dans les esti-
mables ouvrages de mon ami le docteur Âlibert sur
les belles expériences de M. Mutis sur les diverses
aortes de quinquina. M.. Mutis, le plus persévérant
observateur de tous les botanistes, a passé trente-
olnq^ ans dans l' Ajnérique méridionale, pqur y étudier
la botanique, et surtout les propriétés des différentes
espèces de quinquina. M* Mutis est mort il y a peu
de temps dans ce pays où la science l'avoit natu*-
ralisé.
M. de Humboldt nie confirma aussi dans la foi des
merveilles du gu^o, cette plante admirable, qui pré-
serve de la piqûre mortelle du plus \fenimeux et du
* Mainteuaut premier ministre en Ang\eterre,-^Nci« de V Auteur,)
276 MÉMOIRES
plus redoutable de tous les serpens ; il suffit, pour
cela, de faire passer dans le sang quelques gouttes
du jus de cette plante et alors on peut se faire piquer
impunément par |e serpent'; sans quoi une seule
piqûre de ce reptile fait mourir en quelques secondes ;
c'est avec son veain que les sauvages empoisonnent
leurs flèches, dont la blessure donne à l'instant la
mort, si l'on n'a pas fait usage du guaco. Ces flèches
empoisonnées conservent leur propriété meurtrières
pendant un grand nombre d'ahnées.*
C'est une bien belle découverte que celle de cette
plante, et qui contribue à faire admirer la Provi-
dence, qui partout et toujours place le remède à côté
du mal.
M. de Humboldt me demanda de me venir voir
■
avant son départ pour de nouveaux voyages, car il
comptoit aller incessamment en Perse ; cet infati-
gable voyageur est d'une santé si robuste, qu'il n'a
jamais eu un seul accès de fièvre. C'est un don du
ciel, bien heureusement placé pour l'intérêt de la
botanique et des sciences. Je veux me vanter ici du
suffrage dont U a honoré mon ouvrage intitulé ; la
Botanique historique et littétaire f j'avois appris par
plusieurs personnes qu'il en avoit fait l'éloge en
s* étonnant (ce fut son expression) des recherches pro-
digieuses que contient cet ouvrage. Son approbation,
• Il semble qu^on devroit eirployer cette plante contre la rage—
(NHedêrEdiiewr.y ,
DJÊ MADAMB D£ GENLIS. 277
•
toujour3 si honorable, fut doublement précieuse pour
moi. puisqu'elle ne m'avoit point été adressée 3 et U
me fiit i^rès-doux de trouver l'occasion de le remercier
personnellement de cette aimable indulgence.
Je vis encore à ce dîner un homme très-célèbre.
Sir Sidney. Smith ; dans de longs voyages sur mer, il
a sauvé la vie, il y a vingt ans, à un pacha d'Egypte ;
ce pacha, au bout de tant d'années, s'en est ressou-
venu, et, se rappelant que Sir Sidney Smith est
savant et curieux d'antiquités, il venoit d'envoyer à
ce grand amiral anglais une très-belle chose qui a
été trouvée en creusant la terre sous les ruines d'un
antique temple païen : ce isout deux grandes plaques
d'or extrêmement pur, portant des inscriptions en
grec, et parfaitement conservées, qui apprennent
que ces plaques ont été mises en terre avec les fonde*
mens du temple par la reine Bérénice, femme et sœur
du roi Ptolomée, qui éleva ce temple ; ceci nous ap-
prend un usage des anciens que nous ne connoissioiis
pas, et qui cependant s'est perpétué jusqu'à nous,
puisqu'en posant la première pierre d'un édifice, nous
mettons toujours sur cette pierre une naédaille de.
métal portant la date de la fondation et le nom du
fondateur et de l'architecte. Sir Sidney Smith avoit
apporté ces plaques dans sa poche pour me les mon-
trer ; quoiqu'il eût un cabinet de curiosités, il n'y
mit point ces plaques : il en fit le sacrifice pour
enrichir le Musée public de Londres, et c'est une
278 MÉMOIAES
très-belle action pour Un antiquaire. Revenons à la
littérature.
Je crois avoir peint les femmes dans mes romans
et mes Nouvelles, mais je ne les ai jugées que dans
un petit discours fait pour être placé à la tète d'un
de mes ouvrages. Comme il ne fait point partie de
ce livre, et que le jugement ne parolt manquer, ni
d'originalité, ni de justesse, je ne résiste point à la
tentation de le placer ici, et ce sera le seul, double
emploi qu'on trouvera' dans la collection de mes
ouvrages.
Les hommes de lettres ont sur les femmes auteurs
une supériorité de fait qu'il est assurément impossible
de méconnoltre et de contester : tous les ouvrages de
femmes rassemblés ne valent pas quelques belles,
pages de Bossuet, de Pascal, quelques scènes de Cor-
neille, de Racine, de Molière, etc.; mais il n'en faut
pas conclure que l'organisation des femmes soit infé-
rieure à celle des hommes. Le génie se compose de
toutes les qualités qu'on ne leur conteste pas, et
qu'elles peuvent posséder au plus haut degré ; l'ima-
gination, la sensibilité, l'élévation de l'âme. Le
manque d'études et l'éducation ayant dans tous les
temps écarté les femmes de la carrière littéraire, elles
ont montré leur grandeur d'âme, non en retraçant
dans leurs écrits deis faits historiques, ou en présen-
tant d'ingénieuses fictions, mais par des actions
réelles ; eUes ont mieux fait que peindre, elles ont
\ ■
BB MADAME DJS 6BNLIS. 2/9
souvent^ par leur conduite^ fourni les modèles d'un
sublime héroïsme. Nulle femme, dans ses écrits, n'a
peint la grande âme de Comélie ; qu'importe, puisque
Cornélie elle-même n'est point un être imaginaire ?
et n'avons-nous pas vu, de nos jours, durant lés
tempêtes révolutionnaires, des femmes égaler les
héros par l'énergie ^e leur courage et par leur gran>
deur d'âme ? Les grandes pensées viennent du
c€suTj* et de la même source doivent (quand rien ne
s'y oppose) résulter les mêmes elSets.
On répète, pour prouver l'infériorité des iEemmes,
que nulle d'elles n'a fait une bonne tragédie, ou un
beau poëme épique. Une multitude innombrable
d'hommes de lettres ont fait des tragédies, et -nous
ne comptons que' quatre grands poëtes tragiques, et
c'est beaucoup ; nulle autre nation n'en peut compter
autant. Nous n'avons qu'un seul poëme épique, et
il faut avouer qu'il est extrêmement inférieur au
Paradis perdu et k \^ Jérusalem délivrée. Cinq
femmes seulement parmi nous ont easayé de faire des
tragédies, et non-seulement aucune n'a éprouvé, com-
me tant d'auteurs, le chagrin d'une chute honteuse,
mais toutes ces tragédies eurent un grand succès dans
ieur nouveauté.f Les jeunes gens au collège, nour-
• Vauvenargues. *
t Arrie et Petus^ de mademoiselle Barbier, eut seize rcprésenl-
tatioos ; toutes ses autres pièces furent de même reçues avec de
g^rands applaudissemens. Laodamief de mademoiselle Bernard,
S80 MEMOIRES ' '
ris de la lecture des Grecs et<des Latins^ font presque
tous des vers; et pour peu qu'ils aient de talens, ils
forment le désir ambitieux de travailler pour le théâtre.
On doit convenir que ce n'est pas une idée qui puisse se
présenter aussi naturellement à unepensionnaire de cou-
vent, et à une jeune personne qui entre dans le monde.
IMra-*t*on que nul des rois^ des grands ci^itaines, des
hommes d*état,n'a eu de génie, parce qu'aucune d'eux
n'afait une tragédie, quoique néanmoins plusieurs d'en-
tre eux aient été poètes? Dira-t-on q^e les Suédois, les
Danois, les Russes, les Polonais, les Hcdlandais, ces
peuples si spirituels, si policés, ont une organisation
inférieure à celle des Français, des Anglais, des Ita-
liens, des Espagnols et des Allemands,- parce qu'ils
n'ont pas produit de grands poètes dramatiques ?
Nous ne pouvons exceller dans un art que lorsque
cet art est généralement cultivé dans notre nation, et
dans la classe où le ciel nous a placés. Le peuple le
plus célèbre dans l'histoire, les Romains, n'ont
point eu de bons poëtes tragiques. Des millions de
porte-faix, et des milliers de religieuses et de mères
de famille auroient pu, avec une éducation différente,
et dans une autre situation, composer d'excellentes
tragédies. La faculté de sentir et d'admirer ce qui
eut ^rbagi représentations ; J3nc<tt«y de la même, en eut vingt- cinq.
Leê Amaz<meSf de madame du Bocage, eurent aussi un grand nom-
bre de représentations. Son poème épique, la Coiamàiadè, eut
beaucoup de succès, et fut traduit en plusieurs tangues.— fi^o/e de
r Auteur J
BE MADAMB DB OBNLIS. 281
est grande ce qui est beau^ et la puissance d'aimer^
sont les mêmes dans les deux sexes : ainsi l'égalité
morale est parfaite entre eux.
Mais si trop peu de femmes (faute d'étudje et de
hardiesse) ont fait des tragédies et des poëmes pour
avoir pu s'égaler aux honmies à cet égard^ elles les ont
souvent surpassés dans plusieurs ouvrages d'un autre
genre. Aucun homme n'a lusse un recueil de lettres
familières que l'on puisse comparer aux Lettres de
madame àe SévignéeXrk celles de madame^ de Main^
tenon ; la Princesse de CUves, les Lettres Péruvien^
fies, les Lettres de madame Riccoboni, les romans
de madame de Staël, de madame Souza, les deux
derniers de madame Cotin, sont infiniment supérieurs
à tous ceux des romanciers français^ sans en excep»
ter les romans de Marivaux^ et moins encore les en-
nuyeux et volumineux ouvrages de l'abbé Prévôt.
Car Gilbl(zs est un ouvragé d'un autre genre ; C'est
la peinture des vices, des ridicules produits par l'am-
bition^ la vanité^ la cupidité, et non le développe-
ment, des sentimens naturels, du cœur, l'amour,
l'amitié^ la jalousie, la piété filiî^e, etc. L'auteur,
si spirituel et. souvent si profond dans ses plaisante-
ries, n'avoit étudié, et ne connoissoit bien que les
intrigans subalternes et les ridicules de l'orgueil^
quand il quitte son ^pinceau satirique, il devient
commun; tous les épisodes de Gilblas qu^il a voulu
SHB MiMoiUBs
rendre intéreasans et tonchans, sont fades et mal
écxitB.
Madame Deshoulières n'a point de rivaiDC dan» le
génie de poésie dont. elle a laissé de si charmans mo-
dèles./ Les hommes qtd assignent les rangs dans la
littérature, pai9qu'ilft en «Ëspensent les Honneurs et
en distribuent les places, 'dont toutes les femmes
sont exclues, donnent souvent de* la célébrité à des
talens fort médiocres. Par exemple, si d'Alembert
n'eût été ni géomètre, ni académicien, malgré son
acharnement contre la religion, son mépris pour les
rms et pour la France, ses écrits sont si froids, si
dénués de grâce, de pensées et de naturel, qu'ils
seroient oubliés déjà; Une femme qui auroit eu le
malheur de composer la plupart de ses éloge» aca-
démiques, ne paroltroit à tous les yeux qu'ime pré-
cieuse ridicule. Cependant l'Académie reçut d'Alem-
bert comme le littérateur le plus distingué. Et l'auteur
à* Ariane et du Comte d'JEssex, frère du créateur
parmi nous de la tragédie et de la comédie, ne lut
élu qu'après la mort du grand Corneille ; mus on
reçut le marquis de Saint- Aulaire pour un madrigal,
tandis que le fils du grand Racine, auteur lui-même
d'un beau poëme, ne fiit jamais admis dans son sein!
Cette même académie fit la plus injuste critique
du Cidf le premier chef-d'œuvre qui ait honoré
la scène française, et elle prit le deuil à la mort de
DB MADAME DR GENLIS. 288
Voiture I • • «S'il existoit une académie de femmes^ aa
ose dire qu'elle pourroit sans peine secondaire mieux
et juger plus sainement.
Il est difficile de concilier entre eux les jugement
universellement portés sur les femmes ; car ils sont,
ou contradictoires^ ou vides de sens : on leur accorde
une extrême sensibilité^ on dit même qu'elle est plus
vive que celle des hommes, et on leur refuse de Vér
nergie ; ma|s qu'est-ce qu'une extrême sensibilité
sans énergie, c'est-à-dire, une sensibilité qui ne
rendroit pas capable de tous les sacrifices et d'un
grand dévoûment? Et qu'est-ce que l'énergie, sinon
cette force d'âiiie, cette puissance de volonté qui,
bien^ou mal employées, donnent une constance iné-
branlable pour arriver à son but, ou fait tout braver,
les obstacles, les périls, la mort même, pour l'objet
d'une passion dominante? La ténacité de volonté
des femmes pour tout ce qu'elles désirent ardemment
a passé en proverbe: ainsi donc on ne leur4X)nteste
pas ce genre d'énergie qui exige une extrême perse*
vérance» Qui pourroit ne pas reconnoitre en elles
l'énergie qui demande uncQurage héroïque ? En man-
quoit^elle, cette princesse infortunée qui se précipita
au milieu des flammes pour chercher sa fille* ?— ^Et
parmi tant de nobles victimes de la foi, parmi tant ,
de martyrs qui ont persisté dans leur croyance avec
• La princeMe de Schwartzemberg.
284 MÉMOIRES
une énergie si sublime^ et malgré Thorreur' des plus
affireux supplices^ ne compte-t-on pas sautant de fem-
mes que d'hommes ?
' On prétend que les femmes, par leur organisation,
sont douées d'une délicatesse que les hommes ne
peuvent avoir] ce jugement favorable ne me parott
pas plus fondé que tous ceux qui leur sont désavan-
tageux : plusieurs ouvrages faits par des gens de let-
tres prouvent que ce mérite n'est nullement exclusif
chez les femmes; mais il est virai que c'est un des
caractères distinctifs de presque tous leurs écrits.
Cela doit être, parce que l'éducation et la bienséance
leur imposent la loi de contenir, de concentrer pres-
que tous leurs sentimens, et d'en adoucir toujours
l'expression: de là ces tournures délicates, cette
finesse exercée à faire entendre ce que l'on n'ose
expliquer. Ce n'est point de la dissimulation ; cet
art en général n'est point de cacher ce qu'on éprouve,
sa perfection au contraire est de le faire bien con-
noltre sans l'expliquer^ sans employer des paroles
que l'on puisse citer comme un aveu positif. L'amour
surtout rend cette délicatesse ingénieu&e ; il donne
alors aux femmes un langage touchant et mystérieux,
qui a quelque chose de céleste, car il n'est fait que
pour le cœur et l'imagination ; les paroles articulées
ne sont rien, le sens secret est tout, et ne peut être
bien compris que par l'âme â laquelle il s^adresse.
Indépendamment 'de tous les principes qui rend la
BB MADAMK DS 6ENLI8. ' 285'
pudeur et la retenue siindispensablesdans une femme,
que de contrastes résultent de cette timidité d'un
côté, et de cette audace, de cette ardeur de l'autre !
que de grâces dans une femme jetine et belle, lors-
qu'elle est ce qu'elle doit être ! Tout en elle est
d'accord ; la délicatesse de ses traits, de ses formes
et de ses discours; la modestie de son maintien et de
ses longs vétemens, la douceur de sa voix et de son
caractère 3 elle ne se déguise point, mais elle se voile
toujours j ce qu'elle dit d'afiectueux est d'autant plus
touchant, que, loin d'exagérer ce qu'elle éprouve,
elle doit l'exprimer sans véhémence; sa sensibilité
est plus profonde que celle d'un homme, parce qu'elle
est plus contrainte; elle se décèle et ne s'exhale
point; enfin, pour la bien connoitre et pour l'enten-
dre, il faut la deviner ; elle attire autant par l'attrait
piquant de la curiosité que par ses charmes. Quel
mauvais goût il faut avoir pour dévoiler tout ce
myistère, pour anéantir toutes ces grâces, en présen-
tant dans un roman, ou dans un ouvrage drama-
tique, une héroïne sans pudeur, s'exprimant avec
tout l'emportement de l'amant le plus impétueux I
c'est cependant ce que nous avons souvent vu
depuis quelques années. En transformant ainsi les
femmes, on à cru leur donner de l'énergie, on s'est
trompé : non-seulement on ne pouvoit les dépouiller
de leurs grâces naturelles sans* leur ôter toute leur
dignité, mais ce langage véhément et passionné leur
I
286 MBMOIRB8
ôte tout oe qu'elles avoient de véritablement ton-
chant.
Si Ton veut réfléchir aux situalioiis et aux scènes
qui, dand les ouvrages d'imagination et au théâtve,
produisent le plus d'e£kt^ on verra toujours que ces
grands effets sont dus aux réticences et aux senHmens
contraintSy c'est-^«dire^ aux sentim^is que l'on n'ose
montrer ouvertement, ou que Ton voudroit cacher.
Lorsque Orosmane dit:
le iM sala point Jaloux ; n je Tétoii jamais. .
il fait frémir, parce qu'il parle à Timagination qui se
représente aussitôt à la fois et vaguement des ven-
geances terribles et des excès inouïs; et si Orosmane
eût déclaré qu'il seroit capable de tuer sa maîtresse,
il n'auroit fait aucune impression.
Le beau vers de situation des Troyennes :
Ces farouches soldats, les laissez-voûs ici ?
ne fidt une si vive sensation que parce que cette mère,
tremblante pour son fils qu'elle vient de cacher^ n'ose
demander ouvertement qu'on éloigne ces soldat^;
elle contraint sa frayeur pour ne pas trahir son
secret, et l'on frémit avec elle; car le spectateur
qui connolt sa situation, croit lire dans son âme ; il
y découvre une inquiétude déchirante que nul langage
ne pourroit exprimer. ' '
Quand, dans Bafazet, Roxane dit :
£cmt^> Bajayet} je sens que je vous me.
N
DE MADAME DE GENLIS. 287
eUe fait infiniment plus, d'effet que si elle employoit
l'expression la plus passionnée. Si elle s'écrioit je
t'adore^ le spectateur resteront froid ; mais on voit
que^ voulant intimider Bajazet^ et redoutant de lui
donner des armes contre elle^ son dessein est de
cacfier ^a passion, et que, -même dans ce moiuve-
ment qui la décèle, ^lle en contraint l'expression ;
alors ce mot si simple, surtout -dans une femme
naturellement si emportée, si violente,^^ senè que je
vous aime, est mille fois plus théâtral que ne pour-
roient l'être le retour et les transports d'amour les
plus véhémens.
Dans Phèdre, l'intérêt de la belle scène entre
Hippolyte et Thésée n'est fondé que sur la con-
tramte que s'impose le jeune prince qui ne veut
point se -justifier en accusant Phèdre*
Une des plus belles scènes de Zàire est celle dans
laquelle Orosmane veut cacher à Zaïre sa jalousie
et sa colère.
11 seroit facile de multiplier à l'infini ce genre de
citations, qui prouvent que la contrainte et la retenue
qui, dans mille occasions, donnent aux sentimens
tant de délicatesse, leur peuvent donner aussi souvent
beaucoup plus d'éner^e que les expressions les plus
fortes, et que le langue le plus passionné* Le
caractère naturel des femmes offre toutes ces res*
sources^ tous ces moyens dramatiques *, il présente
de plus le contraste le {dus agréable ou le plus
288 MéMOIEKS
touchant avec celui des hommes: c'est donc une
grande malao^sse de le dénaturer^ et qui décèle
une extrême ignorance de Tart d'émouvoir et de
plaire. Aussi les anciens et les modernes du bon
temps lï'ont fait parler avec véhémence que des
femmes capables de commettre des crimes*. Her-
n^ione, Phèdre^ etc. Mais quel doux langage dans
}es situations les plus violentes^ que celui d'An-
dromaque^ d'iphigénie, de Josabet, de Zaïre, etc. !
et comme elles savent aimer ! quelle profondeur dans
leurs sentimens 1. . Josabet craint pour sa religion et
pour l'enfant qu'elle aime uniquement; mais quel
contraste admirable perdu, si, dans ses discours,
elle avoit la force et la véhémence du grand-prêtre!
On reviendra à la nature et à la vérité, c'est tou-
jours par un défaut de réflexion et de goût qu'on s^en
écarte* Ici une objection se présente; JLes femmes,
parmi 7i<ms si différentes des sauvages, sont^elles
réellement ce que la nature a voulu qu^ elles fussent,
et ce qu'elles doivent être ? Oui, parce que les sau-
vages ne sont que dans un état de dégradation et
d'anarchie. Dieu, qui n'a rien fait en vain, n'a pas
donné à l'homme tant de facultés intellectuelles pour
que ces facultés admirables restassent enfouies. Les
développer, les étendre, c'est remplir le vœu de la
* On nées chez des barbares oa peu civilisées encoreiP^lVbfo de
VAuteur,
BB MADAME DE OENLIS. 289
nature. L'homme est évidemment fait pour vivre en
société^ pour avoir un culte^ des lois^ et pour cultiver
les sciences et les arts. Chez les sauvages^ toutes les
lois de la nature sont outragées^ tous les droits usur-
pés au hasard^ parce qu'ils y sont méconnus : de pro«
fondes réflexions^ l'expérience des siècles, l'accord
unamnie de tous les peuples civilisés, ont fixé les
idées sur la véritable destination des femmes, et par
conséquent leur état dans la société.
. Les femmes, plus foibles physiquement que les
hommes, et dépositaires des enfans, ne sont pas des-
tinées par la nature à combattre, à porter les armes ;
et qui ne peut défeaidre n'est pas fait pour conmiander
et pour régner. Par la même . raison, elles. ont droit
à la protection ; la force généreuse doit les dédom-
mager par les égards et toutes les déférences du pou^
voir que la raison leur refuse. Beaucoup de prin-
cesses ont gouverné avec génie, avec succès, mais
elles auroient acquis plus de gloire encore si elles
eussent été des hommes. Les grâces sont si néces-
saires à un être dont le véritable empire est fondé sur
l'amour, que ni la morale ni la politique n'empêche-
ront les femmes d'attacher un grand prix à ce frivole
avantage : on n'en trouveroit peut-être pas une seule
de vingt ans,"^ qui, possédant une éclatante beauté,
consentit (si l'échange étoit possible) à la perdre,
* A Pezception des redusesi — (NoU de VAnieur.J
TOME Vï. 13
290 MÉMoimBs
pour acquérir un tr^a^ Et dvns ime souveraine^
quels perniciettx résulttits peii^aToir cette frivolité !
ce tilt une rivalité de figure et d'Bgrémens ^i décida
Elindietii, reine d' Angleterre^ à violer tous les droits
sscréft de l'hospitalité, de la justice et de la royauté,
en&ssaht périr sur un échafiuid, au iioutde 4ix«*ii^
aufe ^ captivité, la reine infortunée qui étoit venue
volontaîreiivent se remettre enire ses mains et lui de-
mander im asile.
Il&utdoiic convenir qu'en général les femmes
ne sont faites ni pour gouverner, ni pcMir se
m^er des graves intérêts de la politique. Doit-
on en conclure qu'en elles la supériorité de l'es-
prit est un malheur ? Non, sans doute, puisque,
épouses «t mères, elles peuvent en faire un utile
usa^ par l'asc^idant de l'amour, de Famitié, et
par l'autorité maternelle. Enfin, pourquoi leur
seroit-U interdit d'écrire et de devenir auteurs? Je
conndis tous les raisonnemens qu'on peut opposer à
cette e^ce d'ambition, je les ai moi-même employa
jadis avec ce sentiment de justice qui fait souvent
pousser Vimpattialité jusqu'à l'exagération ; main-
tenant, à la fin de tua carrière, je puis à cet égard
parler plus libreinenl;, paiH^e que je me sens tout-à-
fait désintéressée dans une cause que je ne regarde
plus comme la mienne.
L'argument le moins profond, le plus vulgaire,
mais le -plus fort aux yeux de tout le monde, contre
les femmes miteurs est celui-ci : que le goût d*écrire
i)£ MADAME DE GENLIS. 291
et le désir de la célébrité leur doniii^it du dédain pour
la simfiicibé des devoiis domestiques. Cpmme ees
devoirs^ dans une uoaison bien ordoanée^ ne peuvent
jaioais prendre plus d'une heure par jour^ cette ob-
jection est absolument nulle. Dans le siècle où les
geosi de lettoes œènenA la vie la plus dissipée^ dans le
siiècle ou Ton voit si peu d'auteurs laborieux, on feint
de ciroîre que^ pour cultiver la littérature^ il faut
écrire eans relâche depuis l'aurore jusqu'au milieu
des nuits: les personnes actives et sages trouvent
sans peine le moyen d'accorder leurs devoirs avec
des goûts nobles et utiles. S'il faut qu'une fenime^
après avoir le matin réglé ses comptes^ «t donné ses
ordires .à ses gens, se concentre ensuite dans <;ette
pensée pendant tout le reste du jour, il faut non-
seulement lui défendre de cultiver les arts, mais lui
interdire aussi la lecture. Ce ne sont oas des goûts
sédentaires qui peavent distraii?e les femmes de leurs
devoirs ; laissons-les écrire, si elles sacrifient â cet
amusement les spectacles, le jeu, les bals et les visites
mutiles. Voilà les dissipations dangereuses qui em-
pêchent de bien élever ses enfans, qui désunissent
et qui ruinent les familles. L'abus d'Orne chose jette
toujours dans l'extrémité opposée. On a voulu faire
de toutes les jeunes peiTsonnes des artistes célèbres;
aujourd'hui l'on soutient qu^une ignoi^noe absolue
est tout ce qui leur consent.
On .doute que 4;ette manière de 4»imptifier Téduoa-
13*
292 MÉMOIRKS
tion répande beaucoup de charmes dans l'intérieur
des ménages ; les dons de la nature sont si précieux^
qu'on ne doit en rejeter aucun : ainsi toutes disposi-
tions véritables^ toute aptitude non douteuse à un art,
méritent d'être cultivées, parce qu'alors on a la cer-
titude de donner un grand talent> c'est-à-dire la plus
noble de toutes les ressources dans l'adversité, et
l'amusement le plus agréable et le plus innocent dans
toutes les situations de la vie. Qu'on ne donne de
maîtres de chant et d'instrument qu'aux jeunes per-
sonnes qui ont de la voix, de l'oreille^ et le sentiment
delà musique ; qu'on n'enseigne le dessin qu'à celles
qui ont le goût de cet art, et le nombre des amateurs
sera infiniment restreint, et l'on ne rencontrera plus
cette foule de petits talens à grandes prétentions, qui
jettent tant d'ennui dans la société, La même règle
peut s'appliquer aux élèves qui annoncent un esprit
très-distingué. On doit mettre un soin particulier à
former, à orner leur mémoire, et même à leur en-
seigaer les langues savantes. Celles-là, par la suite^
deviekidroient vraisemblablement auteurs ; mais elles
eotreroient dans cette carrière avec l'avantage im-
mense que peuvent donner de bonnes études. Les
femmes ignorantes et sans talent n'oseroient lutter
contre elles avec cette inégalité de fait: on ne
Im compare point aux hommes, elles bravent leur
supâiorité; mais elles craindroient celle des per-
sonnes de leur sexe : de sorte que le nombre
JDK MADAME DB GENLIS. 293
ei&ayant des femmes auteurs seroit excessive-
ment réduit, et il n'y en auroit plus de ridicules. '
Mais . il faut que les femmes sachent à quelles
conditions il leur est permis de devenir auteurs :
1^. elles ne doivent jamais se presser de faire
paroltre leurs pi*oductions ; durant tout le temps de
leur jeunesse,- elles doivent craindre toute espèce d'é-
clat, et même le plus honorable ; 2o. toutes les bien-
séances leur prescrivent de montrer invariablement
dans leurs écrits le plus profond respect pour la reli-
gion, et les principes d'une morale austère ; 3<>. elles
ne doivent répondre aux critiques que lorsqu'on fait
une fausse citation, ou lorsque la censure est fondée
sur un fait imaginaire. Une femme qui, dans ses
réponses, prendroit le ton violent de la colère, ou
qui se permettroit la moindre personnalité, auroit
beaucoup plus de tort qu'un homme, parce que son
sexe lui impose plus de délicatesse, de modestie et
de douceur. Je n'exhorte point les femmes à jouer
un rôle de victimes; au contraire, je les invite à
prendre un avantage immense sur la plus grande par-
tie des critiques modernes, par un ton noble et sé-
rieux quand l'ironie est déplacée, et par des égards
et une bienséance qui seroient aujourd'hui très-re-
marquables dans les discussions littéraires.
Les femmes, par la finesse d'observation dont elles
sont capables, par la grâce et la légèreté de leur style,
seroient elles-mêmes (avec des études et de Tins-
294 mAmoiiix»
tnictï0i>) d'eiccâHens erîtique» dea oBvi^ge» d'kns^
gination : maifi ce genre a des règles comme tooa ks
antres; il n'est pas inutile de les rappeler btièrement
ici.
La critique aujourd'hui n'est qtfon éternel persi-
flage, plusi ou moins spirituel^ et tou)ôQts plfiw M
moids usé } car depuis les Lettres provindakB, créa-
tion et tbef-d'œuvre de oc genre de critique, les au-
teurs ont pris un tel gofrt p^r la moquerie, qn'ite
en ont adopté le ton^ même dans leurs propres ûc*
tions. Voltaire et ses imitateurs ne sarent conter
qu'eti ^ moquant de te ifu'ils disent^ de leurâ per-
sonnagés^ de leut^ héroâ^ de leurs propf^ principes.
Cette manière peut avoir de Ift grâce dansi ixtie courte
narration, maltf ^tte continuelle ironie, dana une
multitude de contes, y Jette une monotonie que
l'esprit seul de Voltaifè pouvoit faire pardonner*
Comme il y auront autant d'inconséquence que
d'impdiitedfte à de moquef d'une personne qu'on es-
time, il n'est ni plùd honnête ûi pluà Conrenable de
prendre cé toii insultant en rendant compte d'un ou-
vrage estimable, et qu'on reçonnolt pour tel. La
censui'e àlof (^ doit être sérieuse ) la sévérité n'est
point ôfifbnsànte^ la l'ailkirie l*est toujom'S dans cette
occasion: l'ironie, c'est-à-dire la moquerie, n'est
bien placée que lorsque l'on critique un ouvrage ri-
diculement écrit, ou qui contient des principes dan-
gereux^ ou lorisqué l'auteur, en parlant de lui-même.
DE MADAB4J3 S^£ GENLÏS. 9Sb
Qioatre sans pudear un or^uett révoltant; car, eomme
k dit un ancieu cité piur Paaeal : Rien nC^t plu$, du
à lavan&éque la risée. Hor& ces trou cas, il est în-
}u8tQ^ U est de mauvab goût de j|(»iidi;e de petites
moquearies à des éloges saérités: mais on yeat être
toujours piquanty on n'a qu'une «aiûère^ etFo^esEt
4:x>mimin.
Après les injures^ àon ne nuit à leffet de b en-
tique eomme le ton d» malvelllajRce, et l'ironie le
doime toujours. Plus la critique est ââicate> poUe^
plus elle paroit ménagé^ et plus elle porte coup» Le
lecteur va beaucoup plus loin que le critique s'il peut
croire qu'il ménage celui qu'il censure $ twe teinte
d'exagération aux éloges mettroit le comble au poids
dea critiques ; ce soin de les contrebalancer les ren-
dront plus piquantes* Je ne propose point un art
perfide, je propose d'adopter, dans les écrits, la grâce,
l'urbanité, la politesse, dont rien ne dispense dans la
société et dans la conversation.
11 est étrange que, dans une classe où l'éducation
a été plus soignée, oik les études ont été meilleures,
des hommes bien nés, et distingués parleur esprit et
leurs connoissances, se permettent, enécriTant, ce
qu'ils roiigiroieut de se permettre dans de simples
entretiens, et ce qui, en efiEet, ne pourroit être tolâcé
en bonne compagnie* S'il existoit un état où l'on
eût, impunément et sans conséquence, la liberté
d'injurier publiquement ceux qu'on n'aime point.
296 lUÉlfOIRBS
d'attaquer sans ménagemeut ceux dont on n'a point
à se plaindre^ et de manquer d'égards à tout le
monde, cet état seroit bien méprisable; heureuse-
ment il n*en est point de tel. L'état de journaliste,
très-honorable et très-utile aux lettres, demande au-
tant de qualités morales que de talens littéraires. 11
est même nécessaire qu'ui) journaliste ait l'usage du
monde, afin qu'il puisse contredire sans impertinence,
décider sans prendre un ton doctoral, et critiquer
sans offenser : celui-là réservera les traits piquans,
pour ridiculiser le vice, le mauvais goût ; il emploîra
la raillerie, la moquerie contre l'orgueil et les sota
présomptueux, et il aura assez d'occasions d'en faire
usage.
Le bon goût, les vrais principes de la littérature
bien médités, suffiroient pour établir, parmi les
gens de lettres, des égards, une délicatesse qui
auroient une grande influence sur les sentimens ; le
respect pour soi-même, l'intérêt personnel les em-
plolroient 3 mais l'esprit, le talent y gagneroient, et
même la morale et les mœurs. L'auteur, critiqué
sans être outragé, seroit forcé de répondre sans
humeur ; on ne verroit plus de ces querelles gros-
sières, aussi ridicules que scandaleuses, qui font
triompher les sots, toujours charmés de pouvoir se
persuader qu'on manque de savoir-vivre et d'hon-
nêteté dès qu'on se consacre à la littérature.
Chez toutes les nations civilisées, le pouvoir
DB MADAME DE.GBNLIS. 297
suprême des formes l'emporte presque toujours^ dans
la société, sur le fond des choses. Il semble que
nos procédés, inspirés par l'exemple et par des
principes reçus, nous appartiennent moins que nos
manières qui nous sont propres* C'est ainsi que
la reconnoissance et l'amitié naissent moins deà
bienfaits que des formes qui les accompagnent ; et
de même, ce n'est pas la critique qui nous blesse
et qui nous irrite, c'est la manière dont on la
fait*
N'oserois-je parler des égards particuliers que des
gens de lettres, des Français, doivent aux femmes
qui sont entrées dans la même carrière ? pourquoi le
craindrois-je ? On peut faire librement ces réflexions
quand on écrit depuis un demi-siècle* Je dois être
accoutumée au ton de critique dont je suis l'objet.
Je reconnois même avec plaisir que souvent j'ai eu
lieu d'en être contente: ainsi je m'oublierai, sans
aucun eiFort, dans l'examen que je vais faire.
J'ai lu dans un journal cette étrange sentence
contre les femmes auteurs : qw^elles ne méritent
aucun égardy parce qu^en devenant auteurs elles
abjurent leur sexe et renoncent à tous leurs droits,
etc.
Cet arrêt est d'autant plus foudroyant, qu'il est
formel, absolu, sans adoucissement, sans aucune
exception Quoi ! madame de La Fayette,
madame de Lambert, madame de GraflSgny, ces
13**
996 MfildQiitiBi
fèmftiéâ châ)toahtes^ SûM ttôtiduite di irréprochable,
d'Uh tàlëht si distin^é, abftiriréHî lèuréese éCi Aevé*
nant àutents, tèt né fhériMènt ph^ tfégardè ! On ûe
pensoit paà ainsi datis le teinpé où elfes dût Véeu. A
quoi doivent donc â*attetiâre tes femtnè!! butdurd q\!ti
n'ont toi ce Wifè mérite, toi cette totosidération per-
sonnelle } Elles «efotot donc pôUr^uivié^i ibjuriées,
bafouéed itoipitoyabtetoiétot tt îstus félftche ! Et ciéltes
qui aufoiètot eu le m^héur de fidre de niauvais
ouvrages, et d'y insérer des erreurs répréhensibles,
quel Béfoit ItUt âtft ) On les tapidelt)it Àpp^fém-
mètot.
Si l*oto diiBOÎt que ùèlûî qiii a prônôttCê ûto^ tfelle
sentence contre les femmes nhfittaii danti tfè ttoM^bt
son sexé tï sa patrie, ce jïii^etntllt rig;ou!*éûk «ef^
approuvé de tiDûs les Fratoçàis.
Utoe femme qui to'à écrit que dets ouvf^g^j^ ftodtaux
où utiles, et avec sufccès, mérite tous ieè égàtds dtts
à son sexe et tô\is ôeu^ que Ttoto ne ptut fétùstèt eux
auteurs estimables : celle que â^n imiiginiation égtoe-
roit et qui publierait uto ouvragé tOtodamtoaWe, feh
mériteroit moitos âatos doUte ; mais il fitudl^t entome,
en là critiquant, se rlappelèr toujours qtte ï^auteur
est une femme : elle n'auroit point abjuré son seAre ;
ùti éfctirt û'est point uhfe abjuration.
Enfin, Oto Veut au VTài ftoû^ pertuadët que, dès
qù*ûtoô ffettimrè s^êearte de la fonte oommûWè qui Itoi
Ht toiatâWlfemeïft tt^cée, tioH miêttofe qù'eRè toe ÏWt
jm MADAMB DB GENLU. 999
que des choaeB glorieuses, et qu'dle consenre toutes
les vertus de son sexe, elle ne doit plus être regardée
que comme un homme, et qu'elle n'a aucun drdt à
un respect particulier : par conséquent, madame
Dacier, qui traduisit Homère arec une si profonde
érudition; la maréchale de Guébriant, qiù remplit
les fonctions d'ambassadeur, et qui en eut le titre,
n'étoient au vrai que des espèces de monstres ! De
toutes les carrières, celle qui convient le moins aux
femmes est assurément celle des armes. Néanmoins
les héros ont cru devoir se montrer plus magnanimes
envers des femmes guerrières qu'avec des ennemis de
leur sexe. Hercule, qui vainquit les Amazones, leur
rendit les plus grands honneurs ; dans les combats
littéraires de nos jours, on ne voit rien de semblable >.
les journalistes n'ont ni la massue d'Hercule, ni sa
générosité.
Dans le siècle de Louis XIV, où l'on vit tant
d'hommes d'un talent éminent, où l'on vit briller
tous ces' génies sublimes qui ont à jamais illustré
la littérature française, dans ce siècle où les mœurs
furent infiniment plus graves que les nôtres, il y eut
'une multitude de femmes auteurs dans tous les
genres et dans toutes les classes ; et non-seulement
les gens de lettres ne se déchaînèrent point contre
elles, ne déclamèrent point contre les femmes auteurs,
mais ils se plurent à les faire valoir et à leur rendre
tous les hommages de l'estime et de la galanterie.
SOO MtMOlRBS DB MADAMB BB 6KNUS.
Cette conduite, -ces procédés n'ont rien qoi daiyent
•urprendre. Alors nulle rivaUié ^Fauteurs ne pooYcit
ndtonnablement exister entre les hommes et les
femmes, et Ton sait que la supériorité incontestable
est toujours indulgente, et que la force est toujours
généreuse.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME SIXIÈME.
Affectation de dissîpatioiiy 28.— De lasBÎtade, 28.— De (jeasibHité,
23,27.
Agésilas, cité, 20
Alembert (M. d'), 282.
AlyoQ (Stéphanie), 218.
Angoaléme (madame la dachesse d'), 51, 52, 53, 98, 143, 259.
Annivenaire. Voyez Berri, 257, 259.
Arcamballe (madame d*), 94.
ArgenBon (madame d*), 265, 266.
Ar^nson (M. d'), 265, 266.
Artois (le comte d'), voyez Charlee X.
Aubépine (madame la marquise de T), 178.'
Aubîgné (d'), 31, 32.
Bassano (le duc de), 39, 165, 166.
Battuécas (les), roman de mskdame de Genlis, 63.
Beanfort d*HautpouI (madame), 242, 243.
Beaufiîvmont (madame de), 158.
BecdelidTre (madame de), 237.
Belle-Cliaase (couvent de), 91, 92.
Bérenger (madame de), 107, 113.
Berri (le duc de), 140, 141, 142, 163, 188, 257, 259.
Berri (la duchesse de). Madame, 141, 142, 163, 235, 259.
Bordeaux (le duc de), 259.
Bossuet, cité, 15, 278.
Botanique de jeux d*enftms, ouvrage de madame de Genlis, 114.
Boucot (madame), maîtresse de pension, 18.
Bouille (M. de), 249.
Boulogne (l'évéque de), 188.
Bonrl^n (le duc de), 260.
Bourbon (la duchesse de), 78, 79, 103, 105, 136, 260.
Bourdois (M.), médecin, 180, 193, 194.
3Q2 T A B L B.
Bourgeois (M.}> pieux des Carmes, 79. -
BriiiiEiut (M.), 1&3, 316.
Bristol (le lord), 105, 106, 170, 275.
BrogUe (AI. le dac de), 265, 266, 267.
BrosseroD (madame du), 10.
Buttler (lady Eléonore), 175.
Byme (Clorlude), 175, 209.
Byme (Georgina), 175, 209.
Cabre (M. de), 5.
Campan (madame), 18» 55.
Canning (madame), 239.
Canning (M.), 275.
Cardon (madame), 43.
Carmélites (couvent des), 64, 87, 91.
Garret (M.), 60.
Casimir (madame), 55, 137.
Casimir, 5, 39, 45, 46, 55, 56, 60, 61, 62, 78, 105, 111 3 sa famille,
117, 136, 154, 216, 217.
Catalogue historique du Cabinet de tableaux de M.Sommariva, 139»
181, 182.
Catéchisme philosophique, 149.
Charbonnières (M. de), 5, 6 ; sa mort, 7, 10.
Charles X. 50, 51, 61, 97, 107. ^
Chastellax (le marquis de\ 168.
Chasteuai (mademoiselle de), 2» 3^ 175.
Chastenai (madame de), 2» 175.
Chastenai (M. de), 176.
Chateaubriand (M. de), 142, 212.
Chauvelin (M. de), 265, 268, 269.
Chéradame (madame), 181, i8d.
Chéradame (!Vf.),205.
Chevreuse (la duchesse de), 152.
Chezac (M ), 7.
Choiseul (M. de), 10, 11.
^Choiseul (madame de), 50, 51, 105, 127, 129, 131, 139, 151, 158,
177, 185, 236.
Celles (madame de), 115, 231.
Codrika (M.), 190.
Commissaires de la convention, enlevés et embarqués à nie de
France, 8.
Condé (la priocesse de), 360.
Condé (mademoiselle de), 95, 96, 97.
Cour de Napoléon, 37, 38, 54.
Coppet (le château de), 104.
Coray (M.), 198.
Correspondance de madame de Genlis av6c Tempereur Napoléon, 39,
40, 41, 112. „
T A B JL ]ft. 303
Coiuîfei (M«)^ 2Mty 90€l.
CuBtine (Astolph« de), lîl, IW, 188, 99S, 348.
Bacier (mttdiuBé), 299.
Bftttié» da fftob^ua^ $afttt.G«nilftiii, 270.
Dampmartiii (M.)> 166, 167.
David, drame de madame de Genlis, 214, 215.
Deiaie (l'abbé), 6.
Deshoulières (madame), 282.
Desrois (madame), 145.
Devonshire (la dachesse de), 106.
Dictiomiaire des étiquettes, ouvrage éfe IMMÎftttie de Genlfs, 64,
Diderot, 101.
Didot (Pierre), 44.
Discours p^ODoll^és ft te ftéauee wy&kft dn Etatt-Généretux, 264,
265.
Dubourg (le capitaine), 32.
Dnbourg (la baronne), 161.
Dnclos, 171, 176, 272.
Duhamel (M), 100.
Duhamel (madame), 100.
Du Guay Trouin, 20.
Dupuytren (M.), 141, 143, 144, 259.
Dussault (M.), 255, 269, 272.
Eclipse de soleil, 219.
Ecran donné par madame de Genlis, 129.
Ecritoire donnée à madatne de OenHH, l2t.
Ecrits de madame de Genlis, l, 5,23, 50, 55, »7, 6&, 62, t», «4, 101,
103, 109, 114, 116, 123, 126, 1«3, W7. ÎK)8, ^09, «U, 229,
«37,îfô6,273.
Edgeworth (l'abbé), 143.
Editions épurées, de l'Emile, 133, 135^ 148, 197— Du siècle de
Louis XIV et du Siècle de LoulB Xt, 13S, 149.
Editions épurées des liVtes des philoâopheîi, 4Î, 44, 112, 150, 171,
197,205. *
Education publique et particulière ; ¥é<lex1diiâ de madame ûe
Genlis sur l'une et sur l'âiutte, 11, 12, 13 éf iutt>.
Elisabeth d'Ang^leterre, 290.
Elisabeth (madame), 95.
Emile (!'), de Rousseau, 135, 148, 1^, 1^,200.
Emma (nièce de madame de GenTfs), 119.
Emprunts ou vols littéraires fitits àmadatfre de^enlis, 2&6, 257.
Encyclopédie (projet de la refaire), 11^ 123, ITOéf ^KtV.
Errard (M.), 137, 138.
Espérance (réflexions de madame de Genlis &Qr 1') 2l2.
S04 T A B L K.
Efleal fur leB beaux-arts, par madame de GenUs, 116, 137, 151.
£Mai mr les mœars des nations (l* ), de Voltaire, l&O.
Famille royale (la), 143, 259.
Fausse antipathie (la), comédie de madame de Geolis, 218.
Femmes (réflexions de madame de Genlia sur les), 24, 35, 278, 284,
288 ; snr les femmes auteurs, 279, 282, 293 et nitr..
F^nélon, cité, 15.
Fiévée Hkl.), 260e<mtv.
Fininierlin (M.), 119, 120.
Finguerlin (madame), 117, 118, 121, 175.
Flangergues (M.)» 105.
Flexier de Réval (l'abbé), 150.
Fleurs, ouvrage de madame de Genlis sur les fleurs, 229, 230, 231,
243, 276.
Fontenelle, cité, 15, 148, 190.
Fk^dal, ou TArtiste, Nouvelle de madame de Genlis, 209.
Frocbot (M.), 40.
GabaruB (mademoiselle Clémence), 234.
Garât (M.), 167, 168, 169.
Gamier (M.), selUer, 1 83, 184.
Genlisiana, 195, 196.
Gérard (le général), 107.
Gérard (Cyrus), 113*
Gérard (madame). Voffet Rosamonde.
Gérono (M.), 239.
Gloucester (le duc de), 106, 107, 154.
Graffieny (madame de), 297.
Grollier (madame), 17, 151, 138, 152, l9l, l92.
Gros (madame), 79, 80.
Guérison miraculeuse, 120, 121. , .. ««
Guaco (le), plante efficace contre la morsure des reptiles, 275,
276.
Harmensen (M. d'), 149, 235, 236.
Harpes (petites), pour s'exercer les doigts, 232, 233.
Harpes à demi-ton d'Errard, 138.
Henin (madame d'), 159, 160.
Henri IV (Histoire d'), 55, 56, 59, 211.
Herbier colorié, par madame de Genlis, 2l0 et stûv.
Histoire de Charles XII, 150.
Histoire de Pierre le Grand, 150.
Histoire philosophique et Politique des Européens dans les Indes,
PV l'abbé Raynal, 150, 151, 174.
Hoffinan ^.), 123, 206.
Hôpital pour les enfans rachitiqnes, 106.
Humboldt(M.),275, 276.
T A B L £. 305
Isle^c-FraBce, 8.
I«le Saint-Pierre (F), 218.
Inspection des écoles primaires^ donnée à madame de Genlis» 40.
Intrépide (P), journal de madame de Genlis, 103> 187.
Janson (Pabbé de), 97.
Jeanne-de France, roman de madame de Genlis, 62.
Joînville (le prince de), 240.
Jonmal imaginaire, ouvrage de madame de Genlis, 64, 68*
Journal des Débats, 123, 204, 205, 206, 255, 269.
Journal de la jeunesse, ouvrage de madame de Genlis, 63.
Journaux libéraux, 193, 256.
Julie (mademoiselle), 253, 255.
Kosakoski (M.), 44.
Lacépède (M. de), 164.
Lafayette (mademoiselle de), ouvrage de madame de Genlis, 1.
Lagrânge (le marquis de), 249.
La Fayette (madame de), 297, 298.
Ijà Harpe (M. de), 147, 148, 155.
Lamartine (M. de), 144, 146, 147.
Lambert (madame de), 297.
Lamothe, 15, 148.
Lannoy (la comtesse de), 107.
Lavolette (M. de), 40.
Lawoestine (Anatole de), 38, 39, 44, 107, 112, 113, 177.
Lebrun (madame), 17, 139.
Lemaire (M.), le latiniste, 165, 263.
Lemaire (AlfVed), 60, 63, 73 et ««îv., 98, 107, 116, 137, 209.
Lescot ^mademoiselle), 17.
Lettre ae madame de Genlis à M. Anatole de Montesquieu, 224.
Lettres provinciales, 294.
Lettres péruviennes, 281.
Livron (je marquis de), 108, 113.
Louis Xni, 1,2, 33, 35.
Louis XIV, 32, 35.
Louis XV, 3.
Louis XVI, 47, 53, 264, 265.
Louis XYIII, 49, 50, 53, 58, 61, 211, 212, 264.
Louise (madame), fille de Louis XV, 95.
Louise d^Ôrléans (la princesse), 240.
Louvel, 184, 185, 186.
Luxembourg (le maréchal de), 10.
Maradan (M.), 55, 250, 271.
Maintenon (madame de), 15, 35, 281.
306 TABLE.
Mallet (madame), 240.
Mannontel, 23, 272.
Mai* («BdoMiMllB dkX 9Jk
Mathilde, petite aièw de madame de Geatts, 119.
Matîtriion (madame de), 1&8, 159, 160.
Mémoires de Dangeaa, 63, 211 .
Modes ridicules, S6, 2M.
Mœurs (coDtrastes des), 19 et «vit?., 33 et tuiv.
Moineau (la), «bk, 803, 203.
Montcalm (madame de)» 154^ 2flQr 911.
Monde (la in eu), ^\% 2S1.
Mongeroux (madame de), 17.
Montesquieu (Anatole de), 75, 139, 148, 17^ 191, 192, 194, 201, 216.
Montesquieu (Léon de), 192, 194.
Monthyon (M. de), 180.
Montre, épitre de madame de Genlis à sa vieille montre, 241, 247.
Morgan (lady), 85, 86.
Moreau (M.), 70» 77, 2d0i
Moreau (madame la maréchale), 80, 82, 83, 84, )03, 195, 238, 247.
Mutis^M.),275.
Napoléon (l'empereur), 9, 11, 37, 88, 40> 43, 44, 45, 47, 48, 49, 52,
56,57,58,59,166.
Necker (M.), 264, 265.
Nîmes (le vertueux évêqne de), 237.
Norvins (M.), 108.
Orangre (le prince d'), 10, 107, 162.
Orange (la princesse d*), 162, 183.
Orléans (M. le duc d'), 54, 106» 142, 940^ 250.
Orléans (madame la duchesse d*), 54, 106, 260.
Orléans (mademolaeHe d"), 54, 91, 141, 14S, 175, 176, 240, 247, 260,
264.
Orlofka (la comtesse), 174.
Ouvragées de madame de Genlis, inflnenoe qu'ils ont exercé, 126.
Palais de l'amour (le), 64 et suiv,
Palmyre et Flaminie, roman de madame de Genlis, 208, ^32, 249,
255, 269.
Paméla (Lady Fitzgerald), 75, 177.
Paris (action livrée aux portes de), 46.
Pascal, cité, 6.
Paterson (madame), 86.
Pétrarque, roman de madame de Genlis, 108, 109, 116, 123, 173, 237
Pieyre (M.), 3
Pluche, 15.
T A B L B. 307
Poèmes épiques, 279.
Potocka (la comtesse), 174.
Potocki (le comte), 174.
PonsoDby (miss), 175.
Pontécoulant (M. de), lOS^ 100^ 11».
Prêtres (massacre des), 99.
Prévôt de la Seine (le), 88, 89, 90.
Prévôt (l'abbé), 281.
Provenchère (mademoiselle de), 3
Paisieaz (madame de), 3. •
Pulchérie, Autonine et Inès, petites.fiH«ft d* d w JM M t àé €l«ulis, 112,
113.
Quarré magique, 129.
Raynal (l'abbé), 150, 151, 173, 174.
Ragois (l'abbé), 15.
Récamier (madame), 83, 84, 86, 87, 103, 104.
Réiexions sur la religion, 122.
Réfutation des sophismes des philosophes, 101, 125, 150, 172, 188.
Renommée (la), journal, 193.
Richelieu (le duc de), 34, 155, 156, 211.
Ricfaelieu (le cardinal de), 2.
Robert (madame), 40, 41.
Robert (mademoiselle), 42, 43.
Rochambeau (la comtesse de), 145-
Rochefort (le comte dé), 9, 5^ 990.
Rpchefort (le comte Amédée de), 3, 4<
Rohan (le duc de), 97.
Rosamonde, petite-fille de madame de GeuBt^ 107} 113, 114, 115,
116, 193, {Voyez Gérard.)
Rosen (madame de), 265.
Rossig^nol (le) et la Fauvette, fabfe, 194, 196,
Roug-emont (M. de), 34.
Rousseau (i.^.), 12, 101, 134, 135, 197, dl8.
RuUy (madame de), 159, 160.
Russie (expédition de), 11, 37, 38, 44.
Sahtah (M.), 10, 111.
Saint-Aulaire (madame de), 82, 83.
Saint-Aulaire (mesdemoiselles de), 82, 83
Saint-Julien (madame de), 110, 111.
Saint^Priest (le vicomte de), 154.
Saisons. Vers sur les quatre saisons, par madame de Genli9, 244,
245, 246.
Salm (la princesse de), 187.
Saulty (M. de), 21, 239.
306 T A B L B.
Sanlty (madame de), 21.
Sanmez (la conteme de), 136.
SchwartzenlNurg (princesse de), 283.
Ségnr (le comte de), 165.
Séraphine (paysamMs), son histoire, 120, 121.
Sercey (le Tice-amiral), 7, 8, 9, 121.
Sercey (Henriette de), (Fi^es madame Finguerlin.)
Sercey (Eole de), 9.
Sicard (Vabbé), 42.
Sidney Smith (sir), 277. •
Sillery (le comoHmdeur de), 34.
Sommariva (M. de), 138, 151, 177, 181, 182.
Soyeconrt (madame de), 91, 92, 93.
Staël (madame de), 104, 204, 281.
Suard (M.), 167, 108, 169, 173.
Snède (la reine de), 103, 104. , .
Supentition; remplace la religion où celle^i n'existe pas, 36.
Tableaux de flenrs, 243, 244.
Tapisseries, 90.
Talleyrand (le prince de), 63.
Terrasson (l*abbé), 15.
Thomas (M.), 147, 148.
Tivoli, 184, 228,235.
Tragédies célèbres, 286, 287, 288.
Treneuil (M. de), 10, 63, 216.
Traité politiqne, ouvrage de madame de Genlis, 204.
Traité du sublhne, par M. de Charbonnières, 5.
Traité de la sympathie, par madame de Genlis, 209.
TÎngaet (Pamiral), 166.
IVngnet (madame), 166.
Ursule et Julien, roman supposé, 69.
Valence (M. de), 90, 112, 127, 140, 163, 166, 177, 179, 180, 181, 183,
184, 193, 217, 235, 237, 238, 247, 248, 253, 254.
Valéry (M.), 212.
Vauguyon (le duc de La), 162.
Vers de madame de Genlis, 64, 37, 114, 128, 139, 140, 193, 225, 227 ,
241, 244.
ViUemam (Af .), 165.
Villette (madame de), 84.
Vimeux (M. de), 151.
Vincent de Paul, 33.
Voiture, 20, 283.
Voleurs, 98, 99.
Voltaire, 5, 6, 84, 85, lOl, 110, l50, 156.
FABLE. 309
Voyages poétiques, onvrage de madame de Genlis, 102, 103.
Wagram (la priaceaBe de), 248.
Zaleski^ (la comtesse de), 107, 154.
Zénéldé, noQvelle de madame de Genlis, 63.
Zollikoffer (M.), Saîsae, 120.
Zuma, nouvelle de niadame de Genlis, 63, 105.
FIN DU TOME SIXIEME.
De l'Imprimerie de G Schulze, 13, PoUnd Street.
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